Le vicomte de Bragelonne Tome II
- Автор: Дюма Александр
- Серия: les trois mousquetaires #3
- Год: 11
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Le vicomte de Bragelonne Tome II». Краткое содержание книги:
– Oui, Sire.
– En vérité, monsieur Fouquet, une chose m’étonne, je vous l’avoue.
– Laquelle?
– Comment, vous avez à la tête de vos paroisses un homme tel que M. d’Herblay, et vous ne lui avez pas montré Belle-Île?
– Oh! Sire, répliqua l’évêque sans donner à Fouquet le temps de répondre, nous autres, pauvres prélats bretons, nous pratiquons la résidence.
– Monsieur de Vannes, dit le roi, je punirai M. Fouquet de son insouciance.
– Et comment cela, Sire?
– Je vous changerai.
Fouquet se mordit la lèvre. Aramis sourit.
– Combien rapporte Vannes? continua le roi.
– Six mille livres, Sire, dit Aramis.
– Ah! mon Dieu! si peu de chose! Mais vous avez du bien, monsieur de Vannes?
– Je n’ai rien, Sire; seulement, M. Fouquet me compte douze cents livres par an pour son banc d’œuvre.
– Allons, allons, monsieur d’Herblay, je vous promets mieux que cela.
– Sire…
– Je songerai à vous.
Aramis s’inclina.
De son côté, le roi le salua presque respectueusement, comme c’était, au reste, son habitude de faire avec les femmes et avec les gens Église
Aramis comprit que son audience était finie; il prit congé par une phrase des plus simples, par une véritable phrase de pasteur campagnard, et disparut.
– Voilà une remarquable figure, dit le roi en le suivant des yeux aussi longtemps qu’il put le voir, et même en quelque sorte lorsqu’il ne le voyait plus.
– Sire, répondit Fouquet, si cet évêque avait l’instruction première, nul prélat en ce royaume ne mériterait comme lui les premières distinctions.
– Il n’est pas savant?
– Il a changé l’épée pour la chasuble, et cela un peu tard. Mais n’importe; si Votre Majesté me permet de lui reparler de M. de Vannes en temps et lieu…
– Je vous en prie. Mais, avant de parler de lui, parlons de vous, monsieur Fouquet.
– De moi, Sire?
– Oui, j’ai mille compliments à vous faire.
– Je ne saurais, en vérité, exprimer à Votre Majesté la joie dont elle me comble.
– Oui, monsieur Fouquet, je comprends. Oui, j’ai eu contre vous des préventions.
– Alors j’étais bien malheureux, Sire.
– Mais elles sont passées. Ne vous êtes-vous pas aperçu?…
– Si fait, Sire; mais j’attendais avec résignation le jour de la vérité. Il paraît que ce jour est venu?
– Ah! vous saviez être en ma disgrâce?
– Hélas! oui, Sire.
– Et savez-vous pourquoi?
– Parfaitement; le roi me croyait un dilapidateur.
– Oh! non.
– Ou plutôt un administrateur médiocre. Enfin, Votre Majesté croyait que, les peuples n’ayant pas d’argent, le roi n’en aurait pas non plus.
– Oui, je l’ai cru; mais je suis détrompé.
Fouquet s’inclina.
– Et pas de rébellions, pas de plaintes?
– Et de l’argent, dit Fouquet.
– Le fait est que vous m’en avez prodigué le mois dernier.
– J’en ai encore, non seulement pour tous les besoins, mais pour tous les caprices de Votre Majesté.
– Dieu merci! monsieur Fouquet, répliqua le roi sérieusement, je ne vous mettrai point à l’épreuve. D’ici à deux mois, je ne veux rien vous demander.
– J’en profiterai pour amasser au roi cinq ou six millions qui lui serviront de premiers fonds en cas de guerre.
– Cinq ou six millions!
– Pour sa maison seulement, bien entendu.
– Vous croyez donc à la guerre, monsieur Fouquet?
– Je crois que, si Dieu a donné à l’aigle un bec et des serres, c’est pour qu’il s’en serve à montrer sa royauté.
Le roi rougit de plaisir.
– Nous avons beaucoup dépensé tous ces jours-ci, monsieur Fouquet; ne me gronderez-vous pas?
– Sire, Votre Majesté a encore vingt ans de jeunesse et un milliard à dépenser pendant ces vingt ans.
– Un milliard! c’est beaucoup, monsieur Fouquet, dit le roi.
– J’économiserai, Sire… D’ailleurs, Votre Majesté a en M. Colbert et en moi deux hommes précieux. L’un lui fera dépenser son argent, et ce sera moi, si toutefois mon service agrée toujours à Sa Majesté; l’autre le lui économisera, et ce sera M. Colbert.
– M. Colbert? reprit le roi étonné.
– Sans doute, Sire; M. Colbert compte parfaitement bien.
À cet éloge fait de l’ennemi par l’ennemi lui-même, le roi se sentit pénétré de confiance et d’admiration.
C’est qu’en effet il n’y avait ni dans la voix ni dans le regard de Fouquet rien qui détruisît une lettre des paroles qu’il avait prononcées; il ne faisait point un éloge pour avoir le droit de placer deux reproches.
Le roi comprit, et, rendant les armes à tant de générosité et d’esprit:
– Vous louez M. Colbert? dit-il.
– Oui, Sire, je le loue; car, outre que c’est un homme de mérite, je le crois très dévoué aux intérêts de Votre Majesté.
– Est-ce parce que souvent il a heurté vos vues? dit le roi en souriant.
– Précisément, Sire.
– Expliquez-moi cela?
– C’est bien simple. Moi, je suis l’homme qu’il faut pour faire entrer l’argent, lui l’homme qu’il faut pour l’empêcher de sortir.
– Allons, allons, monsieur le surintendant, que diable! vous me direz bien quelque chose qui corrige toute cette bonne opinion?
– Administrativement, Sire?
– Oui.
– Pas le moins du monde, Sire.
– Vraiment?
– Sur l’honneur, je ne connais pas en France un meilleur commis que M. Colbert.
Ce mot commis n’avait pas, en 1661, la signification un peu subalterne qu’on lui donne aujourd’hui; mais, en passant par la bouche de Fouquet que le roi venait d’appeler M. le surintendant, il prit quelque chose d’humble et de petit qui mettait admirablement Fouquet à sa place et Colbert à la sienne.
– Eh bien! dit Louis XIV, c’est cependant lui qui, tout économe qu’il est, a ordonné mes fêtes de Fontainebleau; et je vous assure, monsieur Fouquet, qu’il n’a pas du tout empêché mon argent de sortir.
Fouquet s’inclina, mais sans répondre.
– N’est-ce pas votre avis? dit le roi.
– Je trouve, Sire, répondit-il, que M. Colbert a fait les choses avec infiniment d’ordre, et mérite, sous ce rapport, toutes les louanges de Votre Majesté.
Ce mot ordre fit le pendant du mot commis.
Nulle organisation, plus que celle du roi, n’avait cette vive sensibilité, cette finesse de tact qui perçoit et saisit l’ordre des sensations avant les sensations mêmes.
Louis XIV comprit donc que le commis avait eu pour Fouquet trop d’ordre, c’est-à-dire que les fêtes si splendides de Fontainebleau eussent pu être plus splendides encore.