La face des eaux [The Face of the Waters - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1997
- Язык: французский
- Год: Livre de poche
- ISBN: 2-253-07191-9
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «La face des eaux [The Face of the Waters - fr]». Краткое содержание книги:
Mais lorsque l’armateur Delagard commet l’irréparable, les Gillies décident de chasser les humains.
Où fuir ? L’espace est inaccessible.
Il ne reste à Lawler, le médecin, et à ses compagnons qu’à se confier à l’océan, sur les vaisseaux de Delagard, en espérant rejoindre le continent mythique nommé la Face des eaux, de l’autre côté du monde.
— Mais que se passe-t-il, bon Dieu ? Que veux-tu dire ?
— La Face.
— Quoi, la Face ?
— Viens avec moi, Val.
Le coup fut si violent que Lawler eut l’impression d’être transpercé par la gaffe de Kinverson.
— Seigneur ! souffla-t-il en reculant de deux pas. Qu’est-ce que tu as dis, Sundira ?
— Que nous devrions y aller.
Il la regardait fixement et avait l’impression qu’il allait être changé en pierre.
— Nous avons tort d’essayer de lui résister, reprit Sundira. Nous aurions dû nous abandonner, comme tous les autres. Eux ont compris, mais nous, nous étions aveugles.
— Sundira !
— J’ai tout compris en un éclair, Val, pendant que tu étais en train d’essayer de me protéger de Gabe. Il est ridicule de vouloir préserver notre individualité propre, toutes nos petites craintes, nos jalousies mesquines et nos piètres manigances. Il vaut mieux renoncer à tout cela et aller nous fondre dans la vaste harmonie de la Face. Avec les autres. Avec Hydros.
— Non ! Non !
— C’est notre seule chance de nous débarrasser de toute cette médiocrité qui nous étouffe.
— Je ne peux pas croire que c’est toi qui dis cela, Sundira !
— Mais si, c’est bien moi.
— Il t’a envoûtée, n’est-ce pas ? Il t’a jeté un sort ? Elle t’a jeté un sort !
— Non, dit-elle en souriant et en lui tendant les mains. Tu m’as dit un jour que tu ne t’étais jamais senti chez toi sur Hydros, bien que tu y sois né. T’en souviens-tu, Val ?
— Euh !…
— Tu ne t’en souviens pas ? Tu m’as dit ce jour-là que les plongeurs et les poissons-chair se sentent chez eux ici, mais pas toi. Oui, je vois que tu t’en souviens… Eh bien, voilà enfin l’occasion pour toi de te sentir chez toi. De faire partie d’Hydros. La Terre n’est plus. Nous sommes maintenant des Hydrans et tous les Hydrans appartiennent à la Face. Tu as résisté assez longtemps. Moi aussi, mais maintenant j’abandonne la lutte, car je vois les choses d’une manière tout à fait différente. Veux-tu venir avec moi, Val ?
— Non ! C’est de la folie, Sundira ! Je vais t’emmener dans la cabine et t’attacher jusqu’à ce que tu aies repris tes esprits !
— Ne me touche pas, dit-elle d’une voix très calme. Je te préviens. Val, n’essaie pas de porter la main sur moi.
Elle tourna la tête vers le râtelier où étaient rangées les gaffes.
— D’accord. J’ai compris.
— Je vais y aller. Que décides-tu ?
— Tu connais ma réponse.
— Tu m’as promis que nous irions ensemble ou pas du tout.
— Alors, ce sera pas du tout. Comme convenu.
— Mais je veux y aller, Val. Je t’assure.
Lawler sentit monter en lui une colère froide qui lui glaça le sang dans les veines. Jamais il ne se serait attendu à une telle trahison.
— Alors, vas-y, si vraiment tu en as envie, dit-il, plein d’amertume.
— Tu viens avec moi ?
— Non ! Non ! Non et non !
— Tu m’avais promis…
— Dans ce cas, je reviens sur ma promesse, dit Lawler. Si je t’ai promis de t’accompagner si tu y allais, j’ai menti ! Jamais je ne le ferai !
— Je suis désolée, Val.
— Moi aussi.
Il avait toujours envie de l’entraîner de force pans l’entrepont et de l’attacher solidement dans sa cabine en attendant que le navire ait appareillé, mais il savait qu’il ne pourrait jamais le faire. Il ne pouvait absolument rien faire. Rien.
— Vas-y, dit-il. Arrête d’en parler et fais-le. Cela me rend malade.
— Viens avec moi, répéta-t-elle encore une fois. Ce sera très rapide.
— Jamais !
— D’accord, Val, dit-elle avec un petit sourire empreint de tristesse. Je t’aime, tu sais. N’oublie jamais cela. C’est par amour que je te demande de me suivre, mais, si tu ne veux pas, je continuerai quand même à t’aimer. Et j’espère que toi aussi tu m’aimeras.
— Comment le pourrai-je ?
— Au revoir, Val. Nous nous reverrons.
Osant à peine en croire ses yeux, Lawler la vit descendre sur le pont, se diriger vers le bastingage, grimper sur le plat-bord et plonger élégamment dans la mer complice. Elle commença à s’éloigner vers le rivage d’une nage rapide et vigoureuse, les jambes effectuant de puissants ciseaux, les bras fendant l’eau sombre. Il la suivit des yeux comme il l’avait déjà fait une fois, un million d’années auparavant, lui semblait-il, dans les eaux de la baie de Sorve. Mais il se détourna, refusant de voir la suite, quand elle n’était encore qu’à mi-chemin de la côte. Il descendit dans sa cabine, referma la porte derrière lui et s’assit sur sa couchette dans la pénombre. Si seulement il avait encore de l’extrait d’herbe tranquille, il en aurait pris une cruche, un baquet qu’il aurait vidé sans reprendre son souffle, pour chasser tout son chagrin. Mais il n’en restait plus une seule goutte. Il ne pouvait rien faire d’autre qu’attendre aussi calmement que possible que le temps passe. Il s’écoula ainsi au moins plusieurs heures, plusieurs années peut-être. Au bout de cette longue attente, il entendit la voix de Delagard donner l’ordre de lever l’ancre.
Il avait rarement vu un ciel aussi limpide et la Croix d’Hydros aussi brillante que cette nuit-là. L’air était absolument immobile, la mer parfaitement calme. Comment le navire pouvait-il voguer sans un souffle de vent sur cette mer d’huile ? Et pourtant il avançait. Comme par magie, il glissait sur les flots obscurs. Ils naviguaient déjà depuis plusieurs heures. Les lumières resplendissantes de la Face avaient perdu peu à peu de leur intensité. Elles s’étaient d’abord réduites à un rougeoiement sur l’horizon, puis à un point lumineux et enfin à presque rien. Quand le jour se lèverait, ils seraient déjà loin dans la Mer Vide.
Lawler s’était allongé à l’arrière du pont, sur un tas de filets.
Jamais il ne s’était senti aussi seul de sa vie.
Les autres se déplaçaient silencieusement sur le pont et dans la mâture. Ils réglaient le mouvement du navire en manœuvrant les voiles et les cordages, les haubans et les bômes, cet ensemble si compliqué qui constituait le gréement d’un navire, auquel il n’avait jamais compris grand-chose et qu’il s’était empressé de chasser de son esprit. Ils n’avaient pas besoin de lui et il ne voulait pas avoir affaire à eux. Ils n’étaient que des machines, des rouages d’une machine plus importante. Tic tac. Tic tac.
Sundira était venue le voir peu après le départ.
— Tout va bien, lui avait-elle dit. Rien n’a changé.
Il s’était détourné avec un frisson en la voyant s’approcher de lui. Il se sentait incapable de la regarder.
— Tu te trompes, tout a changé. Tu fais partie de la machine maintenant et ce que tu veux, c’est que j’aille t’y rejoindre. Elle marque la cadence à laquelle tu danses.
— Non, Val, cela ne se passe pas comme ça. Tu serais la machine, et la cadence, et la danse en même temps.
— Je ne comprends pas.
— Bien sûr. Comment pourrais-tu comprendre ?
Elle avait effleuré son visage avec amour, mais il s’était écarté, comme si elle avait eu le pouvoir de le transformer par ce simple contact de la main.
— D’accord, avait-elle dit avec regret. Comme tu veux.
Cela remontait à plusieurs heures. Il n’était pas descendu prendre son repas avec les autres dans la cuisine, mais il n’avait pas faim. Peu lui importait de ne plus jamais manger. L’idée de s’asseoir à la même table qu’eux lui était insupportable. Le seul humain à n’avoir pas changé sur ce navire peuplé de zombis, le seul qui fût réel…