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La face des eaux [The Face of the Waters - fr]

Электронная книга - «La face des eaux [The Face of the Waters - fr]». Краткое содержание книги:

Hydros est une planète-océan où vivent en bonne intelligence les Gillies, premiers habitants de ce monde, et quelques humains, sur des îles flottantes construites par les Gillies.
Mais lorsque l’armateur Delagard commet l’irréparable, les Gillies décident de chasser les humains.
Où fuir ? L’espace est inaccessible.
Il ne reste à Lawler, le médecin, et à ses compagnons qu’à se confier à l’océan, sur les vaisseaux de Delagard, en espérant rejoindre le continent mythique nommé la Face des eaux, de l’autre côté du monde.
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— Non, dit Kinverson, il est sur la Face. Regardez… Le glisseur a disparu. Il a dû faire la traversée pendant que nous nous occupions du père Quillan.

Effectivement, l’abri du glisseur était vide. Gharkid avait mis l’embarcation à l’eau sans l’aide de personne et traversé la crique jusqu’au rivage. Il avait posé le pied sur la Face ; il avait été absorbé par la Face ; il avait été transformé par la Face. Lawler contemplait avec une stupéfaction horrifiée son image gigantesque dans le ciel. C’était bien son visage, cela ne faisait aucun doute. Mais comment était-ce possible ? Comment ?

Sundira s’approcha de lui et glissa le bras dans le sien. Elle tremblait de peur. Lawler aurait tellement voulu la réconforter, mais il était incapable d’articuler un seul mot.

Delagard fut le premier à retrouver sa voix.

— Tout le monde à son poste ! Parés à lever l’ancre ! Mettez à la voile ! Nous partons tout de suite !

— Attendez un peu, dit doucement le père Quillan en indiquant le rivage d’un signe de la tête. Gharkid revient.

La traversée du petit homme sembla durer mille ans. Nul n’osait faire un geste. Ils restaient tous alignés devant le bastingage, pétrifiés, épouvantés.

L’image de Gharkid s’était effacée dès l’instant où le véritable Gharkid était apparu. Mais sa voix, cette voix aux inflexions caractéristiques, se mêlait toujours à l’étrange émanation qui avait commencé de se propager continûment de la Face. Même si le corps charnel de Gharkid revenait, il restait autre chose sur l’île.

Lawler vit que Gharkid avait abandonné le glisseur dans la végétation bordant la côte – de jeunes pousses commençaient déjà à s’enrouler autour de l’embarcation échouée – et il traversait la crique en nageant, ou plutôt en marchant dans l’eau. À l’évidence, le petit homme ne se sentait aucunement menacé par les créatures qui devaient y vivre. Bien sûr, se dit Lawler, puisqu’il est devenu l’une d’elles.

Quand il atteignit les eaux plus profondes où était mouillé le navire, Gharkid baissa la tête et se mit à nager. Ses mouvements étaient lents et sereins, il avançait avec aisance et agilité.

Kinverson s’éloigna quelques instants et revint avec l’une de ses gaffes. Sa joue était agitée d’un mouvement convulsif qu’il ne parvenait pas à contrôler. Il brandit comme une lance la longue perche terminée en pointe.

— Si cette créature essaie de monter à bord…

— Non, dit le père Quillan, ne faites pas cela. Ce navire est le sien autant que le vôtre.

— Qu’est-ce que vous en savez ? Qui est-ce ? Qu’est-ce qui me prouve que c’est bien Gharkid ? S’il s’approche de nous, je le tue !

Mais Gharkid n’avait, semblait-il, aucunement l’intention de monter à bord. Il flottait tranquillement tout près de la coque en faisant de petits mouvements de la main pour demeurer à la même place.

La tête levée vers eux, il les regardait.

Il leur souriait de son sourire énigmatique.

Il leur faisait des signes.

— Je vais le tuer ! rugit Kinverson. Petit salaud ! Sale petit con !

— Non, dit Quillan sans se départir de son calme en voyant le colosse tendre en arrière le bras qui tenait la gaffe. Ne craignez rien. Il ne nous veut aucun mal.

Le prêtre leva la main et en effleura la poitrine de Kinverson ; le pêcheur parut privé d’un seul coup de toutes ses forces. L’air hébété, il laissa son bras retomber sur le côté. Sundira s’avança vers lui et lui enleva la gaffe, mais Kinverson sembla à peine se rendre compte de ce qu’elle faisait.

Lawler tourna de nouveau la tête vers le petit homme. Gharkid – à moins que ce fût la Face qui s’adressait à eux par l’entremise de ce qui avait été Gharkid – les appelait, les incitait à gagner l’île. Et maintenant Lawler sentait pour de bon l’attraction qu’elle exerçait. Il n’y avait plus de doute et il ne pouvait plus s’agir d’une illusion ; une force impérieuse, sur laquelle il n’y avait pas à se méprendre, leur parvenait en puissants mouvements ondulatoires. Cela lui rappelait les violents remous qu’il avait parfois rencontrés en nageant dans la baie de l’île de Sorve. Il avait toujours aisément résisté à la force de ces tourbillons, mais il se demanda s’il serait en mesure de résister à cette force qui tirait sur les racines mêmes de son âme.

Lawler prit conscience du rythme précipité de la respiration de Sundira. Elle avait le visage livide et les yeux brillants de peur. Mais sa mâchoire était serrée. Elle était résolue à lutter pied à pied contre cet appel terrifiant.

Venez à moi, disait Gharkid. Venez à moi, venez à moi.

La voix douce était celle de Gharkid, mais c’est la Face qui parlait. Lawler en avait la conviction : une île qui parlait, qui leur promettait tout, tout ce qu’ils voulaient, en un seul mot. Venez. Venez.

— Je viens ! s’écria brusquement Lis Niklaus. Attends-moi ! Attends-moi ! Je viens !

Elle se trouvait au milieu du pont, près du grand mât, le regard fixe, le visage extatique, et elle commençait de se diriger vers le bastingage d’un pas traînant et d’une allure pataude. Delagard pivota sur lui-même et lui ordonna de s’arrêter. Lis continua d’avancer. Avec un juron, l’armateur se précipita vers elle. Il la rattrapa au moment où elle atteignait le bastingage et la saisit par le bras.

Lis se mit à hurler d’une voix froide et véhémente que Lawler reconnut à peine.

— Non, espèce de salaud ! Non ! Fiche-moi la paix !

Elle écarta Delagard et, d’une violente bourrade, l’envoya valdinguer sur le pont. L’armateur tomba rudement sur les bordages et resta allongé sur le dos en la regardant d’un air incrédule. Il semblait incapable de se relever. En un instant, Lis se hissa sur le plat-bord, bascula de l’autre côté et tomba dans l’eau en faisant une magnifique gerbe lumineuse.

Côte à côte, Lis et Gharkid s’éloignèrent aussitôt en nageant vers la Face.

Des nuages d’une couleur nouvelle s’élevèrent lentement dans l’air torride et agité, au-dessus de la Face des Eaux. Des nuages roussâtres au-dessus, plus sombres au-dessous : la couleur des cheveux de Lis Niklaus. Elle avait atteint sa destination.

— Nous allons tous y passer ! dit Sundira d’une voix haletante. Il faut partir d’ici !

— Oui, dit Lawler. Et vite.

Il lança un coup d’œil circulaire sur le pont.

Delagard était encore étendu de tout son long, plus mortifié que blessé sans doute, mais il ne se relevait pas. Onyos Felk était accroupi près du mât de misaine et il parlait tout seul, à voix basse et inintelligible. Le père Quillan, agenouillé, faisait sans répit le signe de la croix en marmonnant des prières. Dag Tharp, les yeux jaunis par la peur, avait les bras serrés sur son ventre et était secoué par des haut-le-cœur. Lawler eut un geste d’impuissance.

— Qui va prendre la barre ?

— Quelle importance ? dit Sundira. La seule chose qui compte, c’est de nous éloigner de la Face et de mettre de la distance entre elle et nous. Tant qu’il restera suffisamment de monde pour manœuvrer les voiles…

Elle commença à arpenter le pont.

— Pilya ! Neyana ! Prenez ces cordages ! Val, es-tu capable de tenir la barre ? Seigneur ! l’ancre est encore mouillée ! Gabe ! Gabe ! Relève-la, je t’en prie !

— Voilà Lis qui revient à son tour, dit Lawler.

— Aucune importance. Va donner un coup de main à Gabe pour relever l’ancre !

Mais il était trop tard. Lis avait déjà couvert la moitié de la distance entre l’île et le navire et elle se mouvait avec aisance d’une nage puissante. Gharkid la suivait de près. Quand elle cessa de nager, elle leva la tête et ses yeux étaient différents, bizarres.

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