Le vicomte de Bragelonne Tome III
- Автор: Дюма Александр
- Серия: les trois mousquetaires #3
- Год: 11
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Le vicomte de Bragelonne Tome III». Краткое содержание книги:
– Oui, répliqua Molina, ces enfants! à qui toute mère se sacrifie.
– À qui, répliqua la reine, une mère a tout sacrifié.
Et elle n’acheva pas sa phrase. Il lui sembla, quand elle leva les yeux vers le portrait en pied du pâle Louis XIII, que son époux laissait une fois encore la lumière monter à ses yeux ternes, le courroux gonfler ses narines de toile. Le portrait s’animait; il ne parlait pas, il menaçait. Un profond silence succéda aux dernières paroles de la reine. La Molina se mit à fourrager les rubans et les dentelles d’une vaste corbeille. Mme de Motteville, surprise de cet éclair qui avait illuminé simultanément d’intelligence le regard de la confidente et celui de la maîtresse, Mme de Motteville, disons-nous, baissa les yeux en femme discrète, et, ne cherchant plus à voir, écouta de toutes ses oreilles. Elle ne surprit qu’un «hum!» significatif de la duègne espagnole, image de la circonspection. Elle surprit aussi un soupir exhalé comme un souffle du sein de la reine.
Elle leva la tête aussitôt.
– Vous souffrez? dit-elle.
– Non, Motteville, non; pourquoi dis-tu cela?
– Votre Majesté avait gémi.
– Tu as raison, en effet; oui, je souffre un peu.
– M. Valot est près d’ici, chez Madame, je crois.
– Chez Madame, pourquoi?
– Madame a ses nerfs.
– Belle maladie! M. Valot a bien tort d’être chez Madame, quand un autre médecin guérirait Madame…
Mme de Motteville leva encore ses yeux surpris.
– Un médecin autre que M. Valot? dit-elle; qui donc?
– Le travail, Motteville, le travail… Ah! si quelqu’un est malade, c’est ma pauvre fille.
– C’est aussi Votre Majesté.
– Moins ce soir.
– Ne vous y fiez pas, madame!
Et, comme pour justifier cette menace, de Mme de Motteville, une douleur aiguë mordit la reine au cœur, la fit pâlir et la renversa sur un fauteuil avec tous les symptômes d’une pâmoison soudaine.
– Mes gouttes! murmura-t-elle.
– Prout! prout! répliqua la Molina, qui, sans hâter sa marche, alla tirer d’une armoire d’écaille dorée un grand flacon de cristal de roche et l’apporta ouvert à la reine.
Celle-ci respira frénétiquement, à plusieurs reprises, et murmura:
– C’est par là que le Seigneur me tuera. Soit faite par sa volonté sainte!
– On ne meurt pas pour mal avoir, ajouta la Molina en replaçant le flacon dans l’armoire.
– Votre Majesté va bien, maintenant? demanda Mme de Motteville.
– Mieux.
Et la reine posa son doigt sur ses lèvres pour commander la discrétion à sa favorite.
– C’est étrange! dit, après un silence, Mme de Motteville.
– Qu’y a-t-il d’étrange? demanda la reine.
– Votre Majesté se souvient-elle du jour où cette douleur apparut pour la première fois?
– Je me souviens que c’était un jour bien triste, Motteville.
– Ce jour n’avait pas toujours été triste pour Votre Majesté.
– Pourquoi?
– Parce que, vingt-trois ans auparavant, madame, Sa Majesté le roi régnant, votre glorieux fils, était né à la même heure.
La reine poussa un cri, pencha son front sur ses mains et s’abîma durant quelques secondes.
Était-ce souvenir ou réflexion? était-ce encore la douleur?
La Molina jeta sur Mme de Motteville un regard presque furieux, tant il ressemblait à un reproche, et la digne femme, n’y ayant rien compris, allait questionner pour l’acquit de sa conscience, lorsque soudain Anne d’Autriche se levant:
– Le 5 septembre! dit-elle; oui, ma douleur a paru le 5 septembre. Grande joie un jour, grande douleur un autre jour. Grande douleur, ajouta-t-elle tout bas, expiation d’une trop grande joie!
Et, à partir de ce moment, Anne d’Autriche, qui semblait avoir épuisé toute sa mémoire et toute sa raison, demeura impénétrable, l’œil morne, la pensée vague, les mains pendantes.
– Il faut nous mettre au lit, dit la Molina.
– Tout à l’heure, Molina.
– Laissons la reine, ajouta la tenace Espagnole.
Mme de Motteville se leva; des larmes brillantes et grosses comme des larmes d’enfant coulaient lentement sur les joues blanches de la reine.
Molina, s’en apercevant, darda sur Anne d’Autriche son œil noir et vigilant.
– Oui, oui, reprit soudain la reine. Laissez-nous, Motteville. Allez.
Ce mot nous sonna désagréablement à l’oreille de la favorite française. Il signifiait qu’un échange de secrets ou de souvenirs allait se faire. Il signifiait qu’une personne était de trop dans l’entretien à sa plus intéressante phase.
– Madame, Molina suffira-t-elle au service de Votre Majesté? demanda la Française.
– Oui, répondit l’Espagnole.
Et Mme de Motteville s’inclina. Tout à coup une vieille femme de chambre, vêtue comme elle l’était à la Cour d’Espagne en 1620, ouvrit les portières, et surprenant la reine dans ses larmes, Mme de Motteville dans sa retraite savante, la Molina dans sa diplomatie:
– Le remède! le remède! cria-t-elle joyeusement à la reine en s’approchant sans façon du groupe.
– Quel remède, Chica? dit Anne d’Autriche.
– Pour le mal de Votre Majesté, répondit celle-ci.
– Qui l’apporte? demanda vivement Mme de Motteville; M. Valot?
– Non, une dame de Flandre.
– Une dame de Flandre? Une Espagnole? interrogea la reine.
– Je ne sais.
– Qui l’envoie?
– M. Colbert.
– Son nom?
– Elle ne l’a pas dit.
– Sa condition?
– Elle le dira.
– Son visage?
– Elle est masquée.
– Vois, Molina! s’écria la reine.
– C’est inutile, répondit tout à coup une voix ferme et douce à la fois, partie de l’autre côté des tapisseries, voix qui fit tressaillir les autres dames et frissonner la reine.
En même temps, une femme masquée paraissait entre les rideaux.
Avant que la reine eût parlé:
– Je suis une dame du béguinage de Bruges, dit la dame inconnue, et j’apporte, en effet, le remède qui doit guérir Votre Majesté.
Chacun se tut. La béguine ne fit point un pas.
– Parlez, dit la reine.
– Quand nous serons seules, ajouta la béguine.
Anne d’Autriche adressa un regard à ses compagnes, celles-ci se retirèrent.
La béguine fit alors trois pas vers la reine et s’inclina révérencieusement.
La reine regardait avec défiance cette femme qui la regardait aussi avec des yeux brillants par les trous de son masque.
– La reine de France est donc bien malade, dit Anne d’Autriche, que l’on sait, au béguinage de Bruges, qu’elle a besoin d’être guérie?