À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité
- Автор: Rey Alain
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Éditions Robert Laffont
- ISBN: 978-2221112724
- Жанр: Лингвистика
Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
Plutonium
Comme si les dangers réels inhérents à la radioactivité ne suffisaient pas, je remarque que les mots eux-mêmes contribuent à l’impression de crainte et de mystère.
La promenade française de cent quarante kilos d’oxyde de plutonium émeut et inquiète les défenseurs de la nature et de la « paix verte », que nous ne savons désigner qu’en anglais, Green Peace.
Tout contribue à une symbolique négative : d’abord, le composé de plutonium est un déchet de l’industrie militaire étatsunienne. On parle de « plutonium américain », comme si ce plutonium-ci était plus menaçant que le serait un bon gros plutonium européen.
Et ce mot plutonium lui-même ? La finale latine des noms des éléments radioactifs, radium, uranium, thorium, n’est pas significative, puisqu’on parle aussi d’aluminium, sans trembler. Aluminium se rattache à l’alun ; baryum, lui, est grec et son radical signifie « lourd ». Puis, on ne sait trop pourquoi, après un radium qui évoque les radiations, ce qui est très logique, les chimistes se sont rués vers les dieux. Uranium, Uranus, du grec ouranos, « le ciel », en hommage, dit-on, à l’astronome Herschel, thorium, le dieu germanique Thor, plutonium, l’inquiétant Pluton, nom latin du dieu des Enfers. En fait, ce nom renvoie à la Terre, source de toutes les richesses, agricoles et minérales. Un chimiste anglais voulait donner le nom de plutonium au métal lourd qu’on appelle aujourd’hui baryum. Le mot plutonium a été repris en 1948 (trois ans après la bombe d’Hiroshima) pour l’élément radioactif artificiel obtenu en bombardant l’uranium par des neutrons.
Contexte effrayant, référence mythologique ambiguë, car le dieu Pluton, en latin comme en grec, évoque la richesse. Fils de Déméter, Ploutos, aveugle, distribue aveuglément les richesses de la Terre et règne sur les forces souterraines.
Or, aujourd’hui, la peur et l’argent sont réunis dans l’industrie militaire et la réutilisation pacifique du plutonium. Son transport inquiète, malgré les conteneurs-gigognes, les convois secrets, dont tous les chemins possibles mènent au centre de recherches nucléaire de Cadarache.
Le dieu Pluton, du fond de la Terre, la petite planète Pluton, la plus lointaine du système solaire, au-delà d’Uranus — revoilà l’uranium — et de Neptune, on se sent entourés, surveillés, menacés. La politique et l’économie, elles aussi, nous entourent et nous menacent. Décidément, ces cent quarante kilos d’oxyde de plutonium trimballent, outre le réel inquiétant, une forte charge de symboles. Dans le miroir sombre de la modernité qu’évoque Dominique de Villepin, figurent les mécanismes redoutables de la technique et des intérêts militaro-industriels.