Les Pardaillan - Livre VI - Les Amours Du Chico
- Автор: Зевако Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan - Livre VI - Les Amours Du Chico». Краткое содержание книги:
– Et celui-ci? fit-il. N’est-il pas… un peu plus qu’un frère pour vous? Ne l’embrassez-vous pas aussi?
Or, chose curieuse, la petite Juana qui avait chastement, ingénument tendu ses joues appétissantes, la petite Juana, à la proposition d’embrasser le Chico, rougit jusqu’aux oreilles. Elle demeura muette et immobile baissant les yeux et tortillant le coin de son tablier d’un air embarrassé.
Et le Chico, qui avait rougi aussi, était, en voyant cet embarras subit, devenu pâle comme une cire, crispait son poing sur la table à laquelle il s’appuyait, ses jambes se dérobant sous lui, et la regardait anxieusement avec des yeux embués de larmes.
Et Pardaillan qui ne les quittait pas du regard, tortillant sa moustache d’un doigt machinal, murmurait à part lui:
– Sont-ils assez gentils!… Sont-ils assez délicieusement bêtes!…
Et avec un léger haussement d’épaules:
– Pauvres petits!… Heureusement que je suis là, sans quoi ils n’en sortiront jamais.
Une chose dont Pardaillan ne se rendait pas compte, par exemple, c’est qu’il était lui-même tout bonnement admirable.
En effet, il fallait être Pardaillan, il fallait avoir son inépuisable bonté de cœur pour s’oublier soi-même, comme il le faisait, et ne songer qu’au bonheur de deux enfants qui s’adoraient sans oser se le dire, alors que lui-même aurait eu si grand besoin de soins, de repos et de fortifiants.
Cependant, comme Juana demeurait toujours immobile, les yeux baissés, l’air embarrassée, tortillant de plus en plus nerveusement le coin de son tablier; comme le Chico, de son côté, plus embarrassé peut-être que sa petite maîtresse, n’osait faire un mouvement, Pardaillan prit un air courroucé et gronda:
– Mordieu! qu’attendez-vous, avec vos airs effarouchés? Ce baiser vous serait-il si pénible?
Et poussant le Chico par les épaules:
– Va donc! niais, puisque tu en meurs d’envie… et elle pareillement.
Poussé malgré lui, le nain n’osa pas encore s’exécuter.
– Juana! fit-il dans un murmure.
Et cela signifiait: Tu permets?
Elle leva sur lui ses grands yeux brillants de larmes contenues et gazouilla avec une tendresse infinie:
– Luis!
Et cela signifiait: Qu’attends-tu donc? Ne vois-tu pas comme je suis malheureuse?
Et ils ne bougeaient toujours pas. Ce que voyant, Pardaillan bougonna!
– Morbleu! que de manières pour un pauvre petit baiser!
Et, riant sous cape, il les jeta brusquement dans les bras l’un de l’autre.
Oh! ce fut le plus chaste des baisers! Les lèvres du Chico effleurèrent à peine le front rougissant de la jeune fille. Et comme il se reculait respectueusement, brusquement elle enfouit son visage dans ses deux mains, et se mit à pleurer doucement.
– Juana! cria le nain bouleversé.
Ce fut Pardaillan qui intervint encore et qui, le saisissant par les épaules, le poussa aux pieds de la jeune fille. Si bien que le Chico s’enhardit jusqu’à lui saisir les mains et, d’une voix angoissée, prêt à pleurer lui-même, il demanda:
– Pourquoi pleures-tu?
Ce n’était pas ce qu’avait espéré Pardaillan, qui haussa les épaules avec une pitié dédaigneuse et grommela:
– Le niais! le sot!… Il n’en sortira pas! Grands ou petits, les amoureux sont tous aussi stupides!
Juana s’était laissée aller dans ce vaste fauteuil de chêne qui était son siège préféré. Le Chico s’était agenouillé sur le tabouret de bois, haut et large comme une petite estrade. Pressé contre ses genoux, il tenait ses mains dans les siennes et la contemplait avec cette adoration fervente qu’elle connaissait, qui la flattait autrefois et qui aujourd’hui la faisait rougir de plaisir et lui ensoleillait le cœur.
Et si jeunes tous les deux, si frêles, si délicats, si délicieusement jolis, ainsi campés: elle, légèrement penchée sur lui, lui souriant à travers les perles humides qui jaillissaient encore sous la frange joyeuse de ses longs cils; lui, la tête levée vers elle, ses traits fins et délicats bouleversés par l’inquiétude, ses yeux de velours noir fixés sur elle avec une extase de dévot adorant la Vierge, ils constituaient un tableau d’une grâce juvénile, d’une fraîcheur incomparable, que Pardaillan, artiste raffiné et délicat, ne se lassait pas d’admirer.
– Méchant!… murmura Juana d’une voix qui ressemblait au gazouillis d’un oiseau. Méchant! voici quinze grands jours que je ne t’ai vu!
«Voilà donc où le bât te blessait, petite Juana! songea Pardaillan, qui souriait intérieurement. Voilà donc le secret de cette pâleur intéressante, de ces airs dolents et désabusés, de ces pâmoisons et de ces larmes!»
Le Chico n’en pensa pas si long. L’affreux malentendu se continuait, s’acharnant à les séparer. Dans son incurable timidité, dans sa modestie poussée à l’extrême, le petit amoureux s’imaginait que sourires, larmes, pâmoisons, douces paroles, reproches voilés, tout cela qui s’adressait à lui, en apparence, n’était pas pour lui, que tout cela, passant par-dessus sa tête, était à l’adresse de celui qui les contemplait en souriant d’un bon sourire fraternel.
Les paroles de Juana avaient pour lui un sens caché qu’il traduisait ainsi:
«Méchant, tu m’as laissée quinze jours sans m’apporter de ses nouvelles. Nous devions coopérer ensemble à sa délivrance et tu as agi seul, et je n’ai pas eu la joie de participer à cette délivrance. Nous devions mourir ensemble pour lui et tu m’as laissée à l’écart au moment du danger.»
Voilà ce que se disait le malheureux. Et c’est pourquoi il baissa la tête comme un coupable et balbutia:
– Ce n’est pas ma faute… Je n’ai pas pu…
– Dis plutôt que tu n’as pas voulu!… N’était-il pas convenu que nous devions agir de concert… le délivrer ensemble, ou mourir ensemble, avec lui?
«Oh! oh! songea Pardaillan qui prit ce visage hermétique qu’il avait dans ses moments d’émotion violente, voici du nouveau, par exemple.»
Et avec un frémissement:
«Quoi! cette chose affreuse aurait pu se produire? Ma mort eût été la condamnation de ces deux adorables enfants? Par Pilate! je ne pensais pas qu’en travaillant à sauver ma peau, je travaillais en même temps pour le salut de ces deux innocentes créatures… Qui sait si ce n’est pas pour cela que j’ai si bien réussi?…»
Le Chico avoua dans un souffle:
– Je ne voulais pas que tu meures!… je ne pouvais pas accepter cela… non, je ne le pouvais pas.
– Tu préférais mourir seul?… Et moi, méchant, que serais-je devenue?… Ne serais-je pas morte aussi si…
Elle n’acheva pas et, rougissant plus fort, elle cacha sa tête, à nouveau, dans ses mains. Et ce fut encore une fatalité qu’elle n’eût pas le courage de terminer sa phrase. Car le Chico, qui la considéra un moment avec une ineffable tendresse, hochant la tête d’un air apitoyé, acheva ainsi la phrase: «Je serais morte aussi… s’il était mort». Et le regard douloureux et cependant toujours affectueusement dévoué qu’il jeta sur Pardaillan, en se redressant lentement, exprimait si clairement cette pensée que celui-ci, emporté malgré lui, lui cria:
– Imbécile!…
Le Chico le regarda d’un air effaré, ne comprenant rien à cette exclamation peu flatteuse, encore moins pourquoi son grand ami paraissait si fort en colère contre lui.