Avec ses 22 degrés à l’ombre, sous un ciel d’azur malgré le mois de janvier, la plage de Linea de Concepcion avait attiré des retraités avides de bronzette. Pas ou peu d’autochtones, des touristes étrangers, en majorité des Allemands ou des Hollandais… Les replis graisseux de leur chair alourdie et flasque rôtissaient doucement à proximité du territoire britannique de Gibraltar.
Au sommet du piton rocheux dominant la plage, le poste d’observation hérissé d’antennes et d’équipements radars sophistiqués, ressemblait à une tour de contrôle d’aéroport international. Mais ici, c’était le trafic maritime qui faisait l’objet de l’attention de dizaines de militaires postés devant des écrans.
Depuis quelques minutes, le sergent William Lennon se focalisait sur une embarcation en provenance du Maroc. Elle fonçait droit vers eux. Il pensa tout d’abord à un nouvel arrivage de migrants sur les côtes espagnoles. Pour plusieurs centaines d’euros par voyageur, des passeurs entassaient des vingtaines de personnes sur leurs bateaux avant de les larguer en Espagne où la police les arrêtait sans difficultés… La vedette filait ses quarante nœuds avec comme cible la base britannique si sa trajectoire ne variait pas. Le militaire redouta une attaque terroriste contre un bâtiment de la Royal Navy au mouillage devant le port, et fonça vers le bureau de son officier. Le lieutenant Samuel Barnes était plongé dans la lecture de rapports.
— Sir, une vedette suspecte en approche ! Elle vient vers nous et sera là d’ici une dizaine de minutes.
— Vous l’avez signalée ?
— Pas encore.
Barnes se releva vivement, attrapa sur une étagère des jumelles et prit la direction du point d’observation. Des militaires levèrent les yeux de leurs écrans radars. Le lieutenant leur ordonna :
— Mettez les gars en alerte…
Mieux valait anticiper. L’épisode du USS Cole éperonné dans le port d’Oman par un Zodiac rempli d’explosifs, hantait encore les esprits de tous les marins du monde.
Passage obligé entre le Maroc et l’Espagne, Gibraltar voyait transiter des centaines de cargos chaque jour, en plus des plaisanciers et des bâtiments militaires. Le sergent fut le premier à repérer leur objectif :
— Je crois que je l’ai. À « midi », juste devant nous.
La vedette arrivait droit sur eux, et il ne s’agissait pas d’un transport de clandestins. Sur le pont, une grande bâche protégeait la cargaison. Des explosifs ?! Même le flegme de l’officier en prit un coup.
— Bordel ! Qu’est-ce que c’est que cette merde ? Un bateau-suicide !
Barnes se rua sur un interphone.
— « Code rouge, code rouge », ceci n’est pas un exercice ! Bateau suspect en approche.
Il poursuivit en décrivant la vedette et sa position. Une sirène retentit dans l’ensemble des locaux, et le commandant en chef apparut.
— Là-bas, sir, lui fit Barnes, en désignant le sillon d’écume qui se rapprochait à grande vitesse.
— Ils sont plusieurs à bord, j’ai repéré trois gars armés de fusils d’assaut.
En contrebas, sur le vaisseau de la Royal Navy, tous les marins étaient maintenant mobilisés. Après le branle-bas déclenché par l’alerte, seuls le bruit du clapot sur les flancs du vaisseau et le ronronnement des machines venaient troubler le silence. Le commandant, entouré de deux officiers en second, était à son poste. Ancien de la guerre du Golfe et plus récemment impliqué en Libye, il ne manquait pas d’expérience ni de sang-froid.
— S’il s’approche… on l’élimine !
Deux vedettes rapides venaient de quitter le ponton britannique avec, à leur bord, des commandos équipés pour arraisonner les attaquants.
— S’ils engagent le feu avec nos hommes, nous n’aurons plus de doute sur leurs intentions, remarqua l’officier.
Appuyé au garde-fou de la tour, le commandant poursuivait son observation. Les passagers du bateau suspect avaient repéré les vedettes d’intervention. Des hommes en arme s’y agitaient, et l’un d’eux se rua vers le poste de pilotage.