Le vicomte de Bragelonne Tome IV
- Автор: Дюма Александр
- Серия: les trois mousquetaires #3
- Год: 11
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Le vicomte de Bragelonne Tome IV». Краткое содержание книги:
– Je suis prudent naturellement, monsieur, et j’ai beaucoup de bonheur, dit Raoul avec un sourire qui glaça le cœur du pauvre père; car, se hâta d’ajouter le jeune homme, pour vingt combats où je me suis trouvé, n’ai encore compté qu’une égratignure.
– Il y a, en outre, dit Athos, le climat qu’il faut craindre: c’est une laide fin que la fièvre. Le roi saint Louis priait Dieu de lui envoyer une flèche ou la peste avant la fièvre.
– Oh! monsieur, avec de la sobriété, avec un exercice raisonnable…
– J’ai déjà obtenu de M. de Beaufort, interrompit Athos, que ses dépêches partiraient tous les quinze jours pour la France. Vous, son aide de camp, vous serez chargé de les expédier; vous ne m’oublierez sans doute pas?
– Non, monsieur, dit Raoul d’une voix étranglée.
– Enfin, Raoul, comme vous êtes bon chrétien, et que je le suis aussi, nous devons compter sur une protection plus spéciale de Dieu ou de nos anges gardiens. Promettez-moi que, s’il vous arrivait malheur en une occasion, vous penseriez à moi tout d’abord.
– Tout d’abord, oh! oui.
– Et que vous m’appelleriez.
– Oh! sur-le-champ.
– Vous rêvez à moi quelquefois, Raoul?
– Toutes les nuits, monsieur. Pendant ma première jeunesse, je vous voyais en songe, calme et doux, une main étendue sur ma tête, et voilà pourquoi j’ai toujours si bien dormi… autrefois!
– Nous nous aimons trop, dit le comte, pour que, à partir de ce moment où nous nous séparons, une part de nos deux âmes ne voyage pas avec l’un et l’autre de nous et n’habite pas où nous habiterons. Quand vous serez triste, Raoul, je sens que mon cœur se noiera de tristesse, et, quand vous voudrez sourire en pensant à moi, songez bien que vous m’enverrez de là-bas un rayon de votre joie.
– Je ne vous promets pas d’être joyeux, répondit le jeune homme; mais soyez certain que je ne passerai pas une heure sans songer à vous; pas une heure, je vous le jure, à moins que je ne sois mort.
Athos ne put se contenir plus longtemps; il entoura de son bras le cou de son fils, et le tint embrassé de toutes les forces de son cœur.
La lune avait fait place au crépuscule; une bande dorée montait à l’horizon, annonçant l’approche du jour.
Athos jeta son manteau sur les épaules de Raoul et l’emmena vers la ville, où fardeaux et porteurs, tout remuait déjà comme une vaste fourmilière.
À l’extrémité du plateau que quittaient Athos et Bragelonne, ils virent une ombre noire se balançant avec indécision et comme honteuse d’être vue. C’était Grimaud qui, inquiet, avait suivi son maître à la piste et qui les attendait.
– Oh! bon Grimaud, s’écria Raoul, que veux-tu? Tu viens nous dire qu’il faut partir, n’est-ce pas?
– Seul? fit Grimaud en montrant Raoul à Athos d’un ton de reproche qui montrait à quel point le vieillard était bouleversé.
– Oh! tu as raison! s’écria le comte. Non, Raoul ne partira pas seul; non, il ne restera pas sur une terre étrangère sans quelqu’un d’ami qui le console et lui rappelle tout ce qu’il aimait.
– Moi? dit Grimaud.
– Toi? oui! oui! s’écria Raoul touché jusqu’au fond du cœur.
– Hélas! dit Athos, tu es bien vieux, mon bon Grimaud!
– Tant mieux, répliqua celui-ci avec une profondeur de sentiment et d’intelligence inexprimable.
– Mais voilà que l’embarquement se fait, dit Raoul, et tu n’es point préparé.
– Si! dit Grimaud en montrant les clefs de ses coffres mêlées à celles de son jeune maître.
– Mais, objecta encore Raoul, tu ne peux laisser M. le comte ainsi seuclass="underline" M. le comte que tu n’as jamais quitté?
Grimaud tourna son regard obscurci vers Athos, comme pour mesurer la force de l’un et de l’autre.
Le comte ne répondait rien.
– M. le comte aimera mieux cela, dit Grimaud.
– Oui, fit Athos avec sa tête.
En ce moment, les tambours roulèrent tous à la fois et les clairons emplirent l’air de chants joyeux.
On vit déboucher de la ville les régiments qui devaient prendre part à l’expédition.
Ils s’avançaient au nombre de cinq, composés chacun de quarante compagnies. Royal marchait le premier, reconnaissable à son uniforme blanc à parements bleus. Les drapeaux d’ordonnance écartelés en croix, violet et feuille morte, avec un semis de fleurs de lis d’or, laissaient dominer le drapeau colonel blanc avec la croix fleurdelisée.
Mousquetaires aux ailes, avec leurs bâtons fourchus à la main et les mousquets sur l’épaule; piquiers au centre avec leurs lances de quatorze pieds, marchaient gaiement vers les barques de transport qui les portaient en détail vers les navires.
Les régiments de Picardie, Navarre, Normandie et Royal-Vaisseau venaient ensuite.
M. de Beaufort avait su choisir. On le voyait lui-même au loin fermant la marche avec son état-major.
Avant qu’il pût atteindre la mer, une bonne heure devait s’écouler.
Raoul se dirigea lentement avec Athos vers le rivage, afin de prendre sa place au moment du passage du prince.
Grimaud, bouillonnant d’une ardeur de jeune homme, faisait porter au vaisseau amiral les bagages de Raoul.
Athos, son bras passé sous celui du fils qu’il allait perdre, s’absorbait dans la plus douloureuse méditation, s’étourdissant du bruit et du mouvement.
Tout à coup un officier de M. de Beaufort vint à eux pour leur apprendre que le duc manifestait le désir de voir Raoul à ses côtés.
– Veuillez dire au prince, monsieur, s’écria le jeune homme, que je lui demande encore cette heure pour jouir de la présence de M. le comte.
– Non, non, interrompit Athos, un aide de camp ne peut ainsi quitter son général. Veuillez dire au prince, monsieur, que le vicomte va se rendre auprès de lui.
L’officier partit au galop.
– Nous quitter ici, nous quitter là-bas, ajouta le comte, c’est toujours une séparation.
Il épousseta soigneusement l’habit de son fils, et lui passa la main sur les cheveux tout en marchant.
– Tenez, Raoul, dit-il, vous avez besoin d’argent; M. de Beaufort mène grand train, et je suis certain que vous vous plairez, là-bas, à acheter des chevaux et des armes, qui sont choses précieuses en ce pays. Or, comme vous ne servez pas le roi ni M. de Beaufort, et que vous ne relevez que de votre libre arbitre, vous ne devez compter ni sur solde ni sur largesses. Je veux donc que vous ne manquiez de rien à Djidgelli. Voici deux cents pistoles. Dépensez-les, Raoul, si vous tenez à me faire plaisir.
Raoul serra la main de son père, et, au détour d’une rue, ils virent M. de Beaufort monté sur un magnifique genet blanc, qui répondait par de gracieuses courbettes aux applaudissements des femmes de la ville.
Le duc appela Raoul et tendit la main au comte. Il lui parla longtemps, avec de si douces expressions, que le cœur du pauvre père s’en trouva un peu réconforté.
Il semblait pourtant à tous deux, au père et au fils, que leur marche aboutissait au supplice. Il y eut un moment terrible, celui où, pour quitter le sable de la plage, les soldats et les marins échangèrent, avec leurs familles et leur amis, les derniers baisers: moment suprême où, malgré la pureté du ciel, la chaleur du soleil, malgré les parfums de l’air et la douce vie qui circule dans les veines, tout paraît noir, tout paraît amer, tout fait douter de Dieu, en parlant par la bouche même de Dieu.