Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
• Edition complétée d’une étude de l’éditeur.
• Edition enrichie de notes explicatives interactives.
Voulant rompre la glace, Antoine se retourna.
— Eh bien, dit-il, on ne cause pas ?
— Faut le temps, répondit la vieille.
Il reprit :
— Allons, raconte à la p’tite l’histoire des huit œufs de ta poule.
C’était une farce célèbre dans la famille. Mais comme la mère se taisait toujours, paralysée par l’émotion, il prit lui-même la parole et narra, en riant beaucoup, cette mémorable aventure. Le père, qui la savait par cœur, se dérida aux premiers mots ; sa femme bientôt suivit l’exemple, et la négresse elle-même, au passage le plus drôle, partit tout à coup d’un tel rire, d’un rire si bruyant, roulant, torrentiel, que le cheval excité fit un petit temps de galop.
La connaissance était faite. On causa.
À peine arrivés, quand tout le monde fut descendu, après qu’il eut conduit sa bonne amie dans la chambre pour ôter sa robe qu’elle aurait pu tacher en faisant un bon plat de sa façon destiné à prendre les vieux par le ventre, il attira ses parents devant la porte, et demanda, le cœur battant :
— Eh ben, quéque vous dites ?
Le père se tut. La mère plus hardie déclara :
— Alle est trop noire ! Non, vrai, c’est trop. J’en ai eu les sangs tournés.
— Vous vous y ferez, dit Antoine.
— Possible, mais pas pour le moment.
Ils entrèrent et la bonne femme fut émue en voyant la négresse cuisiner. Alors elle l’aida, la jupe retroussée, active malgré son âge.
Le repas fut bon, fut long, fut gai. Quand on fit un tour ensuite, Antoine prit son père à part.
— Eh ben, pé, quéque t’en dis ?
Le paysan ne se compromettait jamais.
— J’ai point d’avis. D’mande à ta mé.
Alors Antoine rejoignit sa mère et la retenant en arrière :
— Eh ben, ma mé, quéque t’en dis ?
— Mon pauv’e gars, vrai, alle est trop noire. Seulement un p’tieu moins je ne m’opposerais pas, mais c’est trop. On dirait Satan !
Il n’insista point, sachant que la vieille s’obstinait toujours, mais il sentait en son cœur entrer un orage de chagrin. Il cherchait ce qu’il fallait faire, ce qu’il pourrait inventer, surpris d’ailleurs qu’elle ne les eût pas conquis déjà comme elle l’avait séduit lui-même. Et ils allaient tous les quatre à pas lents à travers les blés, redevenus peu à peu silencieux. Quand on longeait une clôture, les fermiers apparaissaient à la barrière, les gamins grimpaient sur les talus, tout le monde se précipitait au chemin pour voir passer la « noire » que le fils Boitelle avait ramenée. On apercevait au loin des gens qui couraient à travers les champs comme on accourt quand bat le tambour des annonces de phénomènes vivants. Le père et la mère Boitelle effarés de cette curiosité semée par la campagne à leur approche, hâtaient le pas, côte à côte, précédant de loin leur fils à qui sa compagne demandait ce que les parents pensaient d’elle.
Il répondit en hésitant qu’ils n’étaient pas encore décidés.
Mais sur la place du village ce fut une sortie en masse de toutes les maisons en émoi, et devant l’attroupement grossissant, les vieux Boitelle prirent la fuite et regagnèrent leur logis, tandis qu’Antoine soulevé de colère, sa bonne amie au bras, s’avançait avec majesté sous les yeux élargis par l’ébahissement.
Il comprenait que c’était fini, qu’il n’y avait plus d’espoir, qu’il n’épouserait pas sa négresse ; elle aussi le comprenait ; et ils se mirent à pleurer tous les deux en approchant de la ferme. Dès qu’ils y furent revenus, elle ôta de nouveau sa robe pour aider la mère à faire sa besogne ; elle la suivit partout, à la laiterie, à l’étable, au poulailler, prenant la plus grosse part, répétant sans cesse : « Laissez-moi faire, Madame Boitelle », si bien que le soir venu, la vieille, touchée et inexorable, dit à son fils : « C’est une brave fille tout de même. C’est dommage qu’elle soit si noire, mais vrai, alle l’est trop. J’pourrais pas m’y faire, faut qu’alle r’tourne, alle est trop noire. »
Et le fils Boitelle dit à sa bonne amie :
— Alle n’veut point, alle te trouve trop noire. Faut r’tourner. Je t’aconduirai jusqu’au chemin de fer. N’importe, t’éluge point. J’vas leur y parler quand tu seras partie.
Il la conduisit donc à la gare en lui donnant encore espoir, et après l’avoir embrassée, la fit monter dans le convoi qu’il regarda s’éloigner avec des yeux bouffis par les pleurs.
Il eut beau implorer les vieux, ils ne consentirent jamais.
Et quand il avait conté cette histoire que tout le pays connaissait, Antoine Boitelle ajoutait toujours :
— À partir de ça, j’ai eu de cœur à rien, à rien. Aucun métier ne m’allait pu, et j’sieus devenu ce que j’sieus, un ordureux.
On lui disait :
— Vous vous êtes marié pourtant.
— Oui, et j’peux pas dire que ma femme m’a déplu pisque j’y ai fait quatorze éfants, mais c’n’est point l’autre, oh non, pour sûr, oh non ! L’autre, voyez-vous, ma négresse, alle n’avait qu’à me regarder, je me sentais comme transporté…
L’ORDONNANCE
Le cimetière plein d’officiers avait l’air d’un champ fleuri. Les képis et les culottes rouges, les galons et les boutons d’or, les sabres, les aiguillettes de l’état-major, les brandebourgs des chasseurs et des hussards passaient au milieu des tombes dont les croix blanches ou noires ouvraient leurs bras lamentables, leurs bras de fer, de marbre ou de bois, sur le peuple disparu des morts.
On venait d’enterrer la femme du colonel de Limousin. Elle s’était noyée deux jours auparavant, en prenant un bain.
C’était fini, le clergé était parti, mais le colonel, soutenu par deux officiers, restait debout devant le trou au fond duquel il voyait encore le coffre de bois qui cachait, décomposé déjà, le corps de sa jeune femme.
C’était presque un vieillard, un grand maigre à moustaches blanches qui avait épousé trois ans plus tôt, la fille d’un camarade, demeurée orpheline après la mort de son père, le colonel Sortis.
Le capitaine et le lieutenant sur qui s’appuyait leur chef essayaient de l’emmener. Il résistait, les yeux pleins de larmes qu’il ne laissait point couler, par héroïsme, et, murmurant, tout bas : « Non, non, encore un peu », il s’obstinait à rester là, les jambes fléchissantes, au bord de ce trou, qui lui paraissait sans fond, un abîme où étaient tombés son cœur et sa vie, tout ce qui lui restait sur terre.
Tout à coup le général Ormont s’approcha, saisit par le bras le colonel, et l’entraînant presque de force : « Allons, allons, mon vieux camarade, il ne faut pas demeurer là. » Le colonel obéit alors, et rentra chez lui.
Comme il ouvrait la porte de son cabinet, il aperçut une lettre sur sa table de travail. L’ayant prise, il faillit tomber de surprise et d’émotion, il avait reconnu l’écriture de sa femme. Et la lettre portait le timbre de la poste, avec la date du jour même. Il déchira l’enveloppe et lut.
« PÈRE,
Permettez-moi de vous appeler encore père, comme autrefois. Quand vous recevrez cette lettre, je serai morte, et sous la terre. Alors peut-être pourrez-vous me pardonner.
Je ne veux pas chercher à vous émouvoir ni à atténuer ma faute. Je veux dire seulement, avec toute la sincérité d’une femme qui va se tuer dans une heure, la vérité entière et complète.
Quand vous m’avez épousée, par générosité, je me suis donnée à vous par reconnaissance et je vous ai aimé de tout mon cœur de petite fille. Je vous ai aimé ainsi que j’aimais papa, presque autant ; et un jour, comme j’étais sur vos genoux, et comme vous m’embrassiez, je vous ai appelé : Père », malgré moi. Ce fut un cri du cœur, instinctif, spontané. Vrai, vous étiez pour moi un père, rien qu’un père. Vous avez ri, et vous m’avez dit : « Appelle-moi toujours comme ça, mon enfant, ça me fait plaisir. »