Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
• Edition complétée d’une étude de l’éditeur.
• Edition enrichie de notes explicatives interactives.
— Sacristi, si je les avais, les deux millions cinq cent mille !
Ma chambre était lugubre, une chambre de garçon rouennais faite par une bonne chargée aussi de la cuisine. Vous la voyez d’ici, cette chambre ! Un grand lit sans rideaux, une armoire, une commode, une toilette, pas de feu. Des habits sur les chaises, des papiers par terre. Je me mis à chantonner, sur un air de café-concert, car je fréquente quelquefois ces endroits-là :
Au fait, je n’avais pas encore pensé à la femme et j’y songeai tout à coup en me glissant dans mon lit. J’y songeai même si bien que je fus longtemps à m’endormir.
Le lendemain, en ouvrant les yeux, avant le jour, je me rappelai que je devais me trouver à huit heures à Darnétal pour une affaire importante. Il fallait donc me lever à six heures — et il gelait. — Cristi de cristi, les deux millions cinq cent mille !
Je revins à mon étude vers dix heures. Il y avait là dedans une odeur de poêle rougi, de vieux papiers, l’odeur des papiers de procédure avancés — rien ne pue comme ça — et une odeur de clercs — bottes, redingotes, chemises, cheveux et peau, peau d’hiver peu lavée, le tout chauffé à dix-huit degrés.
Je déjeunai, comme tous les jours, d’une côtelette brûlée et d’un morceau de fromage. Puis je me remis au travail.
C’est alors que je pensai très sérieusement pour la première fois à la demoiselle aux deux millions cinq cent mille. Qui était-ce ? Pourquoi ne pas écrire ? Pourquoi ne pas savoir ?
Enfin, Monsieur, j’abrège. Pendant quinze jours cette idée me hanta, m’obséda, me tortura. Tous mes ennuis, toutes les petites misères dont je souffrais sans cesse, sans les noter jusque-là, presque sans m’en apercevoir, me piquaient à présent comme des coups d’aiguille, et chacune de ces petites souffrances me faisait songer aussitôt à la demoiselle aux deux millions cinq cent mille.
Je finis par imaginer toute son histoire. Quand on désire une chose, Monsieur, on se la figure telle qu’on l’espère.
Certes, il n’était pas très naturel qu’une jeune fille de bonne famille, dotée d’une façon aussi convenable, cherchât un mari par la voie des journaux. Cependant, il se pouvait faire que cette fille fût honorable et malheureuse.
D’abord, cette fortune de deux millions cinq cent mille francs ne m’avait pas ébloui comme une chose féerique. Nous sommes habitués, nous autres qui lisons toutes les offres de cette nature, à des propositions de mariage accompagnées de six, huit, dix ou même douze millions. Le chiffre de douze millions est même assez commun. Il plaît. Je sais bien que nous ne croyons guère à la réalité de ces promesses. Elles nous font cependant entrer dans l’esprit ces nombres fantastiques, rendent vraisemblables, jusqu’à un certain point, pour notre crédulité inattentive, les sommes prodigieuses qu’ils représentent et nous disposent à considérer une dot de deux millions cinq cent mille francs comme très possible, très morale.
Donc, une jeune fille, enfant naturelle d’un parvenu et d’une femme de chambre, ayant hérité brusquement de son père, avait appris du même coup la tache de sa naissance, et pour ne pas avoir à la dévoiler à quelque homme qui l’aurait aimée, faisait appel aux inconnus par un moyen fort usité qui comportait en lui-même une sorte d’aveu de tare originelle.
Ma supposition était stupide. Je m’y attachai cependant. Nous autres, notaires, nous ne devrions jamais lire des romans ; et j’en ai lu, Monsieur.
Donc j’écrivis, comme notaire, au nom d’un client, et j’attendis.
Cinq jours plus tard, vers trois heures de l’après-midi, j’étais en train de travailler dans mon cabinet, quand le maître clerc m’annonça :
— Mlle Chantefrise.
— Faites entrer.
Alors apparut une femme d’environ trente ans, un peu forte, brune, l’air embarrassé.
— Asseyez-vous, Mademoiselle.
Elle s’assit et murmura :
— C’est moi, Monsieur.
— Mais, Mademoiselle, je n’ai pas l’honneur de vous connaître.
— La personne à qui vous avez écrit.
— Pour un mariage ?
— Oui, Monsieur.
— Ah ! Très bien !
— Je suis venue moi-même, parce qu’on fait mieux les choses en personne.
— Je suis de votre avis, Mademoiselle. Donc vous désirez vous marier ?
— Oui, Monsieur.
— Vous avez de la famille ?
Elle hésita, baissa les yeux et balbutia :
— Non, Monsieur… Ma mère… et mon père… sont morts.
Je tressaillis. — Donc j’avais deviné juste — et une vive sympathie s’éveilla brusquement dans mon cœur pour cette pauvre créature. Je n’insistai pas, pour ménager sa sensibilité, et je repris :
— Votre fortune est bien nette ?
Elle répondit, cette fois, sans hésiter :
— Oh ! Oui, Monsieur.
Je la regardais avec grande attention, et, vraiment, elle ne me déplaisait pas, bien qu’un peu mûre, plus mûre que je n’avais pensé. C’était une belle personne, une forte personne, une maîtresse femme. Et l’idée me vint de lui jouer une jolie petite comédie de sentiment, de devenir amoureux d’elle, de supplanter mon client imaginaire, quand je me serais assuré que la dot n’était pas illusoire. Je lui parlai de ce client que je dépeignis comme un homme triste, très honorable, un peu malade.
Elle dit vivement :
— Oh ! Monsieur, j’aime les gens bien portants.
— Vous le verrez, d’ailleurs, Mademoiselle, mais pas avant trois ou quatre jours, car il est parti hier pour l’Angleterre.
— Oh ! Que c’est ennuyeux, dit-elle.
— Mon Dieu ! Oui et non. Êtes-vous pressée de retourner chez vous ?
— Pas du tout.
— Eh bien, restez ici. Je m’efforcerai de vous faire passer le temps.
— Vous êtes trop aimable, Monsieur.
— Vous êtes descendue à l’hôtel ?
Elle nomma le premier hôtel de Rouen.
— Eh bien, Mademoiselle, voulez-vous permettre à votre futur… notaire de vous offrir à dîner ce soir. Elle parut hésiter, inquiète, indécise ; puis elle se décida :
— Oui, Monsieur.
— Je vous prendrai chez vous à sept heures.
— Oui, Monsieur.
— Alors, à ce soir, Mademoiselle ?
— Oui, Monsieur.
Et je la reconduisis jusqu’à ma porte.
À sept heures j’étais chez elle. Elle avait fait des frais de toilette pour moi et me reçut d’une façon très coquette.
Je l’emmenai dîner dans un restaurant où j’étais connu, et je commandai un menu troublant.
Une heure plus tard, nous étions très amis et elle me contait son histoire. Fille d’une grande dame séduite par un gentilhomme, elle avait été élevée chez des paysans. Elle était riche à présent, ayant hérité de grosses sommes de son père et de sa mère, dont elle ne dirait jamais les noms, jamais. Il était inutile de les lui demander, inutile de la supplier, elle ne les dirait pas. Comme je tenais peu à les savoir, je l’interrogeai sur sa fortune. Elle en parla aussitôt en femme pratique, sûre d’elle, sûre des chiffres, des titres, des revenus, des intérêts et des placements. Sa compétence en cette matière me donna aussitôt une grande confiance en elle, et je devins galant, avec réserve cependant ; mais je lui montrai clairement que j’avais du goût pour elle.