La Bete Humaine
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #17
- Год: 1890
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «La Bete Humaine». Краткое содержание книги:
Elle avait fini par l'acculer à la table, et il ne pouvait la fuir davantage, il la regardait, dans la vive clarté de la lampe. Jamais il ne l'avait vue ainsi, la chemise ouverte, coiffée si haut, qu'elle était toute nue, le cou nu, les seins nus. Il étouffait, luttant, déjà emporté, étourdi par le flot de son sang, dans l'abominable frisson. Et il se souvenait que le couteau était là, derrière lui, sur la table: il le sentait, il n'avait qu'à allonger la main.
D'un effort, il parvint encore à bégayer:
-Recouche-toi, je t'en supplie.
Mais elle ne s'y trompait pas: c'était la trop grande envie d'elle qui le faisait ainsi trembler. Elle-même en avait une sorte d'orgueil. Pourquoi lui aurait-elle obéi, puisqu'elle voulait être aimée, ce soir-là, autant qu'il pouvait l'aimer, jusqu'à en être fou? D'une souplesse câline, elle se rapprochait toujours, était sur lui.
-Dis, embrasse-moi... Embrasse-moi bien fort, comme tu m'aimes. Cela nous donnera du courage... Ah! oui, du courage, nous en avons besoin! Il faut s'aimer autrement que les autres, plus que tous les autres, pour faire ce que nous allons faire... Embrasse-moi de tout ton coeur, de toute ton âme.
Étranglé, il ne soufflait plus. Une clameur de foule, dans son crâne, l'empêchait d'entendre; tandis que des morsures de feu, derrière les oreilles, lui trouaient la tête, gagnaient ses bras, ses jambes, le chassaient de son propre corps, sous le galop de l'autre, la bête envahissante. Ses mains n'allaient plus être à lui, dans l'ivresse trop forte de cette nudité de femme. Les seins nus s'écrasaient contre ses vêtements, le cou nu se tendait, si blanc, si délicat, d'une irrésistible tentation; et l'odeur chaude et âpre, souveraine, achevait de le jeter à un furieux vertige, un balancement sans fin, où sombrait sa volonté, arrachée, anéantie.
-Embrasse-moi, mon chéri, pendant que nous avons une minute encore... Tu sais qu'il va être là. Maintenant, s'il a marché vite, d'une seconde à l'autre, il peut frapper... Puisque tu ne veux pas que nous descendions, rappelle-toi bien: moi, j'ouvrirai; toi, tu seras derrière la porte; et n'attends pas, tout de suite, oh! tout de suite, pour en finir... Je t'aime tant, nous serons si heureux! Lui, n'est qu'un mauvais homme qui m'a fait souffrir, qui est l'unique obstacle à notre bonheur... Embrasse-moi, oh! si fort, si fort! embrasse-moi comme si tu me mangeais, pour qu'il ne reste plus rien de moi en dehors de toi!
Jacques, sans se retourner, de sa main droite, tâtonnante en arrière, avait pris le couteau. Et, un instant, il resta ainsi, à le serrer dans son poing. Était-ce sa soif qui était revenue, de venger des offenses très anciennes, dont il aurait perdu l'exacte mémoire, cette rancune amassée de mâle en mâle, depuis la première tromperie au fond des cavernes? Il fixait sur Séverine ses yeux fous, il n'avait plus que le besoin de la jeter morte sur son dos, ainsi qu'une proie qu'on arrache aux autres. La porte d'épouvante s'ouvrait sur ce gouffre noir du sexe, l'amour jusque dans la mort, détruire pour posséder davantage.
-Embrasse-moi, embrasse-moi...
Elle renversait son visage soumis, d'une tendresse suppliante, découvrait son cou nu, à l'attache voluptueuse de la gorge. Et lui, voyant cette chair blanche, comme dans un éclat d'incendie, leva le poing, armé du couteau. Mais elle avait aperçu l'éclair de la lame, elle se rejeta en arrière, béante de surprise et de terreur.
-Jacques, Jacques... Moi, mon Dieu! Pourquoi? pourquoi?
Les dents serrées, il ne disait pas un mot, il la poursuivait. Une courte lutte la ramena près du lit. Elle reculait, hagarde, sans défense, la chemise arrachée.
-Pourquoi? mon Dieu! pourquoi?
Et il abattit le poing, et le couteau lui cloua la question dans la gorge. En frappant, il avait retourné l'arme, par un effroyable besoin de la main qui se contentait: le même coup que pour le président Grandmorin, à la même place, avec la même rage. Avait-elle crié? il ne le sut jamais. A cette seconde, passait l'express de Paris, si violent, si rapide, que le plancher en trembla; et elle était morte, comme foudroyée dans cette tempête.
Immobile, Jacques maintenant la regardait, allongée à ses pieds, devant le lit. Le train se perdait au loin, il la regardait dans le lourd silence de la chambre rouge. Au milieu de ces tentures rouges, de ces rideaux rouges, par terre, elle saignait beaucoup, d'un flot rouge qui ruisselait entre les seins, s'épandait sur le ventre, jusqu'à une cuisse, d'où il retombait en grosses gouttes sur le parquet. La chemise, à moitié fendue, en était trempée. Jamais il n'aurait cru qu'elle avait tant de sang. Et ce qui le retenait, hanté, c'était le masque d'abominable terreur que prenait, dans la mort, cette face de femme jolie, douce, si docile. Les cheveux noirs s'étaient dressés, un casque d'horreur, sombre comme la nuit. Les yeux de pervenche, élargis démesurément, questionnaient encore, éperdus, terrifiés du mystère. Pourquoi, pourquoi l'avait-il assassinée? Et elle venait d'être broyée, emportée dans la fatalité du meurtre, en inconsciente que la vie avait roulée de la boue dans le sang, tendre et innocente quand même, sans qu'elle eût jamais compris.
Mais Jacques s'étonna. Il entendait un reniflement de bête, grognement de sanglier, rugissement de lion; et il se tranquillisa, c'était lui qui soufflait. Enfin, enfin! il s'était donc contenté, il avait tué! Oui, il avait fait ça. Une joie effrénée, une jouissance énorme le soulevait, dans la pleine satisfaction de l'éternel désir. Il en éprouvait une surprise d'orgueil, un grandissement de sa souveraineté de mâle. La femme, il l'avait tuée, il la possédait, comme il désirait depuis si longtemps la posséder, tout entière, jusqu'à l'anéantir. Elle n'était plus, elle ne serait jamais plus à personne. Et un souvenir aigu lui revenait, celui de l'autre assassiné, le cadavre du président Grandmorin, qu'il avait vu, par la nuit terrible, à cinq cents mètres de là. Ce corps délicat, si blanc, rayé de rouge, c'était la même loque humaine, le pantin cassé, la chiffe molle, qu'un coup de couteau fait d'une créature. Oui, c'était ça. Il avait tué, et il y avait ça par terre. Comme l'autre, elle venait de culbuter, mais sur le dos, les jambes écartées, le bras gauche replié sous le flanc, le droit tordu, à demi arraché de l'épaule. N'était-ce pas cette nuit-là que, le coeur battant à grands coups, il s'était juré d'oser à son tour, dans un prurit de meurtre qui s'exaspérait comme une concupiscence, au spectacle de l'homme égorgé? Ah! n'être pas lâche, se satisfaire, enfoncer le couteau! Obscurément, cela avait germé, avait grandi en lui; pas une heure, depuis un an, sans qu'il eût marché vers l'inévitable; même au cou de cette femme, sous ses baisers, le sourd travail s'achevait; et les deux meurtres s'étaient rejoints, l'un n'était-il pas la logique de l'autre?
Un vacarme d'écroulement, une secousse du plancher tirèrent Jacques de la contemplation béante où il restait, en face de la morte. Les portes volaient-elles en éclat? Étaient-ce des gens pour l'arrêter? Il regarda, ne retrouva autour de lui que la solitude sourde et muette. Ah! oui, un train encore! Et cet homme qui allait frapper en bas, cet homme qu'il voulait tuer! Il l'avait oublié complètement. S'il ne regrettait rien, déjà il se jugeait imbécile. Quoi? que s'était-il passé? La femme qu'il aimait, dont il était aimé passionnément, gisait sur le parquet, la gorge ouverte; tandis que le mari, l'obstacle à son bonheur, vivait encore, avançait toujours, pas à pas, dans les ténèbres. Cet homme que, depuis des mois, épargnaient les scrupules de son éducation, les idées d'humanité lentement acquises et transmises, il n'avait pu l'attendre; et, au mépris de son intérêt, il venait d'être emporté par l'hérédité de violence, par ce besoin de meurtre qui, dans les forêts premières, jetait la bête sur la bête. Est-ce qu'on tue par raisonnement! On ne tue que sous l'impulsion du sang et des nerfs, un reste des anciennes luttes, la nécessité de vivre et la joie d'être fort. Il n'avait plus qu'une lassitude rassasiée, il s'effarait, cherchait à comprendre, sans trouver autre chose, au fond même de sa passion satisfaite, que l'étonnement et l'amère tristesse de l'irréparable. La vue de la malheureuse, qui le regardait toujours, avec son interrogation terrifiée, lui devenait atroce. Il voulut détourner les yeux, il eut la sensation brusque qu'une autre figure blanche se dressait au pied du lit. Était-ce donc un dédoublement de la morte? Puis, il reconnut Flore. Elle était revenue, pendant qu'il avait la fièvre, après l'accident. Sans doute, elle triomphait, vengée à cette heure. Une épouvante le glaça, il se demanda ce qu'il faisait, à s'attarder ainsi, dans cette chambre. Il avait tué, il était gorgé, repu, ivre de l'effroyable vin du crime. Et il trébucha dans le couteau resté par terre, et il s'enfuit, descendit en roulant l'escalier, ouvrit la grande porte du perron comme si la petite porte n'eût pas été assez large, se lança dehors, dans la nuit d'encre, où son galop se perdit, furieux. Il ne s'était pas retourné, la maison louche, plantée de biais au bord de la voie, restait ouverte et désolée derrière lui, dans son abandon de mort.