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La Bete Humaine

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La Bete Humaine
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Harcelé d'interrogatoires, pris et repris dans l'écheveau savant des questions, insoucieux des pièges qui lui étaient tendus, Cabuche s'obstinait à sa version première. Il passait sur la route, il respirait l'air frais de la nuit, lorsqu'un individu l'avait frôlé en galopant, et d'une telle course, au fond des ténèbres, qu'il ne pouvait même dire de quel côté il fuyait. Alors, saisi d'inquiétude, ayant jeté un coup d'oeil sur la maison, il s'était aperçu que la porte en était restée grande ouverte. Et il avait fini par se décider à monter, et il avait trouvé la morte, chaude encore, qui le regardait de ses larges yeux, si bien que, pour la mettre sur le lit, la croyant vivante, il s'était empli de sang. Il ne savait que ça, il ne répétait que ça, jamais il ne variait d'un détail, ayant l'air de s'enfermer dans une histoire arrêtée d'avance. Lorsqu'on cherchait à l'en faire sortir, il s'effarait, gardait le silence, en homme borné qui ne comprenait plus. La première fois que M. Denizet l'avait interrogé sur la passion dont il brûlait pour la victime, il était devenu très rouge, ainsi qu'un tout jeune garçon à qui l'on reproche sa première tendresse; et il avait nié, il s'était défendu d'avoir rêvé de coucher avec cette dame, comme d'une chose très vilaine, inavouable, une chose délicate et mystérieuse aussi, enfouie au plus profond de son coeur, dont il ne devait l'aveu à personne. Non, non! il ne l'aimait pas, il ne la voulait pas, on ne le ferait jamais causer de ce qui lui semblait être une profanation maintenant qu'elle était morte. Mais cet entêtement à ne pas convenir d'un fait que plusieurs témoins affirmaient, tournait encore contre lui. Naturellement, d'après la version de l'accusation, il avait intérêt à cacher le désir furieux où il était de cette malheureuse, qu'il devait égorger pour s'assouvir. Et, quand le juge, réunissant toutes les preuves, voulant lui arracher la vérité en frappant le coup décisif, lui avait jeté à la face ce meurtre et ce viol, il était entré dans une rage folle de protestation. Lui, la tuer pour l'avoir! lui, qui la respectait comme une sainte! Les gendarmes, rappelés, avaient dû le maintenir, tandis qu'il parlait d'étrangler toute la sacrée boutique. Un gredin des plus dangereux en somme, sournois, mais dont la violence éclatait quand même, avouant pour lui les crimes qu'il niait.

L'instruction en était là, le prévenu entrait en fureur, criait que c'était l'autre, le fuyard mystérieux, chaque fois qu'on revenait à l'assassinat, lorsque M. Denizet fit une trouvaille, qui transforma l'affaire, en décupla soudain l'importance. Comme il le disait, il flairait des vérités; aussi voulut-il, par une sorte de pressentiment, procéder lui-même à une perquisition nouvelle, dans la masure de Cabuche; et il y découvrit, simplement derrière une poutre, une cachette où se trouvaient des mouchoirs et des gants de femme, sous lesquels était une montre d'or, qu'il reconnut tout de suite, avec un grand saisissement de joie: c'était la montre du président Grandmorin, tant cherchée par lui autrefois, une forte montre aux deux initiales entrelacées, portant à l'intérieur du boîtier le chiffre de fabrication 2516. Il en reçut le coup de foudre, tout s'illumina, le passé se reliait au présent, les faits qu'il rattachait l'enchantaient par leur logique. Mais les conséquences allaient porter si loin, que, sans parler de la montre d'abord, il interrogea Cabuche sur les gants et les mouchoirs. Celui-ci, un instant, eut l'aveu aux lèvres: oui, il l'adorait, oui, il la désirait, jusqu'à baiser les robes qu'elle avait portées, jusqu'à ramasser, à voler derrière elle tout ce qui tombait de sa personne, des bouts de lacets, des agrafes, des épingles. Puis, une honte, une pudeur invincible, le fit se taire. Et, lorsque le juge, se décidant, lui mit la montre sous les yeux, il la regarda d'un air ahuri. Il se souvenait bien: cette montre, il avait eu la surprise de la trouver nouée dans le coin d'un mouchoir, pris sous un traversin, emporté chez lui comme une proie; ensuite, elle était restée là, pendant qu'il se creusait la tête, à chercher de quelle façon la rendre. Seulement, à quoi bon raconter cela? Il faudrait confesser ses autres vols, ces chiffons, ce linge qui sentait bon, dont il était si honteux. Déjà on ne croyait rien de ce qu'il disait. D'ailleurs, lui-même commençait à ne plus comprendre, tout se brouillait dans son crâne d'homme simple, il entrait en plein cauchemar. Et il ne s'emportait même plus, à l'accusation de meurtre; il restait hébété, il répétait à chaque question qu'il ne savait pas. Pour les gants et les mouchoirs, il ne savait pas. Pour la montre, il ne savait pas. On l'embêtait, on n'avait qu'à le laisser tranquille et à le guillotiner tout de suite.

M. Denizet, le lendemain, fit arrêter Roubaud. Il avait lancé le mandat, fort de sa toute-puissance, dans une de ces minutes d'inspiration où il croyait au génie de sa perspicacité, avant même d'avoir, contre le sous-chef, des charges suffisantes. Malgré de nombreuses obscurités encore, il devinait dans cet homme le pivot, la source de la double affaire; et il triompha tout de suite, lorsqu'il eut saisi la donation au dernier vivant que Roubaud et Séverine s'étaient faite devant maître Colin, notaire au Havre, huit jours après être rentrés en possession de la Croix-de-Maufras. Dès lors, l'histoire entière se reconstruisit dans son crâne, avec une certitude de raisonnement, une force d'évidence, qui donna à son échafaudage d'accusation une solidité si indestructible, que la vérité elle-même aurait semblé moins vraie, entachée de plus de fantaisie et d'illogisme. Roubaud était un lâche, qui, à deux reprises, n'osant tuer lui-même, s'était servi du bras de Cabuche, cette bête violente. La première fois, ayant hâte d'hériter du président Grandmorin, dont il connaissait le testament, sachant d'autre part la rancune du carrier contre celui-ci, il l'avait poussé à Rouen dans le coupé, après lui avoir mis le couteau au poing. Puis, les dix mille francs partagés, les deux complices ne se seraient peut-être jamais revus, si le meurtre ne devait engendrer le meurtre. Et c'était ici que le juge avait montré cette profondeur de psychologie criminelle qu'on admirait tant; car il le déclarait aujourd'hui, jamais il n'avait cessé de surveiller Cabuche, sa conviction était que le premier assassinat en amènerait mathématiquement un second. Dix-huit mois venaient de suffire: le ménage des Roubaud s'était gâté, le mari avait mangé les cinq mille francs au jeu, la femme en était arrivée à prendre un amant, pour se distraire. Sans doute elle refusait de vendre la Croix-de-Maufras, de crainte qu'il n'en dissipât l'argent; peut-être, dans leurs continuelles disputes, menaçait-elle de le livrer à la justice. En tout cas, de nombreux témoignages établissaient l'absolue désunion des deux époux; et là, enfin, la conséquence lointaine du premier crime s'était produite: Cabuche reparaissait avec ses appétits de brute, le mari dans l'ombre lui remettait le couteau au poing, pour s'assurer définitivement la propriété de cette maison maudite, qui avait déjà coûté une vie humaine. Telle était la vérité, l'aveuglante vérité, tout y aboutissait: la montre trouvée chez le carrier, surtout les deux cadavres, frappés du même coup à la gorge, par la même main, avec la même arme, ce couteau ramassé dans la chambre. Pourtant, sur ce dernier point, l'accusation émettait un doute, la blessure du président paraissant avoir été faite par une lame plus petite et plus tranchante.

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