La Bete Humaine
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #17
- Год: 1890
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «La Bete Humaine». Краткое содержание книги:
-Alors, il est parti, ses soeurs l'ont emmené?
Elle répondit d'une voix brève:
-Oui.
-Et nous sommes seuls enfin, tout à fait seuls?
-Oui, tout à fait seuls... Demain, il faudra nous quitter, je retournerai au Havre. C'est fini, de camper dans ce désert.
Lui, continuait à la regarder, d'un air souriant et gêné.
Pourtant, il se décida.
-Tu regrettes qu'il soit parti, hein?
Et, comme elle tressaillait, en voulant protester, il l'arrêta.
-Ce n'est pas une querelle que je te cherche. Tu vois bien que je ne suis pas jaloux. Un jour, tu m'as dit de te tuer, si tu m'étais infidèle, et, n'est-ce pas? je n'ai point l'air d'un amant qui songe à tuer sa maîtresse... Mais, vraiment, tu ne bougeais plus d'en bas. Impossible de t'avoir à moi une minute. J'ai fini par me rappeler ce que disait ton mari, que tu coucherais un beau soir avec ce garçon, sans plaisir, uniquement pour recommencer autre chose.
Elle avait cessé de se débattre, elle répéta à deux reprises, lentement:
-Recommencer, recommencer...
Puis, dans un élan d'irrésistible franchise:
-Eh bien! écoute, c'est vrai... Nous pouvons nous dire tout, nous autres. Il y a assez de choses qui nous lient... depuis des mois, il me poursuivait, cet homme. Il savait que j'étais à toi, il pensait que ça ne me coûterait pas davantage d'être à lui. Et, quand je l'ai retrouvé en bas, il m'a parlé encore, il m'a répété qu'il m'aimait à en mourir, l'air si pénétré de reconnaissance pour les soins que je lui donnais, avec une telle douceur de tendresse, que, c'est vrai, j'ai fait un moment le rêve de l'aimer aussi, de recommencer autre chose, quelque chose de meilleur, de très doux... Oui, quelque chose sans plaisir peut-être, mais qui m'aurait calmée...
Elle s'interrompit, hésita avant de continuer.
-Car, devant nous deux, maintenant, c'est barré, nous n'irons pas plus loin... Notre rêve de départ, cet espoir d'être riches et heureux, là-bas, en Amérique, toute cette félicité qui dépendait de toi, elle est impossible, puisque tu n'as pas pu... Oh! je ne te reproche rien, il vaut même mieux que la chose ne se soit pas faite; mais je veux te faire comprendre qu'avec toi je n'ai plus rien à attendre: demain sera comme hier, les mêmes ennuis, les mêmes tourments.
Il la laissait parler, il ne la questionna qu'en la voyant se taire.
-Et c'est pour ça que tu as couché avec l'autre?
Elle avait fait quelques pas dans la chambre, elle revint, haussa les épaules.
-Non, je n'ai pas couché avec lui, et je te le dis simplement, et tu me crois, j'en suis sûre, parce que désormais nous n'avons pas à nous mentir... Non, je n'ai pas pu, pas davantage que tu n'as pu toi-même, pour l'autre affaire. Hein? ça t'étonne qu'une femme ne puisse se donner à un homme, quand elle raisonne le cas, en trouvant qu'elle y aurait intérêt. Moi-même, je n'en pensais pas si long, ça ne m'avait jamais coûté d'être gentille, je veux dire de faire ce plaisir à mon mari ou à toi, quand je vous voyais m'aimer si fort. Eh bien! je n'ai pas pu, cette fois-là. Il m'a baisé les mains, pas même les lèvres, je te le jure. Il m'attend à Paris, plus tard, parce que je le voyais si malheureux, que je n'ai pas voulu le désespérer.
Elle avait raison, Jacques la croyait, il voyait bien qu'elle ne mentait pas. Et il était repris d'une angoisse, le trouble affreux de son désir grandissait, à penser qu'il était maintenant enfermé seul avec elle, loin du monde, dans la flamme rallumée de leur passion. Il voulut s'échapper, il s'écria:
-Mais l'autre encore, il y en a un autre, ce Cabuche!
Un brusque mouvement la ramena de nouveau.
-Ah! tu t'es aperçu, tu sais cela aussi... Oui, c'est vrai, il y a celui-là encore. Je me demande ce qu'ils ont tous... celui-là ne m'a jamais dit un mot. Mais je le vois bien qui se tord les bras, quand nous nous embrassons. Il m'entend te tutoyer, il pleure dans les coins. Et puis, il me vole tout, des affaires à moi, des gants, jusqu'à des mouchoirs qui disparaissent, qu'il emporte là-bas, dans sa caverne, comme des trésors... Seulement, tu ne vas pas t'imaginer que je suis capable de céder à ce sauvage. Il est trop gros, il me ferait peur. D'ailleurs, il ne demande rien... Non, non, ces grandes brutes, quand c'est timide, ça meurt d'amour, sans rien exiger. Tu pourrais me laisser un mois à sa garde, il ne me toucherait pas du bout des doigts, pas plus qu'il n'avait touché à Louisette, ça, j'en réponds aujourd'hui.
A ce souvenir, leurs regards se rencontrèrent, un silence régna. Les choses du passé s'évoquaient, leur rencontre chez le juge d'instruction, à Rouen, puis leur premier voyage à Paris, si doux, et leurs amours, au Havre, et tout ce qui avait suivi, de bon et de terrible. Elle se rapprocha, elle était si près de lui, qu'il sentait la tiédeur de son haleine.
-Non, non, encore moins avec celui-là qu'avec l'autre. Avec personne, entends-tu, parce que je ne pourrais pas... et veux-tu savoir pourquoi? Va, je le sens à cette heure, je suis sûre de ne pas me tromper: c'est parce que tu m'as prise tout entière. Il n'y a pas d'autre mot: oui, prise, comme on prend quelque chose des deux mains, qu'on l'emporte, qu'on en dispose à chaque minute, ainsi que d'un objet à soi. Avant toi, je n'ai été à personne. Je suis tienne et je resterai tienne, même si tu ne le veux pas, même si je ne le veux pas moi-même... ça, je ne saurais l'expliquer. Nous nous sommes rencontrés ainsi. Avec les autres, ça me fait peur, ça me répugne; tandis que toi, tu as fait de ça un plaisir délicieux, un vrai bonheur du ciel... Ah! je n'aime que toi, je ne peux plus aimer que toi!
Elle avançait les bras, pour l'avoir à elle, dans une étreinte, pour poser la tête à son épaule, la bouche à ses lèvres. Mais il lui avait saisi les mains, il la retenait, éperdu, terrifié de sentir l'ancien frisson remonter de ses membres, avec le sang qui lui battait le crâne. C'était la sonnerie d'oreilles, les coups de marteau, la clameur de foule de ses grandes crises d'autrefois. Depuis quelque temps, il ne pouvait plus la posséder en plein jour ni même à la clarté d'une bougie, dans la peur de devenir fou, s'il voyait. Et une lampe était là, qui les éclairait vivement tous les deux; et, s'il tremblait ainsi, s'il commençait à s'enrager, ce devait être qu'il apercevait la rondeur blanche de sa gorge, par le col dégrafé de la robe de chambre.
Suppliante, brûlante, elle continua:
-Notre existence a beau être barrée, tant pis! Si je n'attends de toi rien de nouveau, si je sais que demain ramènera pour nous les mêmes ennuis et les mêmes tourments, ça m'est égal, je n'ai pas autre chose à faire que de traîner ma vie et de souffrir avec toi. Nous allons retourner au Havre, ça ira comme ça voudra, pourvu que je t'aie ainsi une heure, de temps à autre... Voici trois nuits que je ne dors plus, torturée dans ma chambre, là, de l'autre côté du palier, par le besoin de venir te rejoindre. Tu avais été si souffrant, tu me semblais si sombre, que je n'osais pas... Mais, dis, garde-moi, ce soir. Tu verras comme ce sera gentil, je me ferai toute petite, pour ne pas te gêner. Et puis, songe que c'est la dernière nuit... On est au bout de la terre, dans cette maison. écoute, pas un souffle, pas une âme. Personne ne peut venir, nous sommes seuls, si absolument seuls, que personne ne le saurait, si nous mourions aux bras l'un de l'autre.