Le vicomte de Bragelonne Tome II
- Автор: Дюма Александр
- Серия: les trois mousquetaires #3
- Год: 11
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Le vicomte de Bragelonne Tome II». Краткое содержание книги:
La question avait quatre mots:
– Avez-vous de l’argent?
– Sire, répondit Saint-Aignan, nous nous sommes entendus avec M. Colbert.
– Ah! fort bien.
– Oui, Sire, et M. Colbert a dit qu’il serait auprès de Votre Majesté aussitôt que Votre Majesté manifesterait l’intention de donner suite aux fêtes dont elle a donné le programme.
– Qu’il vienne alors.
Comme si Colbert eût écouté aux portes pour se maintenir au courant de la conversation, il entra dès que le roi eut prononcé son nom devant les deux courtisans.
– Ah! fort bien, monsieur Colbert, dit Sa Majesté. À vos postes donc, messieurs!
Saint-Aignan et Villeroy prirent congé.
Le roi s’assit dans un fauteuil près de la fenêtre.
– Je danse ce soir mon ballet, monsieur Colbert, dit-il.
– Alors, Sire, c’est demain que je paie les notes?
– Comment cela?
– J’ai promis aux fournisseurs de solder leurs comptes le lendemain du jour où le ballet aurait eu lieu.
– Soit, monsieur Colbert, vous avez promis, payez.
– Très bien, Sire; mais, pour payer, comme disait M. de Lesdiguières, il faut de l’argent.
– Quoi! les quatre millions promis par M. Fouquet n’ont-ils donc pas été remis? J’avais oublié de vous en demander compte.
– Sire, ils étaient chez Votre Majesté à l’heure dite.
– Eh bien?
– Eh bien! Sire, les verres de couleur, les feux d’artifice, les violons et les cuisiniers ont mangé quatre millions en huit jours.
– Entièrement?
– Jusqu’au dernier sou. Chaque fois que Votre Majesté a ordonné d’illuminer les bords du grand canal, cela a brûlé autant d’huile qu’il y a d’eau dans les bassins.
– Bien, bien, monsieur Colbert. Enfin, vous n’avez plus d’argent?
– Oh! je n’en ai plus, mais M. Fouquet en a.
Et le visage de Colbert s’éclaira d’une joie sinistre.
– Que voulez-vous dire? demanda Louis.
– Sire, nous avons déjà fait donner six millions à M. Fouquet. Il les a donnés de trop bonne grâce pour n’en pas donner encore d’autres si besoin était. Besoin est aujourd’hui; donc, il faut qu’il s’exécute.
Le roi fronça le sourcil.
– Monsieur Colbert, dit-il en accentuant le nom du financier, ce n’est point ainsi que je l’entends, je ne veux pas employer contre un de mes serviteurs des moyens de pression qui le gênent et qui entravent son service. M. Fouquet a donné six millions en huit jours, c’est une somme.
Colbert pâlit.
– Cependant, fit-il, Votre Majesté ne parlait pas ce langage il y a quelque temps; lorsque les nouvelles de Belle-Île arrivèrent, par exemple.
– Vous avez raison, monsieur Colbert.
– Rien n’est changé depuis cependant, bien au contraire.
– Dans ma pensée, monsieur, tout est changé.
– Comment, Sire, Votre Majesté ne croit plus aux tentatives?
– Mes affaires me regardent, monsieur le sous-intendant, et je vous ai déjà dit que je les faisais moi-même.
– Alors, je vois que j’ai eu le malheur, dit Colbert en tremblant de rage et de peur, de tomber dans la disgrâce de Votre Majesté.
– Nullement; vous m’êtes, au contraire, fort agréable.
– Eh! Sire, dit le ministre avec cette brusquerie affectée et habile quand il s’agissait de flatter l’amour-propre de Louis, à quoi bon être agréable à Votre Majesté si on ne lui est plus utile?
– Je réserve vos services pour une occasion meilleure, et, croyez-moi, ils n’en vaudront que mieux.
– Ainsi le plan de Votre Majesté en cette affaire?…
– Vous avez besoin d’argent, monsieur Colbert?
– De sept cent mille livres, Sire.
– Vous les prendrez dans mon trésor particulier.
Colbert s’inclina.
– Et, ajouta Louis, comme il me paraît difficile que, malgré votre économie, vous satisfassiez avec une somme aussi exiguë aux dépenses que je veux faire, je vais vous signer une cédule de trois millions.
Le roi prit une plume et signa aussitôt. Puis, remettant le papier à Colbert:
– Soyez tranquille, dit-il, le plan que j’ai adopté est un plan de roi, monsieur Colbert.
Et sur ces mots, prononcés avec toute la majesté que le jeune prince savait prendre dans ces circonstances, il congédia Colbert pour donner audience aux tailleurs.
L’ordre donné par le roi était connu dans tout Fontainebleau; on savait déjà que le roi essayait son habit et que le ballet serait dansé le soir.
Cette nouvelle courut avec la rapidité de l’éclair, et sur son passage elle alluma toutes les coquetteries, tous les désirs, toutes les folles ambitions.
À l’instant même, et comme par enchantement, tout ce qui savait tenir une aiguille, tout ce qui savait distinguer un pourpoint d’avec un haut-de-chausses, comme dit Molière, fut convoqué pour servir d’auxiliaire aux élégants et aux dames.
Le roi eut achevé sa toilette à neuf heures; il parut dans son carrosse découvert et orné de feuillages et de fleurs.
Les reines avaient pris place sur une magnifique estrade disposée, sur les bords de l’étang, dans un théâtre d’une merveilleuse élégance.
En cinq heures, les ouvriers charpentiers avaient assemblé toutes les pièces de rapport de ce théâtre; les tapissiers avaient tendu leurs tapisseries, dressé leurs sièges, et, comme au signal d’une baguette d’enchanteur, mille bras, s’aidant les uns les autres au lieu de se gêner, avaient construit l’édifice dans ce lieu au son des musiques, pendant que déjà les artificiers illuminaient le théâtre et les bords de l’étang par un nombre incalculable de bougies.
Comme le ciel s’étoilait et n’avait pas un nuage, comme on n’entendait pas un souffle d’air dans les grands bois, comme si la nature elle-même s’était accommodée à la fantaisie du prince, on avait laissé ouvert le fond de ce théâtre. En sorte que, derrière les premiers plans du décor, on apercevait pour fond ce beau ciel ruisselant d’étoiles cette nappe d’eau embrasée de feux qui s’y réfléchissaient, et les silhouettes bleuâtres des grandes masses de bois aux cimes arrondies.
Quand le roi parut, toute la salle était pleine, et présentait un groupe étincelant de pierreries et d’or, dans lequel le premier regard ne pouvait distinguer aucune physionomie.
Peu à peu, quand la vue s’accoutumait à tant d’éclat, les plus rares beautés apparaissaient, comme dans le ciel du soir les étoiles, une à une, pour celui qui a fermé les yeux et qui les rouvre.
Le théâtre représentait un bocage; quelques faunes levant leurs pieds fourchus sautillaient çà et là; une dryade, apparaissant, les excitait à la poursuite; d’autres se joignaient à elle pour la défendre, et l’on se querellait en dansant.
Soudain devaient paraître, pour ramener l’ordre et la paix, le Printemps et toute sa cour.
Les éléments, les puissances subalternes et la mythologie avec leurs attributs, se précipitaient sur les traces de leur gracieux souverain.
Les Saisons, alliées du Printemps, venaient à ses côtés former un quadrille, qui, sur des paroles plus ou moins flatteuses, entamait la danse. La musique, hautbois, flûtes et violes, peignait les plaisirs champêtres.