Les Mille Et Une Nuits Tome II
- Автор: Galland Antoine
- Язык: французский
- Жанр: Сказки народов мира
Электронная книга - «Les Mille Et Une Nuits Tome II». Краткое содержание книги:
«Je m’en retournai tristement au logis avec cette réponse. La crainte que ma femme ne mourût la première, et qu’on ne m’enterrât tout vivant avec elle, me faisait faire des réflexions très-mortifiantes. Cependant, quel remède apporter à ce mal? Il fallut prendre patience et m’en remettre à la volonté de Dieu. Néanmoins je tremblais à la moindre indisposition que je voyais à ma femme; mais, hélas! j’eus bientôt la frayeur tout entière. Elle tomba véritablement malade, et mourut en peu de jours.»
Scheherazade, à ces mots, mit fin à son discours pour cette nuit. Le lendemain, elle en reprit la suite de cette manière:
CCXXV NUIT.
«Jugez de ma douleur! poursuivit Sindbad. Être enterré tout vif ne me paraissait pas une fin moins déplorable que celle d’être dévoré par des anthropophages. Il fallait pourtant en passer par-là. Le roi, accompagné de toute sa cour, voulut honorer de sa présence le convoi, et les personnes les plus considérables de la ville me firent aussi l’honneur d’assister à mon enterrement.
«Lorsque tout fut prêt pour la cérémonie, on posa le corps de ma femme dans une bière avec tous ses joyaux et ses plus magnifiques habits. On commença la marche. Comme second acteur de cette pitoyable tragédie, je suivais immédiatement la bière de ma femme, les yeux baignés de larmes et déplorant mon malheureux destin. Avant que d’arriver à la montagne, je voulus faire une tentative sur l’esprit des spectateurs. Je m’adressai au roi premièrement, ensuite à tous ceux qui se trouvèrent autour de moi, et, m’inclinant devant eux jusqu’à terre pour baiser le bord de leur habit, je les suppliais d’avoir compassion de moi: «Considérez, disais-je, que je suis un étranger, que je ne dois pas être soumis à une loi si rigoureuse, et que j’ai une autre femme et des enfants dans mon pays.» J’eus beau prononcer ces paroles d’un air touchant, personne n’en fut attendri; au contraire, on se hâta de descendre le corps de ma femme dans le puits, et l’on m’y descendit un moment après dans une autre bière découverte, avec un vase rempli d’eau et sept pains. Enfin cette cérémonie si funeste pour moi étant achevée, on remit la pierre sur l’ouverture du puits, nonobstant l’excès de ma douleur et mes cris pitoyables.
«À mesure que j’approchais du fond, je découvrais, à la faveur du peu de lumière qui venait d’en haut, la disposition de ce lieu souterrain. C’était une grotte fort vaste, et qui pouvait bien avoir cinquante coudées de profondeur. Je sentis bientôt une puanteur insupportable, qui sortait d’une infinité de cadavres que je voyais à droite et à gauche; je crus même entendre quelques-uns des derniers qu’on y avait descendus vifs pousser les derniers soupirs. Néanmoins, lorsque je fus en bas, je sortis promptement de la bière et m’éloignai des cadavres en me bouchant le nez. Je me jetai par terre, où je demeurai longtemps plongé dans les pleurs. Alors, faisant réflexion sur mon triste sort: «Il est vrai, disais-je, que Dieu dispose de nous selon les décrets de sa providence; mais, pauvre Sindbad, n’est-ce pas par ta faute que tu te vois réduit à mourir d’une mort si étrange? Plût à Dieu que tu eusses péri dans quelqu’un des naufrages dont tu es échappé! Tu n’aurais point à mourir d’un trépas si lent et si terrible en toutes ses circonstances. Mais tu te l’es attiré par ta maudite avarice. Ah! malheureux, ne devais-tu pas plutôt demeurer chez toi, et jouir tranquillement du fruit de tes travaux?»
«Telles étaient les inutiles plaintes dont je faisais retentir la grotte en me frappant la tête et l’estomac de rage et de désespoir, et m’abandonnant tout entier aux pensées les plus désolantes. Néanmoins, vous le dirai-je? au lieu d’appeler la mort à mon secours, quelque misérable que je fusse, l’amour de la vie se fit encore sentir en moi, et me porta à prolonger mes jours. J’allai à tâtons, et en me bouchant le nez, prendre le pain et l’eau qui étaient dans ma bière, et j’en mangeai.
«Quoique l’obscurité qui régnait dans la grotte fût si épaisse qu’on ne distinguait pas le jour d’avec la nuit, je ne laissai pas toutefois de retrouver ma bière, et il me sembla que la grotte était plus spacieuse et plus remplie de cadavres qu’elle ne m’avait paru d’abord. Je vécus quelques jours de mon pain et de mon eau; mais enfin, n’en ayant plus, je me préparai à mourir…»
Scheherazade cessa de parler à ces derniers mots. La nuit suivante, elle reprit la parole en ces termes:
CCXXVI NUIT.
«Je n’attendais plus que la mort, continua Sindbad, lorsque j’entendis lever la pierre. On descendit un cadavre et une personne vivante. Le mort était un homme. Il est naturel de prendre des résolutions extrêmes dans les dernières extrémités: dans le temps qu’on descendait la femme, je m’approchai de l’endroit où sa bière devait être posée, et quand je m’aperçus que l’on recouvrait l’ouverture du puits, je donnai sur la tête de la malheureuse deux ou trois grands coups d’un gros os dont je m’étais saisi. Elle en fut étourdie, ou plutôt je l’assommai, et comme je ne faisais cette acte inhumain que pour profiter du pain et de l’eau qui étaient dans la bière, j’eus des provisions pour quelques jours. Au bout de ce temps-là, on descendit encore une femme morte et un homme vivant; je tuai l’homme de la même manière, et comme, par bonheur pour moi, il y eut alors une espèce de mortalité dans la ville, je ne manquai pas de vivres en mettant toujours en œuvre la même industrie.
«Un jour que je venais d’expédier encore une femme, j’entendis souffler et marcher. J’avançai du côté d’où partait le bruit; j’ouïs souffler plus fort, et il me parut entrevoir quelque chose qui prenait la fuite. Je suivis cette espèce d’ombre, qui s’arrêtait par reprises, et soufflait toujours en fuyant à mesure que j’en approchais. Je la poursuivis si longtemps, et j’allai si loin, que j’aperçus enfin une lumière qui ressemblait à une étoile. Je continuai de marcher vers cette lumière, la perdant quelquefois, selon les obstacles qui me la cachaient; mais je la retrouvais toujours, et à la fin je découvris qu’elle venait par une ouverture du rocher, assez large pour y passer.
«À cette découverte, je m’arrêtai quelque temps pour me remettre de l’émotion violente avec laquelle je venais de la faire; puis, m’étant avancé jusqu’à l’ouverture, j’y passai, et me trouvai sur le bord de la mer. Imaginez-vous l’excès de ma joie; il fut tel que j’eus de la peine à me persuader que ce n’était pas une imagination. Lorsque je fus convaincu que c’était une chose réelle, et que mes sens furent rétablis en leur assiette ordinaire, je compris que la chose que j’avais ouïe souffler, et que j’avais suivie, était un animal sorti de la mer, qui avait coutume d’entrer dans la grotte pour s’y repaître de corps morts.
«J’examinai la montagne et remarquai qu’elle était située entre la ville et la mer, sans communication par aucun chemin, parce qu’elle était tellement escarpée que la nature ne l’avait pas rendue praticable. Je me prosternai sur le rivage pour remercier Dieu de la grâce qu’il venait de me faire. Je rentrai ensuite dans la grotte pour aller prendre du pain, que je revins manger à la clarté du jour, de meilleur appétit que je n’avais fait depuis que l’on m’avait enterré dans ce lieu ténébreux.
«J’y retournai encore et allai amasser à tâtons dans les bières tous les diamants, les rubis, les perles, les bracelets d’or, et enfin toutes les riches étoffes que je trouvai sous ma main. Je portai tout cela sur le bord de la mer. J’en fis plusieurs ballots que je liai proprement avec des cordes qui avaient servi à descendre les bières, et dont il y avait une grande quantité. Je les laissai sur le rivage en attendant une bonne occasion, sans craindre que la pluie les gâtât, car alors ce n’en était pas la saison.