La Bete Humaine
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #17
- Год: 1890
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «La Bete Humaine». Краткое содержание книги:
-Tu sais bien que c'est Flore qui a tiré les chevaux, et qui a barré la voie, avec les pierres.
Séverine blêmit à son tour.
-Chéri, qu'est-ce que tu racontes!... Tu as la fièvre, il faut te recoucher.
-Non, non, ce n'est pas un cauchemar... Tu entends? je l'ai vue, comme je te vois. Elle tenait les bêtes, elle empêchait le fardier d'avancer, avec sa poigne solide.
Alors, la jeune femme défaillit sur une chaise, en face de lui, les jambes cassées.
-Mon Dieu! mon Dieu! ça me fait peur... C'est monstrueux, je ne vais plus en dormir.
-Parbleu! continua-t-il, la chose est claire, elle a tenté de nous tuer tous les deux, dans le tas... Depuis longtemps, elle me voulait, et elle était jalouse. Avec ça, une tête détraquée, des idées de l'autre monde... Tant de meurtres d'un coup, toute une foule dans du sang! Ah! la bougresse!
Ses yeux s'élargissaient, un tic nerveux tirait ses lèvres; et il se tut, et ils continuèrent à se regarder, toute une grande minute. Puis, s'arrachant aux visions abominables qui s'évoquaient entre eux, il reprit à demi-voix:
-Ah! elle est morte, c'est donc ça qu'elle revient! Depuis que j'ai repris connaissance, il me semble toujours qu'elle est là. Ce matin encore, je me suis retourné, en la croyant au chevet de mon lit... Elle est morte, et nous vivons. Pourvu qu'elle ne se venge pas, maintenant!
Séverine frissonna.
-Tais-toi, tais-toi donc! Tu me rendras folle.
Et elle sortit, Jacques l'entendit qui descendait près de l'autre blessé. Lui, resté à la fenêtre, s'oublia de nouveau à examiner la voie, la petite maison du garde-barrière, avec son grand puits, le poste de cantonnement, cette étroite baraque de planches, où Misard semblait sommeiller, dans sa régulière et monotone besogne. Ces choses l'absorbaient maintenant pendant des heures, comme à la recherche d'un problème qu'il ne pouvait résoudre, et dont la solution pourtant importait à son salut.
Ce Misard, il ne se lassait pas de le regarder, cet être chétif, doux et blême, continuellement secoué d'une petite toux mauvaise, et qui avait empoisonné sa femme, et qui était venu à bout de cette gaillarde, en insecte rongeur, entêté à sa passion. Sûrement, depuis des années, il n'avait pas eu d'autre idée dans la tête, de jour et de nuit, pendant les douze interminables heures de son service. A chaque tintement électrique qui lui annonçait un train, sonner de la trompe; puis, le train passé, la voie fermée, pousser un bouton pour l'annoncer au poste suivant, en pousser un autre pour rendre la voie libre au poste précédent: c'étaient là des mouvements simplement mécaniques, qui avaient fini par entrer comme des habitudes de corps dans sa vie végétative. Illettré, obtus, il ne lisait jamais, il restait les mains ballantes, les yeux perdus et vagues, entre les appels de ses appareils. Presque toujours assis dans sa guérite, il n'y prenait d'autre distraction que d'y déjeuner le plus longuement possible. Ensuite, il retombait à son hébétude, le crâne vide, sans une pensée, tourmenté surtout de terribles somnolences, s'endormant parfois les yeux ouverts. La nuit, s'il ne voulait pas succomber à cette irrésistible torpeur, il lui fallait se lever, marcher, les jambes molles, ainsi qu'un homme ivre. Et c'était ainsi que la lutte avec sa femme, ce sourd combat pour les mille francs cachés, à qui les aurait après la mort de l'autre, devait avoir été, durant des mois et des mois, l'unique réflexion, dans ce cerveau engourdi d'homme solitaire. Quand il sonnait de la trompe, quand il manoeuvrait ses signaux, veillant en automate à la sécurité de tant de vies, il songeait au poison; et, quand il attendait, les bras inertes, les yeux vacillants de sommeil, il y songeait encore. Rien au-delà: il la tuerait, il chercherait, c'était lui qui aurait l'argent.
Aujourd'hui, Jacques s'étonnait de le trouver le même. On tuait donc sans secousse, et la vie continuait. Après la fièvre des premières fouilles, Misard, en effet, venait de retomber à son flegme, d'une douceur sournoise d'être fragile qui craint les chocs. Au fond, il avait eu beau la manger, sa femme triomphait quand même; car il restait battu, il retournait la maison, sans rien découvrir, pas un centime; et ses regards seuls, des regards inquiets et fureteurs, disaient sa préoccupation, dans sa face terreuse. Continuellement, il revoyait les yeux grands ouverts de la morte, le rire affreux de ses lèvres, qui répétaient: «Cherche! cherche!» Il cherchait, il ne pouvait maintenant donner à sa cervelle une minute de repos; sans relâche, elle travaillait, travaillait, en quête de l'endroit où le magot était enfoui, reprenant l'examen des cachettes possibles, rejetant celles qu'il avait fouillées déjà, s'allumant de fièvre dès qu'il en imaginait une nouvelle, brûlé alors d'une telle hâte, qu'il lâchait tout pour y courir, inutilement: supplice intolérable à la longue, torture vengeresse, sorte d'insomnie cérébrale qui le tenait éveillé, stupide et réfléchissant malgré lui, sous le tic-tac d'horloge de l'idée fixe. Quand il soufflait dans sa trompe, une fois pour les trains descendants, deux fois pour les trains montants, il cherchait; quand il obéissait aux sonneries, quand il poussait les boutons de ses appareils, fermant, ouvrant la voie, il cherchait; sans cesse, il cherchait, cherchait éperdument, le jour, pendant ses longues attentes, alourdi d'oisiveté, la nuit, tourmenté de sommeil, comme exilé au bout du monde, dans le silence de la grande campagne noire. Et la Ducloux, la femme qui, à présent, gardait la barrière, travaillée du désir de se faire épouser, était aux petits soins, inquiète de ce que jamais plus il ne fermait l'oeil.
Une nuit, Jacques, qui commençait à faire quelques pas dans sa chambre, s'étant levé et approché de la fenêtre, vit une lanterne aller et venir chez Misard: sûrement, l'homme cherchait. Mais, la nuit suivante, comme le convalescent guettait de nouveau, il eut l'étonnement de reconnaître Cabuche, dans une grande forme sombre, debout sur la route, sous la fenêtre de la pièce voisine, où dormait Séverine. Et cela, sans qu'il sût pourquoi, au lieu de l'irriter, l'emplit de commisération et de tristesse: un malheureux encore, cette grande brute, plantée là, ainsi qu'une bête affolée et fidèle. Vraiment, Séverine, si mince, pas belle lorsqu'on la détaillait, était donc d'un charme bien puissant, avec ses cheveux d'encre et ses pâles yeux de pervenche, pour que les sauvages eux-mêmes, les colosses bornés, eussent ainsi la chair prise, jusqu'à passer les nuits à sa porte, en petits garçons tremblants! Il se rappela des faits, l'empressement du carrier à l'aider, les regards de servitude dont il s'offrait à elle. Oui, certainement, Cabuche l'aimait, la désirait. Et, le lendemain, l'ayant surveillé, il le vit qui ramassait furtivement une épingle à cheveux, tombée de son chignon, en faisant le lit, et qui la gardait dans son poing, pour ne pas la rendre. Jacques songeait à son propre tourment, tout ce qu'il avait souffert du désir, tout ce qui revenait en lui de trouble et d'effrayant, avec la santé.
Deux jours encore se passèrent, la semaine s'achevait, et ainsi que le médecin l'avait prévu, les blessés allaient pouvoir reprendre leur service. Un matin, le mécanicien, étant à la fenêtre, vit passer, sur une machine toute neuve, son chauffeur Pecqueux, qui le salua de la main, comme s'il l'appelait. Mais il n'avait aucune hâte, un réveil de passion le retenait là, une sorte d'attente anxieuse de ce qui devait se produire. Le jour même, en bas, il entendit de nouveau les rires frais et jeunes, une gaieté de grandes filles, emplissant la triste demeure du tapage d'un pensionnat en récréation. Il avait reconnu les petites Dauvergne. Il n'en parla point à Séverine, qui, d'ailleurs, la journée entière, s'échappa, sans pouvoir rester cinq minutes près de lui. Puis, le soir, la maison tomba à un silence de mort. Et, comme, l'air grave, un peu pâle, elle s'attardait dans sa chambre, il la regarda fixement, il lui demanda: