La grande mascarade parisienne
- Автор: Robida Albert
- Язык: французский
- Жанр: Европейская старинная литература
Электронная книга - «La grande mascarade parisienne». Краткое содержание книги:
— Où allons-nous ? demanda le prince quand les fugitifs furent à quelque distance de l'hôtel de Righi-Kulm.
— Monseigneur, les agents de votre auguste père seront à nos trousses dans quelques minutes, mais j'ai eu soin de leur préparer quelques fausses pistes, j'ai fait partir des mulets par tous les sentiers qui descendent du Kulm, cela nous donne un peu d'avance. Mon avis est que nous en profitions pour gagner Arth au pied du Righi, sur le lac de Zug. De là, nous allons à Zug et nous prenons le chemin de fer pour Lucerne. Il y a dans les environs de Lucerne de délicieuses pensions où nous nous tiendrons tranquilles quelque temps, pendant que l'on nous cherchera plus loin.
— Oh oui ! plus de mulet surtout, dit Tulipia, j'ai soif de tranquillité après tant de mulets.
— C'est entendu ! dit le prince, moi j'ai soif d'une vie paisible et calme, dans un chalet sous les arbres, au bord d'un lac pur où je prendrai plaisir à voir refléter l'azur du ciel et celui des yeux de ma bergère... Je serai Nemorin, elle sera Estelle, nous pocherons à la ligne loin du bruit du monde, des intrigues des cours, bien loin surtout de ma grande duchesse de Klakfeld..,
— Doit-elle être furieuse ! s'écria Tulipia.
— Et mon auguste père, donc !
— Monseigneur! s'écria Blikendorf, ne parlez pas de votre auguste père, jamais plus je n'oserai reparaître devant ses yeux, moi précepteur indigne, qui n'ai pu vous maintenir dans le sentier de la vertu ! Heureusement que, avant que tout soit découvert, j'ai pu nous faire envoyer un supplément de deux cent mille florins en traites...
— Un supplément de florins 1 Tout va bien alors ! Blikendorf, tu es uw homme précieux, tu seras mon premier ministre un jour ! Et maintenant, en avant, cherchons un chalet poétique pour y cacher à tous les yeux nos personnes proscrites et notre amour. Pendant ce temps-là, mon auguste père s'apaisera et peut-être la grande duchesse trouvera-t-elle à se caser...
Le chalet poétique ne fut pas difficile à découvrir. En déjeunant à Arth comme de simples mortels dans une auberge écartée, le prince feuilletant son guide y trouva cette mention :
A LA LUNE DE MIEL LINDENBERG près LUCERNE
Hôtel et pension de i " classe. Cures de petit lait. Cet établissement ouvert depuis peu est un des plus remarquables et les plus poétiques de la Suisse. Situation ravissante sur le lac des quatre cantons, au pied de la colline de Lindenberg. Chalet pittoresque. Ombrage merveilleux, bateaux de plaisance sur le lac, confortable exquis. Cuisine délicate ou forte suivant les désirs des voyageurs. Cascade. Prix modérés.
— Voilà notre affaire, dit le prince, ô ma Tulipia, pouvons-nous trouver mieux pour cacher notre bonheur?
— Ah ! mon petit Mich, cela va être charmant I
Les fugitifs après trois jours de détours dans la montagne pour achever de dépister leurs ennemis, arrivèrent sans mauvaise rencontre au Lindenberg par un superbe clair de lune. Le prince en découvrant l'hôtel fut dans le ravissement, l'annonce n'avait pas exagéré les charmes du paysage au milieu duquel un poétique aubergiste s'était fixé. Le lac, la colline, les ombrages tout y était, la lune se reflétait dans un lac encadré de hautes montagnes, des ruisseaux chantaient et cascadaient sous les arbres et sur tout le paysage planait une douce et succulente senteur de cuisine.
— 0 Tulipia, ma reine, si tu consens à vivre ici avec moi, je fais mettre en adjudication mes droits au trône de Bosnie...
— De la prudence, monseigneur, voici le maître de l'hôtel.
Partie de pêche sur le lac.
Un gros homme en habit noir et en cravate blanche, une rose à la boutonnière et le teint fleuri, accourait au-devant des voyageurs.
— Monsieur et madame, agréez toutes mes civilités, prenez la peine d'entrer, je vous prie... Vous êtes les bienvenus à l'hôtel de la Lune de miel..* Est-ce pour lune de miel ou pour divorce que je dois vous inscrire?
— Comment?
— Oui, je veux dire : voyageant pour lune de miel ou pour divorce? Vous savez, c'est la spécialité de mon hôtel, nous ne logeons pas les voyageurs ordinaires, nous ne recevons que les personnes qui viennent, chez nous, abriter les doux rayons d'une lune de miel à son aurore, ou les voyageurs venant en Suisse pour divorcer... En ce moment le divorce donne beaucoup... Mais je vois aux yeux de madame qu'il n'est pas encore question de divorce entre elle et monsieur, je vais donc faire préparer un appartement à l'aile gauche... L'aile gauche est pour les lunes de miel et l'aile droite pour les divorces.
— Côté des lunes de miel! s'écria le prince, lune de miel dans son premier quartier! Hôtelier?
— Monsieur?
— Inscrivez : Premier quartier, j'y tiens ! vous pouvez dire aussi que jamais depuis la fondation de l'hôtel, ces murailles n'ont abrité lune de miel plus poétique et plus pure!
— J'en suis enchanté, monsieur. Nous avons à l'aile gauche des lunes de miel tout à fait remarquables, je vous recommande la lune de miel du n° 27, voilà trois mois et demi qu'elle dure... et jamais un nuage! Je vais vous donner l'appartement n° 28, vous serez voisin avec mon phénomène la lune de miel de trois mois et demi. Je ne vous parle pas du n° 29, une lune de miel de quinze jours qui en est à ses derniers rayons déjà !... Je regrette de l'avoir reçue, mais je vais la faire passer à l'aile droite, côté des divorces... Maintenant, si vous voulez me suivre, je vais vous installer...
L'hôtelier prit un flambeau et se dirigea vers les couloirs de l'aile gauche. Le prince et Tulipia le suivirent, serrés l'un contre l'autre, la main dans la main et les yeux dans les yeux. Derrière eux venait Blikendorf portant la trompe des Alpes dont le prince n'avait pas voulu se séparer.
En entendant le pas lourd de Blikendorf, l'hôtelier se retourna.
— Mais, s'écria-t-il, monsieur nous suit, que désire monsieur?
— Parbleu ! je désire une chambre pour abriter ma tête, répondit Blikendorf.
— Y pensez-vous, monsieur! Gomment, vous vous introduisez dans l'aile gauche, côté des lunes de miel! vous, un célibataire!...
— Je ne suis pas célibataire, je suis marié à trois cents lieues d'ici... et de plus je suis un vieux philosophe.
— Pour moi, vous êtes un célibataire, une espèce absolument proscrite ici... j'ai une responsabilité, monsieur, j'ai le devoir de veiller sur la tranquillité de mes lunes de miel qu'un célibataire pourrait troubler... Un célibataire ici, et voilà peut-être une lune de miel compromise...
— Mais je vous assure que je n'ai aucunement l'intention...
— N'importe, à mon grand regret je ne puis vous loger... cependant, attendez, je vais vous donner une chambre à l'aile droite, côté des divorces...
— Vous avez raison, dit Tulipia, c'est moins dangereux.
— Oui, je prends cela sur moi, du côté des divorces, les époux ont généralement le cœur pris l'un adroite, l'autre à gauche... votre présence ne peut occasionner aucun trouble grave... Attendez-moi ici, je vous conduirai ensuite à l'aile des divorces.
Blikendorf lendit sa trompe des Alpes à l'hôtelier et s'assit en attendant son retour, sur une des banquettes du couloir.
En entrant dans la partie réservée aux lunes de miel, les arrivants remarquèrent tout de suite un certain changement, les murailles des couloirs étaient peintes en rose tendre, avec des ornements bleus dans les plinthes.
Des lampes douces et voilées, presque des veilleuses brûlaient de distance en distance, et des bruits de musique vague s'é-•chappaient des chambres.
—Voici le n° 28, dit l'hôtelier en ouvrant la porte.
— Tiens, c'est gentil ici! s'écria Tulipia.
— Nous avons cherché à créer de véritables nids pour nos voy^eurs, une lune de miel, c'est délicat... Voyez, une chambre, un cabinet de toilette, cela doit suffire!... Un appartement plus compliqué eût été nuisible...