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Ensemble, c’est tout

Электронная книга - «Ensemble, c’est tout». Краткое содержание книги:

Et puis, qu'est-ce que ça veut dire, différents ? C'est de la foutaise, ton
histoire de torchons et de serviettes... Ce qui empêche les gens de vivre
ensemble, c'est leur connerie, pas leurs différences... Camille dessine.
Dessinais plutôt, maintenant elle fait des ménages, la nuit. Philibert, aristo
pur jus, héberge Franck, cuisinier de son état, dont l'existence tourne autour
des filles, de la moto et de Paulette, sa grand-mère. Paulette vit seule, tombe
beaucoup et cache ses bleus, paniquée à l'idée de mourir loin de son jardin. Ces
quatre là n'auraient jamais dû se rencontrer. Trop perdus, trop seuls, trop
cabossés... Et pourtant, le destin, ou bien la vie, le hasard, l'amour -appelez
ça comme vous voulez -, va se charger de les bousculer un peu. Leur histoire,
c'est la théorie des dominos, mais à l'envers. Au lieu de se faire tomber, ils
s'aident à se relever.
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Hormis une tasse de caf� et son paquet de tabac, il n'y avait plus rien devant elle. Elle les posa sur la table d'� c�t� et commen�a � lisser la nappe.

Lentement, tr�s lentement, elle passait et repassait le plat de sa main sur le papier de mauvaise qualit�, r�che et tach� par endroits.

Elle fit ce geste pendant de longues minutes.

Son esprit s'apaisa et les battements de son c�ur devinrent plus rapides.

Elle avait peur.

Elle devait essayer. Tu dois essayer. Oui mais, il y a si longtemps que je...

Chut, se murmura-t-elle, chut, je suis l�. Tout ira bien, ma grande. Regarde, c'est le moment ou jamais... Allez... N'aie pas peur...

Elle souleva sa main � quelques centim�tres de la table et attendit que ses tremblements cessent. C'est bien, tu vois... Elle attrapa son sac � dos et farfouilla � l'int�rieur, il �tait l�.

Elle sortit le coffret en bois et le posa sur la table. Elle l'ouvrit, prit une petite pierre rectangulaire et la passa sur sa joue, c'�tait doux et ti�de. Elle d�fit ensuite un tissu bleu et en sortit un b�ton � encre, une forte odeur de santal s'en d�gagea, enfin, elle d�roula un napperon en lattes de bambou o� dormaient deux pinceaux.

Le plus gros �tait en poil de ch�vre, l'autre, beaucoup plus fin, en soie de porc.

Elle se leva, prit une carafe d'eau sur le comptoir, deux annuaires et fit une petite courbette au vieux fou.

Elle pla�a les annuaires sur son si�ge de fa�on � pouvoir �tendre le bras sans toucher la table, versa quelques gouttes d'eau sur la pierre en ardoise et commen�a � broyer son encre. La voix de son ma�tre lui revint � l'oreille : Tourne ta pierre tr�s lentement, petite Camille... Oh ! plus lentement encore ! Et plus longtemps ! Deux cents fois peut-�tre, car, vois-tu, en faisant cela tu assouplis ton poignet et pr�pare ton esprit � de grandes choses... Ne pense plus � rien, ne me regarde pas, malheureuse ! Concentre-toi sur ton poignet, il te dictera ton premier trait et seul le premier trait compte, c'est lui qui donnera vie et souffle � ton dessin...

Quand l'encre fut pr�te, elle lui d�sob�it et commen�a par de petits exercices dans un coin de la nappe pour se r�approprier des souvenirs trop lointains. Elle fit d'abord cinq taches, de la plus noire � la plus dilu�e pour se rem�morer les couleurs de l'encre, essaya ensuite diff�rents traits et r�alisa qu'elle les avait presque tous oubli�s. En demeuraient certains : la corde d�faite, le cheveu, la goutte de pluie, le fil enroul� et les poils de b�uf. Vinrent ensuite les points. Son ma�tre lui en avait enseign� plus de vingt, elle n'en retrouva que quatre : le rond, le rocher, le riz et le frisson.

Assez. Tu es pr�te maintenant... Elle saisit le pinceau le plus fin entre son pouce et son majeur, tendit son bras au-dessus de la nappe et attendit encore quelques secondes.

Le vieux, qui n'avait rien perdu de son man�ge, l'encouragea en fermant les yeux.

Camille Fauque sortit d'un long sommeil avec un moineau, puis deux, puis trois, puis une vol�e d'oiseaux � l'�il moqueur.

Elle n'avait rien dessin� depuis plus d'un an.

* * *

Enfant, elle parlait peu, encore moins qu'aujourd'hui. Sa m�re l'avait oblig�e � suivre des le�ons de piano et elle d�testait �a. Une fois, alors que son professeur �tait en retard, elle avait pris un gros marqueur et avait dessin�, consciencieusement, un doigt sur chacune des touches. Sa m�re lui avait d�viss� le cou et son p�re, pour calmer tout le monde, �tait revenu le week-end suivant avec l'adresse d'un peintre qui donnait des cours une fois par semaine.

Son p�re mourut peu de temps apr�s et Camille n'ouvrit plus jamais la bouche. M�me pendant ses cours de dessin avec ce monsieur Doughton (elle disait Dougue-ton) qu'elle aimait tant, elle ne parlait plus.

Le vieil Anglais ne s'en formalisa pas et continua de lui indiquer des sujets ou de lui enseigner des techniques en silence. Il montrait l'exemple et elle l'imitait, se bornant � hocher la t�te pour dire oui ou non. Entre eux, et dans cet endroit seulement, tout allait bien. Son mutisme m�me semblait les arranger. Il n'avait pas � chercher ses mots en fran�ais et elle se concentrait plus facilement que ses condisciples.

Un jour pourtant, alors que tous les autres �l�ves �taient partis, il brisa leur accord tacite et lui adressa la parole pendant qu'elle s'amusait avec des pastels :

� Tu sais, Camille, � qui tu me fais penser ? Elle secoua la t�te.

� Eh bien, tu me rappelles un peintre chinois qui s'appelait Chu Ta... Tu veux que je te raconte son histoire ?

Camille fit oui, mais il s'�tait retourn� pour �teindre sa bouilloire.

� Je ne t'entends pas Camille... Tu ne veux pas que je te la raconte ?

Il la d�visageait � pr�sent.

� R�ponds-moi, petite fille. Elle lui jeta un regard noir.

� Pardon ?

� Si, articula-t-elle enfin.

Il ferma les yeux en signe de contentement, se servit un bol et vint s'asseoir pr�s d'elle.

� Quand il �tait enfant, Chu Ta �tait tr�s heureux... Il but une gorg�e de th�.

� C'�tait un prince de la dynastie des Ming... Sa famille �tait tr�s riche et tr�s puissante. Son p�re et son grand-p�re �taient des peintres et des calligraphies c�l�bres et le petit Chu Ta avait h�rit� de leurs talents. Figure-toi qu'un jour, alors qu'il n'avait pas huit ans, il dessina une fleur, une simple fleur de lotus couch�e sur un �tang... Son dessin �tait si beau, si beau, que sa m�re d�cida de l'accrocher dans leur salon. Elle affirmait que gr�ce � lui, on sentait une petite brise fra�che dans cette grande pi�ce et que m�me, on pouvait respirer le parfum de la fleur quand on passait devant. Tu te rends compte ? M�me le parfum ! Et sa m�re ne devait pas �tre commode... Avec un mari et un p�re peintres, elle en avait vu d'autres...

Il se pencha de nouveau sur son bol.

� Ainsi grandit Ta, dans l'insouciance, le plaisir et la certitude d'�tre un jour, lui aussi, un grand artiste... H�las, quand il eut dix-huit ans, les Mandchous prirent le pouvoir � la place des Ming. Les Mandchous �taient des gens cruels et brutaux qui n'aimaient pas les peintres et les �crivains. Ils leur interdirent donc de travailler. C'�tait l� la pire chose qu'on puisse leur imposer, tu t'en doutes bien... La famille de Chu Ta ne connut plus jamais la paix et son p�re mourut de d�sespoir. Du jour au lendemain, son fils, qui �tait un coquin, qui aimait rire, chanter, dire des b�tises ou r�citer de longs po�mes fit une chose incroyable... Oh ! mais qui vient l� ? demanda monsieur Doughton, avisant son chat qui s'�tait pos� sur le rebord de la fen�tre et commen�ant avec lui, expr�s, une longue conversation b�b�te.

� Qu'est-ce qu'il a fait ? finit-elle par murmurer.

Il cacha son sourire dans les broussailles de sa barbe et continua comme si de rien n'�tait :

� Il a fait une chose incroyable. Une chose que tu ne devineras jamais... Il a d�cid� de se taire pour toujours. Pour toujours, tu m'entends ? Plus un seul mot ne sortirait de sa bouche ! Il �tait �c�ur� par l'attitude des gens autour de lui, ceux qui reniaient leurs traditions et leurs croyances pour �tre bien vus des Mandchous et il ne voulait plus jamais leur adresser la parole. Qu'ils aillent au diable ! Tous ! Ces esclaves ! Ces l�ches ! Alors, il �crivit le mot Muet sur la porte de sa maison et si certaines personnes essayaient de lui parler quand m�me, il d�ployait devant son visage un �ventail o� il avait aussi �crit Muet et l'agitait dans tous les sens pour les faire fuir...

La petite fille buvait ses paroles.

� Le probl�me, c'est que personne ne peut vivre sans s'exprimer. Personne... C'est impossible... Alors Chu Ta, qui avait comme tout le monde, comme toi et moi par exemple, beaucoup de choses � dire, eut une id�e g�niale. Il partit dans les montagnes, loin de tous ces gens qui l'avaient trahi et se mit � dessiner... D�sormais, c'�tait ainsi qu'il allait s'exprimer et communiquer avec le reste du monde : � travers ses dessins... Tu veux les voir ?

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