La Paysanne Pervertie ou Les Dangers De La Ville
- Автор: Bretonne Nicolas-Edme Retif de la
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «La Paysanne Pervertie ou Les Dangers De La Ville». Краткое содержание книги:
Je n’oublie pas Laure…, je ne suis pas contente d’elle. Je désire beaucoup votre arrivée, par cette seconde raison. Ma belle, est-ce que vous me croyez jaloux? Quoi! l’homme qui sacrifierait à son ami, son bien, son honneur, tout l’agrément de sa vie (parce que l’amitié satisfaite le lui rendrait au centuple), cet homme ne lui céderait pas une femme!… Vous avez encore bien des préjugés, belle Ursule, même après être montée sur le théâtre, le moins scrupuleux de tous, l’Opéra! Tranquillisez-vous, ma belle! si c’est mon plaisir à moi qu’on me trompe, il ne faut pas disputer des goûts. L’égoïsme est un vice partout, même en amour; C’est lui, lui seul qui traite de débauche l’aimable liberté de la nature, et qui, par la contrariété, le plus souvent la rend débauche, de liberté naturelle qu’elle était. Détichez-vous de ce malheureux égoïsme, belle Ursule, et sans donner dans la débauche, qui est toujours un mal, mettez à la mode une aimable communité. Quoi! vous si parfaite, vous seriez le partage d’un seul! mais par quel motif? pour mettre tous les autres au désespoir sans doute, et jouir en despote féroce de leurs tourments. Non, non; plus belle que Gaussin, vous serez en même temps plus humaine encore. Mais (et c’est ce que je ne cesserai de vous répéter), prêtresse du plaisir, de Vénus, ou de la beauté, de l’amour enfin, vous sentirez l’importance de votre ministère, vous ne l’avilirez, vous ne le profanerez pas. Mon avis serait que vous vous acquissiez le respect des hommes, par la manière dont vous les rendrez heureux; que vous leur élevassiez l’âme, au lieu de l’abrutir en cela bien différente de la Circé de la mythologie, qui n’était autre chose qu’une belle Abéléré, dont l’amusement fut de dégrader par la plus crapuleuse débauche ceux qu’elle avait enivrés de ses faveurs. J’abhorre cette espèce de femmes. Je ne trouve pas même Ninon assez délicate: elle avait, dans l’exercice du sacerdoce amoureux, des légèretés choquantes. Je ne vous parlerai pas des actrices dont vous avez presque été la compagne: le trait des noyaux de cerise excite mon indignation à un point que je souffletterais la nymphe, si elle était là.
Par cette transition naturelle, je vais vous dire mon avis sur votre début.
Je méprise acteurs, actrices, danseurs, danseuses, figurants, figurantes, les chœurs masculins, les chœurs féminins, baladins, baladines, sauteurs, sauteuses, danseurs et danseuses de corde voltigeurs, voltigeuses, paradeurs, paradeuses; je mets tout cela dans le même sac, en dépit de la morgue de nos demoiselles des Français et des Italiens. Je suis absolument du sentiment de M. le marquis: vous ne devez pas vous mêler dans cette tourbe; vous êtes au-dessus de ces femmes-là. Songez donc à ce qu’est une actrice! Pour vous en former une idée, je voudrais que vous eussiez, comme moi, entendu siffler la sainval pendant plus de cinq longues années, à dater de son début, et de l’Épître très bien rimée, que lui adressa M. du Rosoi. Vous auriez vu alors ce qu’est une actrice, même avec du mérite, lorsqu’elle n’est pas aimée! je sais que votre charmante figure, et le genre où vous auriez donné, la danse voluptueuse, vous auraient mise à l’abri de ce revers. Mais encore vous presque marquise, ou approchant, quelque chose qui arrive, qu’auriez-vous été sur les planches? La petite Ursule: on aurait applaudi la petite Ursule quand elle aurait bien sauté, bien minaudé et au bout d’un certain temps, dès qu’elle aurait paru. Trois faquins, six petits maîtres, quatre abbés et deux crapuleux du parterre auraient dit: «Elle est ma foi gentille! je voudrais l’avoir ce soir! – je l’ai eu, moi. – Touchez là, nous sommes frères. – C’est une pauvre jouissance. – Vous l’avez dit! Voyez?…» Et certaine partie de son ajustement arrangée d’une certaine manière, aurait peint hiéroglyphiquement contre vous la plus grosse injure qu’on puisse dire d’une femme. «A-t-elle quelqu’un? – Non: depuis un temps, elle vit sur le commun. – On prétend qu’on est reçu à un louis. – Bon! (dit alors un des crapuleux); pardieu, je suis charmé de le savoir. – Elle a sa sœur avec elle (on fera cet honneur à Laure, avec qui on vous aura vue quelquefois), qui est encore plus humaine; elle est à douze francs. Oh! j’aime mieux celle-ci à un louis; c’est une fille à talents. – Elle est jolie! Mais si libertine! croiriez-vous qu’elle a presque tué six chanteurs des chœurs, douze figurants, et la. moitié de l’orchestre? – C’est une Messaline! – Autant vaut. – Oh! parbleu! je lui porterai mon louis!» reprend le crapuleux… Et voilà ce que j’ai vingt fois entendu dire de nos actrices, de nos grandes actrices!
Depuis longtemps, je cherche dans ma tête quelle est la classe où je dois ranger ce métier? Cela serait bientôt fait, si les comédiens ne jouaient que des Bourgeois gentilhomme, des Cocu imaginaire, des Médecin malgré lui, du Dancour, du Dufresnil, une fois ou deux du Regnard; des Tuteur dupé, des Hommes dangereux, des Philosophes, des Sganarelle; des Mariages Samnites, des Réduction de Paris, et des Comédies italiennes. Mais ils jouent les Horace, le Cid, la Mortde Pompée, Athalie, Phèdre, Britannicus, Mérope, Alzire, Mahomet, Inès, le Siège de Calais, la Veuvedu Malabar, les Druides, le Père de famille, Eugénie, Nanine, le Duel, le Tartuffe, le Misanthrope, les Femmes savantes, les Précieuses ridicules, le Joueur, le Dissipateur, la Gouvernante, l’Écoledes mères, le Préjugé à la mode, le Glorieux, Ésope à la cour, la Partiede chasse, etc. Ils représentent la Surprisede l’amour, l’Épreuve, la Mèreconfidente; Arlequin sauvage, Rose et Colas, Lucile, Silvain, Zémire et Azor, l’Amoureuxde quinze ans. Ils donnent à l’Opéra les Iphigénie, Alceste, Castor, le Devin, Electre. Et je m’arrête un moment à réfléchir: si les acteurs sont méprisables, de vils baladins dans les pièces d’abord citées, ils sont des rôles honorables dans les secondes, Par exemple, dans le Duel, Victorine, Antoine, les Vandeck, ont des rôles qui me charment. Dans Eugénie, le vieil Anglais son père, est un homme respectable, la fille, une jeune personne vertueuse et charmante. Il n’est rien là qui puisse avilir l’acteur ou l’actrice; au contraire, ils sont dans ces occasions les prêtres de la bonne morale et de la vertu. Mais quand je vois un George Dandin et sa gaupe de femme; un Pourceaugnac, et les friponnes qui le dupent un Sganarelle, un Moncade et son valet à bonnes fortunes; une Agathe, dans les Folies amoureuses; ces basses bouffonneries des Comédies italiennes; quand je vois l’air platement comique que l’acteur donne à des héros dans Henri IV, dans la Réduction; une Eliane trois fois ridicule le casque en tête.; alors je ne puis m’empêcher de voir l’identité des acteurs, des actrices, avec les baladins, les baladines du boulevard; et ce n’est pas une question si ces derniers sont méprisables: Taconet, en savetier, ne rend pas la nature, il la charge et la dégrade: or il est bien certain que Pourceaugnac, George Dandin, l’Avocatpatelin, sa femme, le berger Agnelet, etc., ressemblent comme deux gouttes d’eau à Taconet. Donc il est honteux, dégradant d’être comédien, et surtout comédienne. Quelle que soit la morgue des femmes de cette classe, combien ne sont-elles pas au-dessous d’une fille telle que vous!