Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
• Edition complétée d’une étude de l’éditeur.
• Edition enrichie de notes explicatives interactives.
Le père Amable suivait un petit sentier à travers les champs. Il regardait les jeunes blés et les jeunes avoines, en songeant que son éfant était sous terre à présent, son pauvre éfant. Il s’en allait de son pas usé, traînant la jambe et boitillant. Et comme il était tout seul dans la plaine, tout seul sous le ciel bleu, au milieu des récoltes grandissantes, tout seul avec les alouettes qu’il voyait planer sur sa tête, sans entendre leur chant léger, il se mit à pleurer en marchant.
Puis il s’assit auprès d’une mare et resta là jusqu’au soir à regarder les petits oiseaux qui venaient boire ; puis, comme la nuit tombait, il rentra, soupa sans dire un mot et grimpa dans son grenier.
Et sa vie continua comme par le passé. Rien n’était changé sauf que son fils Césaire dormait au cimetière.
Qu’aurait-il fait, le vieux ? Il ne pouvait plus travailler, il n’était bon maintenant qu’à manger les soupes trempées par sa belle-fille. Et il les mangeait en silence, matin et soir, et guettant d’un œil furieux le petit qui mangeait aussi, en face de lui, de l’autre côté de la table. Puis il sortait, rôdait par le pays à la façon d’un vagabond, allait se cacher derrière les granges pour dormir une heure ou deux, comme s’il eût redouté d’être vu, puis il rentrait à l’approche du soir.
Mais de grosses préoccupations commençaient à hanter l’esprit de Céleste. Les terres avaient besoin d’un homme qui les surveillât et les travaillât. Il fallait que quelqu’un fût là, toujours, par les champs, non pas un simple salarié, mais un vrai cultivateur, un maître, qui connût le métier et eût le souci de la ferme. Une femme seule ne pouvait gouverner la culture, suivre le prix des grains, diriger la vente et l’achat du bétail. Alors les idées entrèrent dans sa tête, des idées simples, pratiques, qu’elle ruminait toutes les nuits. Elle ne pouvait se remarier avant un an et il fallait, tout de suite, sauver des intérêts pressants, des intérêts immédiats.
Un seul homme la pouvait tirer d’embarras, Victor Lecoq, le père de son enfant. Il était vaillant, entendu aux choses de la terre ; il aurait fait, avec un peu d’argent en poche, un excellent cultivateur. Elle le savait, l’ayant connu à l’œuvre chez ses parents.
Donc un matin, le voyant passer sur la route avec une voiture de fumier, elle sortit pour l’aller trouver. Quand il l’aperçut, il arrêta ses chevaux et elle lui dit, comme si elle l’avait rencontré la veille :
— Bonjour Victor, ça va toujours ?
Il répondit :
— Ça va toujours et d’ vot’ part ?
— Oh mé, ça irait n’était que j’sieus seule à la maison, c’qui m’donne du tracas vu les terres.
Alors ils causèrent longtemps appuyés contre la roue de la lourde voiture. L’homme parfois se grattait le front sous sa casquette et réfléchissait, tandis qu’elle, les joues rouges, parlait avec ardeur, disait ses raisons, ses combinaisons, ses projets d’avenir ; à la fin il murmura :
— Oui, ça se peut.
Elle ouvrit la main comme un paysan qui conclut un marché, et demanda :
— C’est dit ?
Il serra cette main tendue.
— C’est dit.
— Ça va pour dimanche alors ?
— Ça va pour dimanche.
— Allons, bonjour Victor.
— Bonjour, Madame Houlbrèque.
Ce dimanche-là, c’était la fête du village, la fête annuelle et patronale qu’on nomme assemblée, en Normandie.
Depuis huit jours on voyait venir par les routes, au pas lent de rosses grises ou rougeâtres, les voitures foraines où jettent les familles ambulantes des coureurs de foire, directeurs de loterie, de tirs, de jeux divers, ou montreurs de curiosités que les paysans appellent « Faiseux vé de quoi ».
Les carrioles sales, aux rideaux flottants, accompagne d’un chien triste, allant, tête basse, entre les roues, s’étaient arrêtées l’une après l’autre sur la place de la mairie. Puis une tente s’était dressée devant chaque demeure voyageuse, et dans cette tente on apercevait par les trous de la toile des choses luisantes qui surexcitaient l’envie et la curiosité des gamins.
Dès le matin de la fête, toutes les baraques s’étaient ouvertes, étalant leurs splendeurs de verre et de porcelaine ; et les paysans, en allant à la messe, regardaient déjà d’un œil candide et satisfait ces boutiques modestes qu’ils revoyaient pourtant chaque année.
Dès le commencement de l’après-midi, il y eut foule sur la place. De tous les villages voisins les fermiers arrivaient, secoués avec leurs femmes et leurs enfants dans les chars à bancs à deux roues qui sonnaient la ferraille en oscillant comme des bascules. On avait dételé chez des amis ; et les cours des fermes étaient pleines d’étranges guimbardes grises, hautes, maigres, crochues, pareilles aux animaux à longues pattes du fond des mers.
Et chaque famille, les mioches devant, les grands derrière, s’en venait à l’assemblée à pas tranquilles, la mine souriante, et les mains ouvertes, de grosses mains rouges, osseuses, accoutumées au travail et qui semblaient gênées de leur repos.
Un faiseur de tours jouait du clairon ; l’orgue de barbarie des chevaux de bois égrenait dans l’air ses notes pleurardes et sautillantes ; la roue des loteries grinçait comme des étoffes qu’on déchire ; les coups de carabine claquaient de seconde en seconde. Et la foule lente passait mollement devant les baraques à la façon d’une pâte qui coule, avec des remous de troupeau, des maladresses de bêtes pesantes, sorties par hasard.
Les filles, se tenant par le bras par rangs de six ou huit, piaillaient des chansons ; les gars les suivaient en rigolant, la casquette sur l’oreille et la blouse raidie par l’empois, gonflée comme un ballon bleu.
Tout le pays était là, maîtres, valets et servantes.
Le père Amable lui-même, vêtu de sa redingue antique et verdâtre, avait voulu voir l’assemblée ; car il n’y manquait jamais.
Il regardait les loteries, s’arrêtait devant les tirs pour juger les coups, s’intéressait surtout à un jeu très simple qui consistait à jeter une grosse boule de bois dans la bouche ouverte d’un bonhomme peint sur une planche. On lui tapa soudain sur l’épaule. C’était le père Malivoire qui cria :
— Eh ! Mon pé, j’vous invite à bé une fine.
Et ils s’assirent devant la table d’une guinguette installée en plein air. Ils burent une fine, puis deux fines, puis trois fines ; et le père Amable recommença à errer dans l’assemblée. Ses idées devenaient un peu troubles, il souriait sans savoir de quoi, il souriait devant les loteries, devant les chevaux de bois, et surtout devant le jeu de massacre. Il y demeura longtemps, ravi quand un amateur abattait le gendarme ou le curé, deux autorités qu’il redoutait d’instinct. Puis il retourna s’asseoir à la guinguette et but un verre de cidre pour se rafraîchir. Il était tard, la nuit venait. Un voisin le prévint :
— Vous allez rentrer après le fricot, mon pé.
Alors il se mit en route vers la ferme. Une ombre douce, l’ombre tiède des soirs de printemps, s’abattait lentement sur la terre.
Quand il fut devant sa porte, il crut voir par la fenêtre éclairée deux personnes dans la maison. Il s’arrêta, fort surpris, puis il entra et il aperçut Victor Lecoq assis devant la table, en face d’une assiette pleine de pommes de terre et qui soupait juste à la place de son fils.
Et soudain il se retourna comme s’il voulait s’en aller. La nuit était noire, à présent. Céleste s’était levée et lui criait :
— Vnez vite, mon pé, y a du bon ragoût pour fêter l’assemblée.
Alors il obéit par inertie et s’assit, regardant tour à tour l’homme, la femme, l’enfant. Puis il se mit à manger doucement, comme tous les jours.