Les Pardaillan - Livre V - Pardaillan Et Fausta
- Автор: Зевако Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan - Livre V - Pardaillan Et Fausta». Краткое содержание книги:
Cet amour était resté pur de toute pensée charnelle. Il avait beau dire qu’il était un homme, il savait bien, tiens! que ce n’était pas. Cette pensée d’un mariage possible entre une femme, une vraie femme, et lui, bout d’homme, ne l’avait même pas effleuré. Est-ce que c’était possible, voyons? Il avait fallu que cette grande dame lui en parlât pour éveiller en lui de telles idées. Encore, sûrement la belle dame s’était moquée de lui! Certainement elle avait voulu rire, voir ce qu’il dirait et ce qu’il ferait, lui, Chico. Heureusement, il n’avait rien dit. Il avait compris. S’il était petit, il était malin aussi, tiens!
Juana était arrivée sur ses treize ans. Un beau jour, parée comme une dame, elle était descendue dans la salle. Non pour mettre la main à la besogne, fi donc! mais pour suppléer la maîtresse de maison, morte depuis longtemps et remplacée – si toutefois une mère peut être remplacée – par l’excellente matrone que nous avons vu précisément bougonner la jeune fille, laquelle matrone répondait au nom de Barbara, autrement dit, en français, Barbe.
Donc Juana s’était mise à surveiller le personnel, peu nombreux d’abord, à faire marcher la maison avec une maîtrise telle que nul ne se fût avisé de lui résister. En même temps elle savait si adroitement contenter le client, pas toujours facile pourtant, elle savait si bien se retourner avec tant de tact, distribuer sourires et louanges avec tant d’adresse, que ç’avait été une vraie bénédiction et qu’en peu de temps l’auberge de la Tour était devenue une des mieux achalandées de tout Séville, où pourtant les bonnes auberges ne manquaient pas.
Alors la morale était de nouveau intervenue, toujours représentée par le digne Manuel, lequel avait fait remarquer qu’il serait scandaleux que Juana, son unique héritière, se meurtrît à la besogne alors que ce paresseux de Chico, qui allait bien sur ses dix-sept ans, se gobergerait tranquillement, n’ayant d’autre souci que de bayer aux corneilles du matin au soir, sous le fallacieux prétexte qu’il était trop petit.
La même morale avait ajouté que lorsqu’on est pauvre et qu’on n’a pas de famille, il faut travailler pour gagner sa vie. Chico s’était demandé, non sans terreur, ce qu’il pourrait bien faire pour gagner sa vie, vu qu’on avait totalement négligé de lui apprendre quoi que ce fût dans ce sens et que, d’ailleurs, le pauvre n’avait guère plus de force qu’un petit oiselet fraîchement tombé du nid.
Mais comme, par extraordinaire, Juana avait paru approuver cette morale, Chico, plein d’ardeur et de bonne volonté, avait consenti à ce travail qui devait faire de lui un homme libre. Manuel en avait aussitôt profité pour lui attribuer les besognes les plus basses et les plus dures aussi, en échange de quoi il lui octroyait libéralement le gîte et la pâtée.
La besogne assignée était au-dessus des forces du nain. Peut-être l’eût-il accomplie, vaille que vaille, si on avait su ménager sa susceptibilité grande. Mais la susceptibilité de Chico était une chose qui ne comptait pas. Dans ses nouvelles fonctions, le nain devint tout de suite le souffre-douleur de tous. Depuis le patron jusqu’au dernier garçon d’écurie, chacun se crut en droit de lui donner des ordres. Et lorsque ces ordres étaient mal exécutés, les taloches ne lui étaient pas ménagées.
Le plus terrible est que ses occupations le tenaient tout le jour loin de la présence de Juana, ce qui en soi était déjà un cruel tourment et ce qui avait en outre le grave inconvénient de le livrer à la merci d’une valetaille et d’une clientèle souvent avinée, qui ne lui ménageaient ni les humiliations ni les coups.
Jamais il n’avait été aussi malheureux.
Aussi ce ne fut pas long. Au bout de quelques jours d’un supplice sans nom, Chico planta là tablier, balais, clients et patron et disparut.
Comment vécut-il? De maraude tout simplement. Il ne lui fallait pas gros pour le sustenter. Les fruits savoureux abondaient dans ce vaste jardin qu’était l’Andalousie. Il n’avait qu’à prendre. Quand le temps ne permettait pas cette maraude, il se rendait aux porches des églises et tendait la main. Ceci était dans les mœurs de l’époque et le fin moraliste Manuel lui-même ne pouvait y trouver à redire.
Le Chico mangeait peu, gîtait dans on ne savait quel trou, était couvert de loques, mais il était libre. Libre de dormir au bon soleil, vautré dans l’herbe sèche; libre de rêver aux étoiles. Il était fier et content. Il se redressait plus que jamais, et il fallait voir de quel air il tournait le dos à quiconque lui parlait sur un ton qui ne lui convenait pas.
Devant la fuite du nain, la morale de Manuel s’était répandue en plaintes amères, en reproches sanglants, en prédictions terrifiantes. Le Chico était un misérable ingrat, un paresseux, un être sans foi ni loi, sans cœur, sans aucun sentiment humain, qui finirait inévitablement sur quelque bûcher.
Cependant Chico n’était pas un ingrat, comme le prétendait le digne Manuel. Seulement sa gratitude allait – et c’était assez naturel – au seul être qui lui eût témoigné de la bonté et de l’affection: Juana.
Chaque jour il trouvait le moyen de se faufiler dans l’auberge – il était si petit – et là, tapi dans un coin, il se remplissait les yeux de la vue de celle qui était tout pour lui. Il regardait Juana, vive et alerte, toujours mise comme une petite reine, qui allait et venait, surveillant le service, l’œil à tout, en avisée ménagère qu’elle était, d’instinct, malgré sa jeunesse. Et quand il avait bien rempli ses yeux et son cœur il s’en allait content… pour revenir le lendemain.
Quelquefois, lorsqu’elle passait à sa portée, il osait allonger la main, saisissait un coin de sa basquine et la baisait dévotement. Tiens! il avait bien baisé la trace de ses pas, restée visible sur le sable répandu dans le patio! Mais c’étaient là bonheurs qui ne pouvaient lui échoir souvent.
Un jour qu’il avait mal calculé son mouvement, au lieu de la basquine il avait effleuré le mollet. Il en était resté tout saisi. D’autant que Juana, croyant à la grossière plaisanterie de quelque client, s’était arrêtée, pâle d’indignation, en jetant un grand cri, qui avait fait accourir Manuel et les serviteurs.
Le pauvre Chico avait immédiatement entrevu le résultat de sa maladresse; l’auberge bouleversée, sa découverte à lui, Chico, effaré, et qu’il allait être ignominieusement chassé devant elle, sans préjudice de la raclée qui ne lui serait pas ménagée.
Piteusement, il était sorti de sa cachette, et à genoux devant elle, les mains jointes, il avait murmuré:
– C’est moi, Juana. N’aie pas peur.
Malgré qu’il fût dans un état pitoyable, à ne pas prendre avec des pincettes, elle l’avait reconnu tout de suite. Elle n’avait pas eu peur. Elle avait même paru très contente et elle avait répondu à son père qui s’informait:
– Ce n’est rien. Je me suis heurtée contre cette table et je n’ai pu me retenir de crier comme une sotte.
Le père Manuel, ne voyant rien de suspect, s’était retiré, satisfait de l’explication; les serviteurs avaient repris leurs occupations interrompues, et elle, elle lui avait fait un signe imperceptible auquel il avait obéi. N’était-ce pas dans ses habitudes de lui obéir en tout?
Elle l’avait conduit dans un endroit écarté où on ne pouvait la surprendre. Tout de suite elle l’avait pris de très haut avec lui:
– Que faisais-tu dans ce coin? Sacripant! paresseux! hérétique! Comment oses-tu reparaître dans la maison que tu as abandonnée, sans un adieu, sans regret?… Ingrat! sans cœur!