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La citadelle de l'Autarque [The Citadel of the Autarch - fr]

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La citadelle de l'Autarque [The Citadel of the Autarch - fr] - Alors que sa quête touche à sa fin, Sévérian se trouve pris au beau milieu des combats contre les rebelles asciens. Sévèrement blessé, il est contraint de se reposer et profite des récits narrés par ses compagnons d'infortune pour faire le point sur le chemin parcouru depuis son départ de la tour Matachine. Bientôt, la citadelle de l'Autarque sera en vue et nombre de secrets seront enfin dévoilés.
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Je glissai le pistolet dans la sabretache de ma nouvelle tenue de compagnon.

37

Deuxième expédition sur le fleuve

Dès avant l’aube, Roche était à ma porte, en compagnie de Drotte et d’Eata. De nous tous Drotte était le plus âgé, mais son visage rond et ses yeux brillants le faisaient paraître plus jeune que Roche. Il était resté la personnification même d’une force tout en nerfs et tendons, mais je ne pus m’empêcher de remarquer que j’étais maintenant plus grand que lui d’environ deux largeurs de doigt. Il devait très certainement en être déjà ainsi lorsque j’avais quitté la Citadelle, mais je n’y avais pas fait attention. Eata était encore le plus petit, et n’était toujours pas compagnon – mais après tout, je n’étais parti qu’un seul été. J’eus l’impression qu’il était très perplexe en me saluant ; je suppose qu’il avait quelque difficulté à croire que j’étais vraiment l’Autarque, car il ne m’avait pas encore revu, et je me présentais à lui en habit de guilde.

J’avais demandé à Roche qu’ils fussent armés tous les trois ; Drotte et lui portaient des épées d’une forme voisine de celle de Terminus Est (mais d’un ouvrage beaucoup moins remarquable), et Eata une clave que je me rappelai avoir vu exhibée le jour des festivités accompagnant la prise de masque. Avant d’avoir participé aux combats sur le front du Nord, je les aurais trouvés assez bien équipés ; mais maintenant tous trois – et pas seulement Eata – avaient l’air de gamins prêts à jouer à la guerre avec des bâtons et des pommes de pin.

Pour la dernière fois, nous franchîmes ensemble la brèche dans le mur d’enceinte et parcourûmes les sentiers faits d’ossements broyés qui serpentent entre les tombes et les cyprès. Les roses de la mort que j’avais hésité à cueillir à l’intention de Thècle montraient encore quelques tardives fleurs d’automne, et je me surpris à penser à Morwenna, la seule femme à avoir péri de mes mains, et à son accusatrice, Eusébie.

Une fois passé le portail de la nécropole, nous nous engageâmes dans le dédale des rues misérables de la ville, et mes compagnons parurent tout d’un coup soulagés et heureux. Je pense qu’ils avaient dû inconsciemment redouter d’être aperçus par maître Gurloes, et punis pour avoir obéi à l’Autarque.

« J’espère qu’il n’est pas question d’aller nager, remarqua Drotte. Avec ces hachoirs, on est sûrs de couler. »

Roche pouffa. « Eata pourra flotter avec le sien.

— Nous nous rendons loin dans le nord, et nous aurons besoin d’un bateau. Je ne pense pas que nous ayons de difficulté à en trouver si l’on suit un moment les quais.

— Si quelqu’un veut bien nous en louer un. Et si nous ne sommes pas arrêtés. Vous savez, Autarque…

— Sévérian. Et on se tutoie, lui rappelai-je. Tant que je porterai cet habit.

— En principe, Sévérian, nous ne faisons que porter ces objets à l’arsenal, et nous aurons beaucoup de difficultés à persuader les peltastes que nous avons besoin d’être trois pour cela. Sauront-ils qui tu es ? Je ne crois pas… »

Cette fois-ci, il fut interrompu par Eata, pointant un doigt vers la rivière. « Regardez, un bateau ! »

Roche le héla et tous les trois, bientôt, agitaient les bras en direction de l’embarcation, tandis que je tenais à bout de bras un chrisos emprunté au castellan, de façon à lui faire capter les reflets du soleil qui se levait au-dessus des tours, derrière nous. L’homme de barre agita sa casquette, et une silhouette d’adolescent bondit vers l’avant pour changer d’amure le foc dont l’extrémité plongeait dans l’eau.

Doté de deux mâts, d’une carène étroite et bas du plat-bord, ce bateau était le navire idéal pour filer au nez et à la barbe des frégates officielles (devenues brusquement les miennes depuis quelques jours), en emportant des marchandises de contrebande. Le vieux pirate grisonnant qui faisait office de capitaine et de pilote avait d’ailleurs l’air capable de bien pire ; quant à la silhouette juvénile, c’était celle d’une fille aux yeux rieurs, encline à nous observer de biais.

« On dirait ben qu’c’est mon jour, nous lança le pilote en voyant notre tenue. De loin, je vous aurais crus en deuil, et j’l’ai cru, à la vérité, jusqu’à ce que je vous voie de près. Avec des yeux ? Jamais entendu parler, pas plus qu’d’un corbeau au tribunal.

— Nous sommes en deuil », lui dis-je dès que nous fûmes à bord. C’est avec un plaisir enfantin que je constatai n’avoir pas perdu le pied marin que j’avais acquis sur le Samrhou, et que je m’amusai de voir Roche et Drotte s’accrocher aux haubans, lorsque le lougre tangua sous leur poids.

« Vous permettez que je jette un œil à ce jaunet ? Juste pour voir s’il est bon. Après quoi, je le retourne à son propriétaire. »

Je lui lançai la pièce, qu’il frotta, mordit, et finit par me restituer, le regard chargé d’un respect nouveau.

« Nous pourrions avoir besoin de votre bateau toute la journée.

— Pour un jaunet, j’vous donne la nuit par-dessus le marché. On va être très contents d’avoir de la compagnie, comme disait le croque-mort au fantôme. On voit des choses sur le fleuve, avant le lever du jour, des choses qui ont peut-être un rapport avec la présence d’optimats comme vous dans les parages ce matin, non ?

— Allons-y, lui dis-je. Vous pourrez me dire, si vous voulez, quelles sont ces choses que l’on voit sur le fleuve lorsque nous serons partis. »

Alors qu’il avait lui-même lancé le sujet, le marin ne parut pas avoir le désir d’entrer dans les détails – mais peut-être était-ce à cause de la difficulté qu’il avait à trouver les mots appropriés pour exprimer ce qu’il avait ressenti, et décrire ce qu’il avait vu et entendu. Un petit vent d’ouest soufflait, si bien qu’avec toutes ses voiles rapiécées établies au plus près, nous pouvions facilement remonter le courant. La jeune fille à la peau brune n’avait pas grand-chose à faire et s’assit à la poupe d’où elle commença à échanger des coups d’œil avec Eata. (Il est possible qu’elle l’ait pris, avec son pantalon déchiré et sa chemise grise et sale, pour l’un de nos domestiques.) Le patron de l’embarcation, qui se disait son oncle, gardait une main experte sur la barre, pour contrer la pression et empêcher le lougre de venir face au vent, ce qui ne l’empêchait pas de bavarder.

« Je vais vous raconter ce que j’ai vu en personne, comme un plombier qui ouvre son clapet. Nous étions à quelque chose comme huit ou neuf lieues en amont de l’endroit où vous nous avez hélés. On transportait des palourdes, vous comprenez, et pas question de traîner dans ces cas-là, surtout s’il y a risque de chaleur pour l’après-midi. On descend vers le bas du fleuve, et on les achète aux pêcheurs, vous comprenez, puis on file aussi vite qu’on peut par le chenal avant qu’elles ne deviennent mauvaises. Si elles tournent, c’est fichu, vous avez tout perdu ; mais vous pouvez doubler ou même plus la mise si vous pouvez les vendre tant qu’elles sont bonnes.

« J’ai passé plus de nuits sur le fleuve que dans mon lit – c’est comme ma chambre, si j’peux dire, et ce lougre, c’est mon berceau, même si je ne dors guère avant le matin. Mais la nuit dernière, j’avais parfois l’impression que je n’étais plus sur ce bon vieux Gyoll, mais sur un autre fleuve, un qui monterait au ciel ou passerait sous terre.

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