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Le passager

Электронная книга - «Le passager». Краткое содержание книги:

Je suis l'ombre.
Je suis la proie.
Je suis le tueur.
Je suis la cible.
Pour m'en sortir, une seule option : fuir l'autre.
Mais si l'autre est moi-même ?
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Il se glissa parmi la foule, entre les hautes structures de fer soutenant les tribunes. Des policiers quittaient leur poste au pas de course, VHF à l’oreille, main sur leur calibre. L’alerte était donnée.

Janusz parvint à la porte correspondant à son numéro. Le vacarme était devenu assourdissant. Les agents de sécurité lui prirent son ticket et le firent passer. Sans lui jeter un regard. Ils observaient au contraire les flics qui partaient au galop.

Il avait réussi.

Il était dans l’enceinte.

Il mit quelques secondes à se repérer. Deux tribunes se faisaient face, croulant sous une population en liesse, ménageant un large boulevard pour les chars. La plupart des spectateurs étaient debout, frappant dans leurs mains. Des enfants aspergeaient leurs parents avec des bombes de fil collant. Des danseurs se déhanchaient entre les gradins, déguisés en grenouilles avec de longues mains palmées. Des princesses relevaient leurs jupons sur des collants à rayures.

Mais surtout, il y avait le défilé.

Une monstrueuse sirène bleue, de cinq mètres de haut, cheveux orange vif, agitait plusieurs bras. Le bleu était aveuglant, proche des toiles d’Yves Klein. Un souvenir absurde le traversa. C’était le ciel de Nice qui avait inspiré le peintre pour son « International Klein Blue. » Autour de la sirène, des méduses gonflées à l’hélium flottaient dans les airs. Deux baleines chantaient de part et d’autre de sa queue de poisson, alors que des petites filles en costume d’écailles se trémoussaient, derrière la balustrade du char.

Debout parmi les spectateurs, cartable sous le bras, Janusz frappait des mains et chantait, tout en lançant des coups d’œil autour de lui. Pour l’instant, il ne voyait aucun uniforme, aucun brassard rouge. Au lieu de ça, des danseurs, des jongleurs, des majorettes passèrent, sous des jets de serpentins et des nuées de confettis. Puis ce furent des princesses géantes, rouges, jaunes, bleues. Leurs robes hautes de plusieurs mètres dissimulaient un char roulant, qui leur donnait le pouvoir de glisser parmi les flots de pastilles de papier et les explosions de rubans.

Un bref instant, Janusz scruta leurs visages fardés, coiffés de diadèmes peints.

La seconde suivante, les flics étaient partout.

À l’entrée de chaque tribune. Parmi les gradins. Le long des promenoirs. Les uniformes avançaient en étau, parmi les grenouilles et les jongleurs. Pris d’une inspiration désespérée, il plongea dans la parade elle-même et se retrouva parmi une troupe d’acrobates qui portaient sur leur dos des baudruches en forme d’oiseaux. Il allait être arrêté au fond d’une volière.

Paniqué, halluciné, il marcha à contresens des festivaliers et découvrit le char suivant. Un trognon de pomme géant qui tournait comme un manège, soutenant sur des balancelles de monstrueuses marionnettes, mi-humaines, mi-rongeurs. Le détail hallucinant était que ces sculptures étaient à l’image d’autres hommes, réels, qui dansaient au pied du manège, eux-mêmes déguisés en rats.

Soudain, il se passa l’impossible.

Alors que les rats à tête humaine tournaient autour de leur trognon, Janusz découvrit une poupée qui avait ses traits. Des traits caricaturés, déformés, grimés à la mode « rongeur ».

Le temps qu’il cherche une réponse au prodige, une voix s’éleva :

— Hé, les gars ! Y a Narcisse. Narcisse est là !

Janusz leva les yeux vers les passagers du char. Un des hommes, dans sa combinaison de rat, le désignait de l’index tendu :

— C’est Narcisse ! Narcisse est de retour !

Les autres se mirent à scander :

— NAR-CIS-SE ! NAR-CIS-SE ! NAR-CIS-SE !

Un des cinglés lui tendit la main. Il l’attrapa et se hissa sur le char. Il chaussa la cagoule à museau pointu qu’un autre lui proposait. En quelques secondes, il était devenu un rat parmi les autres. Il se mit à danser comme un dément, recevant de plein fouet des vagues de confettis et de serpentins.

Entre deux pulsations, il tentait d’analyser la situation. Janusz savait reconnaître des déments quand il en voyait. Les hommes-rats étaient des malades mentaux. Des aliénés à qui on avait sans doute demandé de construire leur propre char pour l’édition 2010 du carnaval de Nice.

L’autre vérité : il était un des leurs. Narcisse. Malade interné quelque part à Nice. Au hasard de sa course, il venait de rencontrer son identité précédente. Et peut-être la seule… Contre toute attente, il en éprouva un profond soulagement. Il allait pouvoir s’effondrer. Se faire soigner. La fête était finie…

Pour l’instant, il frappait gaiement dans ses mains, au son de Bad romance de Lady Gaga. Les flics le cherchaient dans la foule. Ils détaillaient chaque spectateur. Personne ne songeait à regarder du côté des chars. Et certainement pas à bord de celui où des têtes de rat tournaient autour d’un trognon de pomme.

À cet instant, il vit Anaïs passer parmi les spectateurs, arme au poing, le visage défait, les yeux pleins de larmes. Il eut envie de descendre du char et de la prendre dans ses bras. Mais un des hommes-rats venait de lui saisir la main et l’invitait pour un rock endiablé. Janusz se laissa faire et partit même pour un petit pas de boxeur de son cru, alors que le char l’emportait vers son destin d’aliéné.

De toutes les solutions pour s’en sortir, il n’aurait jamais envisagé celle-ci.

Il venait d’embarquer dans la nef des fous.

III

NARCISSE

71

UN BOUT DE FICELLE.

Un fragment de flotteur en polystyrène.

Trois lambeaux de matière plastique.

Deux canettes de Coca.

Un morceau de miroir.

Un conditionnement de produits surgelés « Confifrost ».

Quatre segments de filets de pêche, de quelques centimètres carrés de surface.

Des éclats de bois flotté…

— Je ne vois pas ce que tu vas foutre avec ça, fit Crosnier d’un ton agressif.

Anaïs ne répondit pas. Il s’agissait des objets et débris collectés sur la scène d’effraction d’Icare. Les vestiges crachés par le ressac sur le rivage de Sormiou, dans un rayon de vingt mètres autour du cadavre. Le matin même, elle avait demandé à ce qu’on regroupe ces éléments et qu’on les lui emballe sous plastique comme des scellés. Le butin venait d’arriver.

— Notre service technique a joint une liste détaillée, continua le flic. On a pas mis le biodégradable. En fait, on a déjà foutu pas mal de trucs à la poubelle. Pourquoi tu veux tout ça ?

— Je vais les donner à la PTS de Toulouse. Pour une analyse approfondie.

— On aurait mal fait notre boulot ?

Anaïs chassa ses cheveux en arrière et sourit :

— Je connais juste un mec là-bas. Peut-être qu’il en tirera quelque chose, un détail, un indice…

— Tu regardes trop « Les Experts ».

Sans répondre, elle leva les yeux et observa les écrans alignés devant elle. Il était 18 heures. Ils se tenaient dans le Centre de supervision urbain de Nice — l’installation nouvelle génération de la police qui étrennait depuis quelques semaines ses six cents caméras braquées sur la ville. À l’image, Janusz sautait du balcon de la Maison Arbour, dégringolait le long de la gaine de gouttière, roulait sur le bitume, évitait un tramway puis disparaissait dans l’avenue de la République. La scène se répétait en boucle.

— Putain d’enfoiré, marmonna Crosnier. C’est un pro.

— Non. C’est un désespéré. C’est pas pareil.

Face au mur d’écrans 16/9e, assis dans de vastes fauteuils violets, les deux flics ressemblaient à des réalisateurs de show TV. Anaïs n’était pas loin de penser qu’il ne s’agissait que de ça. Du pur spectacle. Ils avaient passé l’après-midi dans ce studio et pas le moindre résultat à l’horizon.

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