Le passager
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- ISBN: 978-2226221322
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le passager». Краткое содержание книги:
Je suis la proie.
Je suis le tueur.
Je suis la cible.
Pour m'en sortir, une seule option : fuir l'autre.
Mais si l'autre est moi-même ?
Les appels du PC radio, les géolocalisations des quatre-vingts patrouilles en action, les six cents caméras dotées de zooms, offrant une rotation de 360 degrés, les analyseurs de plaques d’immatriculation n’avaient rien pu faire contre Janusz. Un homme d’une intelligence hors norme, d’une volonté extrême, et qui avait, pour l’imposture, un sixième sens inconscient.
Au début de la traque, flics et gendarmes étaient confiants. Nice était la ville la mieux surveillée de France. Des groupes d’intervention étaient venus en renfort de Cannes, de Toulon, de l’arrière-pays… Des flics à pied, des flics à cheval, des flics en voiture… Maintenant, le moral était à plat. Huit heures de recherches n’avaient donné aucun résultat.
Cette fois, Anaïs encaissait. Pas de crise de rage à l’horizon. Seulement une profonde lassitude. Janusz leur avait échappé une nouvelle fois. Point barre.
— Qu’est-ce qu’il va foutre à ton avis ? finit par demander Crosnier.
— Il faut que je parle à Fer-Blanc.
— Ne dis pas de conneries.
Elle but son café sans relever. Après la séance du matin, le moribond avait sombré dans le coma — il était maintenant à l’article de la mort au CHU de Nice. Les Pénitents d’Arbour avaient porté plainte contre les forces de police, les accusant d’avoir achevé leur patient par une action violente mal maîtrisée.
Le goût amer du café rencontra une partie de son corps en adéquation avec cette rancœur. Âpre, grillée, conquérante. Elle était une terre brûlée. Une terre en friche. Il n’y avait plus qu’à reconstruire. Pour l’instant, elle se repassait mentalement la bande des galères qui avaient tout fait rater. D’abord, un accident sur l’A8 les avait retardés sur la route de Nice. Ils étaient arrivés aux environs de 9 heures. Le temps de rejoindre l’avenue de la République et de retrouver les autres groupes, ils avaient été doublés par une escouade qui l’avait joué Starsky et Hutch, gyrophares et armes au poing.
Tout ce qu’il fallait éviter.
Plus tard, les problèmes avaient convergé sur elle. Pascale Andreu, la juge de Marseille, l’avait appelée. Philippe Le Gall, le magistrat de Bordeaux, l’avait appelée. Deversat l’avait appelée. Les coups de fil pleuvaient comme des coups de poing et elle encaissait, acculée au fond des cordes. Sans compter les mecs de l’IGS qui l’attendaient à Bordeaux. Le tourniquet, en attendant le Conseil de discipline et les sanctions.
Pourtant, comme toujours, elle pensait Janusz. Respirait Janusz. Vivait Janusz.
— Toi, qu’est-ce que tu vas foutre ?
Anaïs remballa ses objets dérisoires sous scellés — un butin de petite fille au bord d’une plage. Même si elle avait voulu renoncer, elle n’aurait pas pu. Le fugitif était plus fort que son esprit. Il la dévorait, la submergeait. Elle sentait son ombre l’envahir, la saturer.
Elle froissa son gobelet en plastique et le balança dans la poubelle :
— Je rentre à Bordeaux.
72
— TU ÉTAIS PEINTRE.
— Quel genre de peintre ?
— Tu faisais des autoportraits.
— Ce n’est pas ma question. J’étais un professionnel ? Un amateur ? Je peignais… ici ?
— Ici, oui. À la villa Corto.
Le vieil homme eut un sourire d’orgueil :
— Jean-Pierre Corto, c’est mon nom. J’ai fondé ce lieu il y a plus de quarante ans.
— Un asile de fous ?
Nouveau sourire, nuancé d’indulgence.
— Tu peux l’appeler comme ça si tu veux. Je préfère les termes de lieu spécialisé.
— Je connais ces foutaises. Dans une autre vie, j’ai été psychiatre. Cette baraque est un HP.
— Pas tout à fait. Cette villa est réellement spécialisée.
— En quoi ?
— En arthérapie. Mes pensionnaires sont des malades mentaux, c’est vrai, mais ils sont soignés exclusivement par l’art. Ils peignent, sculptent, dessinent toute la journée. De vrais artistes. Leur traitement chimique est réduit au minimum. (Il rit.) Parfois, j’ai même l’impression qu’on a inversé le processus. Ce sont eux qui soignent l’art par leur talent et non le contraire.
— Narcisse, c’est mon nom de famille ?
— Je ne sais pas. Tu signais tes toiles ainsi. Tu n’as jamais donné d’autre précision. Tu n’as jamais eu de documents d’identité.
Je suis désormais Narcisse, se répéta-t-il. Je dois penser, bouger, respirer dans sa peau.
— Je suis arrivé quand ?
— Début septembre 2009. Tu es d’abord passé par Saint-Loup, une clinique près de Nice.
— Comment j’ai atterri là-bas ?
Corto chaussa ses lunettes et alluma son ordinateur. Âgé de la soixantaine, c’était un petit homme à la silhouette sèche. Des cheveux blancs plantés dru, des lèvres épaisses qui semblaient bouder en permanence, des lunettes aux verres fumés. Sa voix était grave, grasse, d’une neutralité hypnotique.
Ils se trouvaient dans son bureau. Une sorte de datcha plantée au bas des jardins de l’institut. Parquets, murs, plafonds, tout était en pin. Une forte odeur de résine, chaude et réconfortante, planait sous les poutres. Une fenêtre s’ouvrait sur l’arrière-pays niçois. Pas un seul tableau des pensionnaires n’ornait les murs.
La prestation du carnaval s’était achevée sans problème. Avec ses camarades, il avait défilé, dansé, braillé jusqu’à revenir place Masséna où un fourgon les attendait. Il n’était pas dépaysé : le véhicule était un Jumpy. Ses nouveaux compagnons n’étaient pas loin des délirants de l’UHU, dans une version plus propre.
Ils avaient quitté Nice sous une pluie battante puis remonté dans les terres jusqu’à Carros. La villa se trouvait plus haut encore, à quelques kilomètres du village. De temps à autre, ils avaient croisé des véhicules de police sirènes hurlantes. Il souriait. On le cherchait. On n’était pas près de le trouver. Victor Janusz n’existait plus.
En route, il avait eu la confirmation de ce qu’il avait pressenti lors de la parade. Chaque année, les pensionnaires de la villa Corto participaient au carnaval. Ils dessinaient leur char. Les ateliers de Nice réalisaient les sculptures. Il avait posé d’autres questions, faisant mine de s’intéresser au côté artistique de la prestation. L’instigateur des hommes-rats et de leur manège, c’était lui, Narcisse, disciple de Corto durant les mois de septembre et d’octobre… Aucun souvenir, évidemment.
— Voilà, fit le vieux psy qui avait retrouvé sa fiche informatique. On t’a récupéré à la fin du mois d’août, aux abords de la sortie 42 de l’autoroute A8. La sortie Cannes-Mougins. Tu avais perdu la mémoire. Tu as subi un examen médical à l’hôpital de Cannes — tu n’étais pas blessé mais tu refusais toute radiographie — puis on t’a envoyé à Saint-Loup. Là, tu as récupéré quelques souvenirs. Tu disais t’appeler Narcisse. Tu venais de Paris. Tu n’avais aucune famille. Tu étais peintre. Les psys de Saint-Loup ont pensé à notre centre de soins.
— Je ne suis pas Narcisse, dit-il sèchement.
Corto ôta ses lunettes et sourit encore une fois. Ses airs de bon papy bienveillant lui foutaient les nerfs en pelote.
— Bien sûr. Pas plus que tu n’es celui que tu prétends être aujourd’hui.
— Vous connaissez ma maladie ?
— Quand tu t’es installé ici, tu m’as raconté pas mal de choses. Les écoles d’art que tu avais fréquentées. Les galeries où tu avais exposé. Les quartiers que tu avais habités, à Paris. Ton mariage et ton divorce. J’ai vérifié. Tout était faux.