Le passager
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- ISBN: 978-2226221322
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le passager». Краткое содержание книги:
Je suis la proie.
Je suis le tueur.
Je suis la cible.
Pour m'en sortir, une seule option : fuir l'autre.
Mais si l'autre est moi-même ?
Maintenant qu’il était arrivé, il comprenait que le chauffeur avait déliré. Il lui avait promis le carnaval de Rio. Il découvrait une cité en hibernation, aux rues froides et désertes. Il s’était réfugié dans un hôtel de moyenne gamme, le Modern Hôtel, sur le boulevard Victor-Hugo. Il contemplait l’artère qui dormait en contrebas, derrière ses cyprès et ses palmiers. Nice ressemblait à un immense quartier de villégiature. Les bâtiments avaient des airs de villas balnéaires, mélangeant les époques et les styles, mais l’ensemble trahissait la morte-saison.
Devant ce tableau figé, il lui revenait d’autres informations sur Nice, plus conformes à ce qu’il voyait : une ville dévouée à l’industrie du troisième âge, bardée de caméras et de milices privées. Une cité qui comprenait dans son prix, outre la mer et le soleil, sécurité verrouillée et tranquillité bourgeoise. Finalement la pire terre d’accueil pour un fugitif…
Il avait déjà appelé la Maison des Pénitents Arbour. Un répondeur donnait le numéro du portable de Jean-Michel. Il était tombé sur un homme dont la seule voix était un programme. Foi, bienveillance et charité. Pas le moment de jouer au flic en pleine enquête. Janusz avait expliqué : il était un ancien sans-abri, un compagnon de Fer-Blanc. Il venait d’apprendre qu’il finissait ses jours à la maison Arbour et il voulait le revoir, une dernière fois. Après des réticences, Jean-Michel lui avait donné rendez-vous le lendemain, à 9 heures du matin.
Il quitta la fenêtre et considéra sa piaule. Un lit, une armoire, une salle d’eau, à peine plus grande que l’armoire. Le rideau souple était ouvert : sur son reflet dans le miroir du lavabo, éclairé par le néon de l’hôtel au-dehors. Un spectre en costume noir, puant les égouts, ne possédant qu’un seul trésor : un dossier d’instruction qui n’avait donné que le nom d’un moribond…
Un spectre qui avait faim. Depuis le matin, et le petit déjeuner du Samu social, il n’avait rien mangé. Pouvait-il se risquer dehors ? Il décida que oui. Sans savoir où il allait, il prit sur la gauche, se repérant à la lueur des réverbères. L’avenue alignait de vastes demeures aux styles éclectiques, mêlant bow-windows, ornements palladiens, tours mauresques, reliefs en stuc… Malgré ces fantaisies, l’ensemble exprimait une même indifférence hautaine. On se serait cru en Italie du Nord ou en Suisse. Il nota en passant la référence : il connaissait donc ces pays…
Sur l’avenue Jean-Médecin, il trouva une sandwicherie. Il s’acheta un jambon-beurre et détala. Sans vraiment la chercher, il tomba sur la fameuse Promenade des Anglais. Le front des constructions, face à la mer, rappelait cette fois les piers de la côte anglaise. Coupoles et toitures en pains de sucre, rose kitsch et lignes victoriennes.
Il traversa le quai et gagna la plage. Invisible dans les ténèbres, le ressac roulait ses remparts d’écume, respirations sourdes, claquements bruissants, fantomatiques… Il avança sur le sable et s’assit en tailleur, loin des lumières, enveloppé de froid, mâchant son sandwich avec une obscure jouissance. Il sentait sur ses épaules le poids de la solitude. N’avait-il donc pas un ami, un allié quelque part ? Une femme vivante et non le fantôme d’une pendue ? À l’évocation de ce souvenir — le seul qui lui paraissait fiable —, il se dit qu’il tenait là une piste. Il devait tenter une recherche.
Une sirène de police, lointaine, coupa ses réflexions. Les flics étaient-ils déjà sur sa trace à Nice ? Aucune chance. La mer respirait toujours dans l’ombre. Bruit lugubre mais aussi signe de puissance. Ce rythme lui rappela son destin en forme d’éternel retour.
L’enquête qu’il menait aujourd’hui, il l’avait déjà menée. Sans doute à plusieurs reprises. Mais chaque fois, il avait perdu la mémoire. Chaque fois, il était reparti à zéro. Un Sisyphe qui courait contre la montre. Il devait découvrir la clé de l’énigme avant de subir une nouvelle crise, qui effacerait tout, comme une vague balaie une inscription sur le sable…
Il se rappela un ouvrage sur la mémoire qu’il avait étudié jadis — quand ? — signé par un philosophe et psychologue français du XIXe siècle, Jean-Marie Guyau, mort à 33 ans de phtisie. L’écrivain avait travaillé avec acharnement dès son plus jeune âge, comme s’il pressentait sa condamnation précoce. Son œuvre entière — des dizaines de volumes, des milliers de pages — portait sur le temps et la mémoire.
Guyau écrivait :
« Sous les villes englouties par le Vésuve on trouve encore, si on fouille plus avant, les traces de villes plus anciennes, précédemment englouties et disparues… La même chose s’est produite dans notre cerveau ; notre vie actuelle recouvre sans pouvoir l’effacer notre vie passée, qui lui sert de soutien et de secrète assise. Quand nous descendons en nous-mêmes, nous nous perdons au milieu de tous ces débris… »
Janusz se leva et reprit le chemin de l’hôtel. Il devait descendre dans ses propres catacombes. Pratiquer des fouilles archéologiques. Trouver les villes mortes au fond de sa mémoire.
68
ANAÏS CHATELET découvrit la solution à 5 h 20 du matin. Elle obtint confirmation à 5 heures 30. À 5 h 35, elle appelait Jean-Luc Crosnier. Le flic ne dormait pas : il supervisait encore les opérations de surveillance visant à retrouver Victor Janusz dans Marseille et sa région. Il se trouvait dans un poste de Gendarmerie le long de l’autoroute A55, l’autoroute du Littoral.
— Je sais où est Janusz, fit-elle, surexcitée.
— Où ?
— À Nice.
— Pourquoi Nice ?
— Parce que Christian Buisson, alias Fer-Blanc, est en train d’y mourir.
— On a cherché Fer-Blanc pendant des mois. On n’a jamais réussi à mettre la main dessus. Il a dû claquer quelque part sur la côte, sans document d’identité sur lui.
— Fer-Blanc a d’abord fui à Toulon puis a été transféré à Nice. Il y est toujours. Il vit dans un appartement de coordination thérapeutique, où sont dispensés des soins palliatifs.
— Comment vous savez ça ?
— J’ai repris votre enquête là où vous l’avez laissée. J’ai rappelé le médecin qui avait soigné Buisson à l’époque à Marseille. Éric Enoschsberg, de « Médecins des rues ».
— C’est moi qui l’ai interrogé. Qu’est-ce qu’il vous a dit ?
— Qu’il avait revu Fer-Blanc à Toulon, en janvier, et qu’il l’avait placé dans une maison dirigée par les Pénitents d’Arbour.
Crosnier accusa le coup durant quelques secondes. À l’évidence, les noms, les dates, les lieux ne lui étaient pas inconnus.
— Pourquoi Janusz serait-il parti là-bas ?
— Parce qu’il a suivi exactement le même cheminement que moi. Il a contacté Enoschsberg hier, aux environs de 18 heures. Il s’est fait passer pour un flic. Il faut partir sur-le-champ. Janusz doit déjà être à Nice !
— Pas si vite. On a un accord vous et moi.
— Vous n’avez pas encore compris qui j’étais ?
Crosnier eut un rire goguenard :
— À la minute où vous avez franchi le seuil de mon bureau, j’ai compris qui vous étiez. Une enfant gâtée en mal de sensations fortes. Une petite bourge qui avait choisi d’entrer dans la police par défi. Une merdeuse qui se croit au-dessus des lois alors qu’elle est censée les faire respecter.
Elle encaissa la salve.
— C’est tout ?
— Non. Pour l’instant, vous n’êtes même plus flic. Juste une délinquante placée sous ma responsabilité. L’IGS m’a téléphoné. Ils vont déléguer une équipe à l’Évêché pour vous interroger.