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Les proies de l'officier

Электронная книга - «Les proies de l'officier». Краткое содержание книги:

Juin 1812, Napoléon lance 400 000 hommes à la conquête de la Russie. Mais sur la route de Moscou, entre les batailles d'Ostrowno et de la Moskova, un officier assassine des femmes avec une sauvagerie inouïe. Le prince Eugène de Beauharnais, conscient des répercussions qu'une telle affaire pourrait avoir, charge Quentin Margont de suivre, dans le plus grand secret, cette piste sanglante...
Tandis que commence la marche épuisante de l'armée napoléonienne à travers la plaine russe, ce jeune capitaine humaniste et idéaliste, n'a pas le choix : les ordres sont les ordres et il doit retrouver le coupable ou ce sera le peloton d'exécution...
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Fanselin cheminait avec Margont et ses compagnons depuis le matin. Son cheval, éreinté, avait tant et si bien ralenti l’allure qu’il avait fini par être semé par son escadron. À la mort de sa monture, Fanselin avait voulu couper à travers une forêt. Il s’était retrouvé pris dans une tempête de neige. Lorsqu’il avait enfin rejoint l’armée, il était tombé sur le 4e corps. Il portait une énorme pelisse qu’il avait, bien entendu, choisie rouge. Il se faisait un devoir de montrer l’exemple et exorcisait ses peurs par le rire et les bravades. De ce fait, un groupe de soldats le suivait en permanence.

— J’étais complètement égaré dans cette forêt avec, pour seules armes, mes deux pistolets et ma lance, racontait-il.

Il était si fier de sa lance que, chaque fois qu’il en parlait, il la brandissait et celle-ci s’en allait batailler avec les branches des bouleaux.

— Bien sûr, je pensais aux cosaques ! Saleté de cosaques ! Ça vous sort de derrière nulle part, ça vous tire dans le dos et, le temps de se retourner, c’est déjà loin à l’horizon. Et ça galope, ça galope, ça galope ! Il faut s’accrocher pour les rattraper, ces coquins-là ! Ces diables de malins ont des pelisses couleur d’écorce qui les rendent invisibles. Pas vus, pas pris, disparus. Bref, au bout d’un moment, pardonnez ce détail peu ragoûtant, je commence à soulager ma vessie contre un tronc d’arbre et tout d’un coup, je me dis : « Attention, Edgar, sois sur tes gardes, des fois que tu serais en train de pisser sur les bottes d’un cosaque... »

Son auditoire riait, lui se taisait pour économiser son souffle puis, quelques minutes plus tard, racontait une autre anecdote ou philosophait. Fanselin avait une telle confiance en lui-même et en les Français, et la Garde jouissait d’un tel prestige que sa présence insufflait un peu d’énergie dans les esprits.

La colonne progressait lentement. La route était encombrée de cadavres congelés de soldats et de chevaux à demi dévorés. Il y avait aussi des couverts en argent, des vases et des pièces d’or que certains abandonnaient pour s’alléger. Soudain, on entendit un long sifflement qui devint de plus en plus aigu et s’acheva par une explosion tonitruante. Un bouleau s’effondra dans un bruit de craquement et piégea des hommes dans un enchevêtrement de branchages. Des boulets rebondirent ici ou là. Mais la marche continuait. Les troupes étaient régulièrement bombardées par des canons que les Russes avaient eu la détestable idée de monter sur des traîneaux. Une silhouette à cheval se rapprocha dans le brouillard. Quelques fusils se pointèrent dans sa direction, car qui disait cheval disait cosaque deux fois sur trois. Elle émergea brutalement de la brume glacée, comme une apparition. C’en était probablement une, d’ailleurs. Il s’agissait d’un major à la tenue irréprochable, pantalon et gants immaculés. Il était jeune et furieux.

— Soldats, on nous canonne ! Réagissez ! Êtes-vous des militaires ou des lapins ? Baïonnettes aux canons, tous avec moi !

Il disparut en caracolant en direction des batteries ennemies qui tonnaient tant et plus.

— C’était qui çui-là ? interrogea un soldat emmitouflé dans une série de châles.

— Le fantôme de la Grande Armée, répondit une silhouette. Celui qui nous hante tous.

Fanselin se remit à parler. Margont n’entendait presque plus sa voix. Ses lèvres, soudées par la glace, et ses jambes le faisaient odieusement souffrir. Elles étaient si lourdes à soulever qu’il les regardait souvent, persuadé qu’elles avaient accroché quelque chose. Il les sentait enflées et gorgées de douleur. Parfois, cette douleur explosait en des milliers de fourmillements. C’était à la limite du supportable, car cela évoquait pour lui la mort et la dévastation par les vers. Il y avait pire encore : il lui arrivait en effet de ne plus du tout sentir ses membres inférieurs. Comme s’il était devenu cul-de-jatte et que ses jambes appartenaient à quelqu’un d’autre. Alors il extrayait les mains du fin fond de son manchon et frappait avec frénésie ses cuisses pour réactiver la circulation. Lorsque la douleur revenait, il retrouvait enfin son intégrité corporelle. Il regardait avec envie ceux qu’on transportait sur des charrettes ou des affûts de canon. Mais le repos se révélait un piège. La mort venait en silence. Le froid engourdissait peu à peu les consciences et les passagers sombraient dans un sommeil agréable dont ils ne se réveilleraient pas. Le choix était simple : marcher ou geler.

Margont pensait fréquemment à son enfance ou à certains moments de sa vie. Il se remémorait en particulier la naissance de son amitié avec Piquebois car il avait failli mourir ce jour-là. Piquebois, alors en pleine période hussarde, l’avait aperçu en train de lire alors que lui-même sabrait des citrouilles fichées sur des pieux et coiffées de casques autrichiens. Piquebois, le sabre à la main et probablement à court de citrouilles, l’avait traité de « puceron grimoirophage ». Il n’aurait été que trop heureux de voir le « bibliothécaire d’infanterie » dégainer son épée. Mais Margont lui avait répondu que sa lame ne lui servait que de coupe-papier, pas de coupe-hussard français. Piquebois avait éclaté de rire avant d’entraîner Margont dans une beuverie qu’il aurait été dangereux de refuser. Cependant, ces souvenirs étaient plutôt de mauvais augure. Lorsque l’on arrive à la fin d’un voyage ou d’un projet qui fut long à aboutir, on repense souvent à ses débuts. Margont avait l’impression que son esprit passait une dernière fois sa vie en revue avant de sombrer doucement dans l’assoupissement...

Lefine tomba un peu plus loin. Margont plia les genoux pour s’accroupir, ce qui lui causa une douleur intense, comme si la saillie des muscles de ses cuisses avait déchiré sa peau glacée. Il voulut ôter le havresac de son ami, mais fut surpris par son poids. Il l’ouvrit et découvrit des lingots d’argent, des bijoux et de la vaisselle en or. Il se mit à le vider. Lefine, gémissant, tendit la main et ramassa avec peine une tabatière en or qu’il fourra dans l’une de ses poches. Mais Margont en jetait davantage que lui-même en récupérait.

— Je t’ai laissé les bijoux sinon, tu serais fichu de rester ici, déclara Margont à voix basse, car il était à bout de souffle.

Lefine se relevait avec l’aide de Saber et de Fanselin lorsque retentirent de grands cris. « Hourra ! Hourra ! » En un instant, des cavaliers fondirent sur la colonne de tous les côtés à la fois. La plupart des assaillants étaient des cosaques irréguliers, des Bashkirs et des Kalmouks. Leurs faciès de Mongols, leurs chapeaux rouges aux formes étranges, le fait que certains d’entre eux étaient armés d’un arc, tout cela causa une terreur panique. Des hussards les accompagnaient et sabraient en hurlant. La confusion fut totale. Des fantassins s’enfuyaient, levaient les bras ou tentaient de se défendre avec tout ce qui leur tombait sous le gant. Des mains crispées par le froid parvenaient à brandir des fusils et faisaient feu sur les cavaliers ou, plus souvent, sur les chevaux. Les Russes, mieux nourris, moins fatigués, enivrés par la victoire, mais aussi enivrés tout court, se livraient à un carnage. Les hussards remontaient au galop la colonne en riant, se frayant un passage dans le sang. Fanselin brandit sa lance. Il en avait coincé l’extrémité contre une grosse pierre. Un Bashkir le chargea et le lancier, se courbant au dernier moment pour éviter la pointe, embrocha le Russe. Il se cramponna aussitôt à la crinière du cheval, mais celui-ci n’interrompit pas sa course, entraînant le Français. Fanselin finit par rouler à terre. Il se releva le pistolet à la main, prêt à s’emparer d’une autre monture. Les Bashkirs qui avaient assisté à la scène n’eurent pas envie de prendre à partie un forcené pareil. Margont se sentit gagné par une folie irrépressible. Il abattit un Bashkir d’un coup de pistolet et en blessa un autre avec sa deuxième arme. Ce second assaillant saignait au niveau de l’épaule. Sa main affaiblie ayant libéré les rênes, son cheval galopait en rond autour d’un chariot. Margont voulut l’achever, mais sa lame ne parvint pas à transpercer l’épais manteau. Il agrippa alors le Russe et le fit chuter. Il s’assit à califourchon sur lui et brandit son couteau. Il avait envie de crever les yeux de son adversaire pour que ce dernier comprenne enfin jusqu’à quel point on pouvait souffrir. Il se repaissait de la terreur du Bashkir. Cet homme avait un visage arrondi aux pommettes proéminentes. Son crâne était rasé sauf à l’arrière, d’où partait une longue natte. Il possédait une moustache très fine dont les extrémités tombaient jusqu’au menton. Ses yeux étonnamment bridés laissaient à peine voir ses pupilles. Malgré toutes ces différences, Margont vit son reflet dans ce visage. Ce Bashkir avait été touché ; pour lui, la guerre était finie. Margont rangea son couteau, prit la sacoche que le cosaque portait à la ceinture et s’en alla. Il se jeta aussitôt à plat ventre, car un Français le mettait en joue, le prenant pour un partisan.

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