Les proies de l'officier
- Автор: Кабассон Арман
- Серия: Quentin Margon #1
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: 10-18
- ISBN: 9782264041630
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Les proies de l'officier». Краткое содержание книги:
Tandis que commence la marche épuisante de l'armée napoléonienne à travers la plaine russe, ce jeune capitaine humaniste et idéaliste, n'a pas le choix : les ordres sont les ordres et il doit retrouver le coupable ou ce sera le peloton d'exécution...
Cher ami,
Mon père a décidé que nous partirions pour Varsovie dans une heure. En effet, il semble que la campagne ne soit pas terminée et que de nouveaux combats se préparent. Père avait déjà beaucoup sous-estimé la violence de l’attaque de Smolensk lors de votre venue, aussi préfère-t-il nous éloigner du « champ des opérations » (vous savez à quel point il aime à parler comme un général). Contrairement à mes espérances, nous ne fêterons donc pas la Paix avec vous à Smolensk.
Mon bon Oleg a accepté de rester. Il vous remettra cette lettre ainsi qu’un peu de nourriture. Hélas, votre Empereur a tant fait réquisitionner et la guerre a à ce point perturbé le commerce que je ne peux guère vous offrir plus.
Gardez mon livre ou, si vous l’avez fini, prenez-en d’autres. J’espère que nous aurons l’occasion de nous revoir dans de meilleures circonstances. Il vous sera aisé de nous retrouver, toute la noblesse de Varsovie connaît la famille Valiouski. Mais je conçois que les événements ne soient pas près de libérer les combattants.
Même si tous les Français ne sont que d’horribles impies, sachez que mes prières vous accompagnent malgré tout.
Comtesse Natalia Valiouska
Margont relut plusieurs fois ces lignes, essayant, derrière les mots, d’entendre la voix. Cette déception ne fut que la première d’une longue série. Napoléon s’aperçut vite qu’il lui était impossible de prendre ses quartiers d’hiver à Smolensk. La ville n’était qu’une ruine et on y manquait de vivres. De plus, au nord-ouest, les cinquante mille Russes de Wittgenstein accentuaient leur pression sur le maréchal Gouvion-Saint-Cyr qui avait été battu à la mi-octobre à Polotsk. De même, au sud, l’armée de Moravie, sous les ordres de l’amiral Tchitchagov, renforcée par l’armée de Tormasov, rendue disponible grâce à la paix avec la Turquie, avait fait reculer les Autrichiens de Schwarzenberg et les Français de Reynier. La Grande Armée risquait de se retrouver encerclée par des forces considérables. La retraite reprit donc, tandis que la température atteignait les moins vingt degrés. Il ne restait que quarante mille hommes à faire partie de l’armée autour desquels gravitaient des milliers de gens désarmés.
Koutouzov tentait de placer son armée entre les corps français de façon à les anéantir séparément. Le 16 novembre, à Krasnoïé, le 4e corps, qui ne comptait plus que six mille hommes, dut forcer le passage alors que vingt mille Russes commandés par le général Miloradovitch lui barraient la route. Deux mille Français périrent. Le colonel Fidassio fut tué, sabré à la carotide par un hussard alors qu’il lançait en personne une contre-attaque. Le capitaine Nedroni, en ombre fidèle, périt quelques minutes plus tard, cloué contre un bouleau par la lance d’un cosaque. Le colonel Barguelot, lui, n’était pas à son poste. Il ne regagna son régiment que le lendemain. Il raconta qu’il avait été capturé par des hussards, mais qu’il avait réussi à s’échapper en profitant d’une échauffourée entre les sentinelles qui gardaient les prisonniers et des paysans russes fanatiques venus exterminer les captifs. Le colonel Pirgnon survécut malgré les très lourdes pertes de la division Broussier.
Margont était d’humeur sombre. Son changement de tactique, à savoir récupérer la lettre envoyée à Barguelot par Pirgnon, avait tourné court. Rien dans ce document ne permettait d’affirmer la culpabilité de Pirgnon. Cette absence de preuve l’exaspérait. Il lui semblait vivre la pire situation imaginable : voir un assassin aller et venir librement parce qu’il manquait un tout petit quelque chose pour mettre en route l’immense mécanique judiciaire. Alors il tournait et retournait les éléments dans sa tête, repensant aux lieux des crimes, à ses discussions avec les témoins, aux indices... Il imaginait mille possibilités : tendre un autre piège, tout raconter au prince Eugène, discuter avec Pirgnon pour tenter de... mais pour tenter quoi exactement, d’ailleurs ? Et toutes ces pensées tournoyaient pendant des heures avant de le ramener immanquablement à son point de départ : il était bloqué, un point c’est tout.
Il informa donc le capitaine Dalero de l’avancée de son enquête. Il remit également une lettre cachetée à Saber, à Piquebois et à six autres amis de différents régiments. Si Lefine et lui venaient à être tués, ces courriers devraient être transmis au prince Eugène.
* * *
Les nuits étaient devenues interminables. Seize heures durant lesquelles la température tombait à moins vingt-huit degrés. Margont, Lefine, Saber, Piquebois et treize soldats étaient tassés les uns contre les autres, constituant un relief sombre que la neige recouvrait petit à petit, comme une anomalie du paysage à effacer. C’était tout ce qui restait de deux compagnies soit, autrefois, deux cent quarante fusiliers. Lefine, qui montait la garde, ne cessait de jeter des coups d’oeil sur la montre que Margont lui avait prêtée. Il attendait avec impatience la fin de l’heure et se demandait s’il n’y avait pas moyen d’avancer les aiguilles de disons cinq... non, sept minutes. Il alimentait les feux avec des rondins pris dans les ruines d’une isba. Ses mollets s’enfonçaient dans la neige qui s’accrochait à lui comme pour l’inviter à s’allonger à son tour pour se laisser recouvrir de son linceul. Sa vue ne portait pas loin à cause des flocons et des arbres alentour. Il était vigilant, de peur qu’un cosaque ne jaillisse dans son dos pour l’égorger. À moins que ce ne soit un pillard. Soudain, de grands cris retentirent : « Hourra ! Hourra ! Paris ! Paris ! »
— Aux armes ! hurla Lefine en brandissant son fusil en direction du vacarme.
Des bosses s’agitèrent sous la neige et des formes blanc et noir se redressèrent pour se changer en hommes assis qui cherchaient leurs fusils. Il y eut quelques coups de feu qui créèrent de fugitifs halos dans le bois, des éclats de rire et puis plus rien. C’était le troisième simulacre d’attaque de la nuit.
On tenta de se rendormir. Le silence était troublé par le sanglot d’un soldat et le murmure de l’un de ses compagnons qui essayait de le calmer. Lefine avait faim à hurler, à tuer. Il rongeait une racine. Elle n’était pas comestible, mais, de toute façon, ses dents ne parvenaient pas à l’entamer. C’était juste pour avoir quelque chose dans la bouche, pour faire semblant de manger et faire semblant d’y croire. La veille, il avait fait chauffer de l’eau dans laquelle il avait plongé deux chandelles de suif et une ceinture en cuir. Les bougies avaient fondu dans ce jus infect et la ceinture avait donné un vague goût de viande. Ses amis et lui avaient ensuite mâchouillé interminablement des bouts de ce cuir bouilli. Un jour sur deux, ils ne mangeaient rien s’ils n’avaient pas trouvé de cheval mort. Un jour sur deux, chacun avait droit à une pomme de terre ou un bout de galette que Margont préparait avec de la farine et de la neige. Ce « repas miraculeux » ne serait bientôt plus servi qu’un jour sur trois. Leurs deux montures avaient péri et avaient aussitôt été dévorées par tous, excepté Piquebois. Parfois aussi, ils se régalaient d’une petite marmite de sang de cheval. Cette espèce de soupe de boudin leur redonnait des forces. Lefine préparait ce plat, la cuillère en bois dans une main et le pistolet dans l’autre. En effet, une fois, des affamés s’étaient jetés sur lui et sur sa marmite. Dans la bousculade, tout avait été renversé. Heureusement, les glaçons de sang de cheval étaient également très appréciés.
Une silhouette enroulée dans une couverture traversa le campement.
— Allez debout ! On se remet en marche, clama-t-elle.
Des soldats se relevèrent péniblement, engourdis et épuisés, et s’ébrouèrent. Beaucoup avaient jeté leur fusil, soit pour s’alléger, soit en raison de l’absence de gant qui rendait insupportable le contact du métal glacé et de la peau. Les débris des régiments avaient fusionné. A eux s’étaient joints des égarés. On apercevait ainsi des cuirassiers démontés, des Bavarois, des Westphaliens, des Wurtembergeois, des Saxons, quelques vélites à pied ou « à cheval, mais sans cheval » de la Garde napolitaine, une poignée de Polonais... Bon nombre de soldats étaient accoutrés de telle façon qu’on ne pouvait dire à quels régiments ils appartenaient. Ils portaient des manteaux civils, des pelisses de femme, des tuniques bariolées passées par-dessus leurs capotes, des vestes en cachemire, des peaux d’ours, des draps et des rideaux taillés en vêtements, des robes, des robes de chambre...