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Les proies de l'officier

Электронная книга - «Les proies de l'officier». Краткое содержание книги:

Juin 1812, Napoléon lance 400 000 hommes à la conquête de la Russie. Mais sur la route de Moscou, entre les batailles d'Ostrowno et de la Moskova, un officier assassine des femmes avec une sauvagerie inouïe. Le prince Eugène de Beauharnais, conscient des répercussions qu'une telle affaire pourrait avoir, charge Quentin Margont de suivre, dans le plus grand secret, cette piste sanglante...
Tandis que commence la marche épuisante de l'armée napoléonienne à travers la plaine russe, ce jeune capitaine humaniste et idéaliste, n'a pas le choix : les ordres sont les ordres et il doit retrouver le coupable ou ce sera le peloton d'exécution...
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L’armée de Koutouzov entama une longue marche de flanc, suivant parallèlement les Français et les obligeant à ne pas quitter la route de Smolensk. Et, en permanence, les cosaques et les autres troupes de cavalerie légère ainsi que les partisans harcelaient la Grande Armée.

* * *

Margont, Lefine, Saber et Piquebois étaient en train de préparer la soupe de midi. Un bien grand mot pour désigner un infect liquide à base de café et de farine. On mangeait mieux le matin, car Margont avait conseillé au colonel Pégot de faire marcher le régiment derrière des chasseurs à cheval. Ainsi, à peine levés, les soldats du 84e se précipitaient sur le campement abandonné par les chasseurs et s’empressaient de dévorer les chevaux morts durant la nuit, chevaux déjà sérieusement entamés par leurs cavaliers. Il ne fallait pas attendre, car le froid était tel que les carcasses gelaient et il devenait impossible de les débiter, même à la hache. Le 27 octobre, une très grande quantité de neige était tombée. Cela, ajouté à la faim et à l’inquiétude lorsque l’on avait constaté que l’on reprenait la route de Smolensk, avait commencé à transformer l’armée. L’esprit de camaraderie diminuait. La nuit, il fallait monter la garde si l’on possédait des chevaux ou des vivres pour ne pas se les faire voler. Quant au partage, c’était un geste en voie de disparition. Margont était plongé dans ces réflexions tout en contemplant les sapins aux rameaux surchargés de neige lorsqu’il entendit rire Lefine.

— Pourquoi vous ne mettez votre cagoule que la nuit, mon capitaine ? Elle vous fait une de ces bouilles ! On aperçoit juste vos yeux !

— C’est ça, ris bien. Dans quelques jours, tu ne t’entendras même plus dire tes bêtises, car tes oreilles gelées seront tombées par terre.

— Quoi ? Il va faire plus froid encore ?

Margont pressait ses gants contre son bol réchauffe par la soupe.

— Ce n’est que le début, répondit-il.

Chacun de ses mots était accompagné de volutes de buée. Il rêvait de confiture de figues. Petit, il en vidait des bocaux entiers sous le regard de sa mère, regard horrifié comme l’est celui de tout parent qui contemple les excès de sa progéniture. Il se gavait de cette confiture alors que, par l’un de ces paradoxes qui font de l’homme une créature décidément bien étrange, il pleurait toutes les larmes de son corps lorsqu’on se mettait en tête de lui faire manger de la figue sous forme de fruit. L’âge adulte avait mis un peu de raison là-dedans : il adorait maintenant la confiture et le fruit.

— Il y a quoi à manger ce soir ? demanda Piquebois.

— Un oeuf à gober et des bonbons, annonça Lefine.

— Et ça, c’est un repas ?

— Au 8e léger, ils n’ont que des bonbons et du caviar. Au 1er croate, de la viande de boeuf qu’ils n’échangent pas pour tout l’or du monde. Ils en donnent un peu contre de la farine, mais, comme nous, de la farine, on n’en a plus beaucoup, il faudrait que j’échange du café et du poisson aux artilleurs de Demay contre du fourrage que j’échangerais au 9e chasseurs contre de la farine pour...

— C’est bon, on te fait confiance, gère au mieux, le coupa Margont.

Le moral périclitait et pourtant, les quatre hommes étaient parmi les mieux lotis. Piquebois veillait sur leurs montures efflanquées et fatiguées. Il les caressait pour s’excuser des malheurs qu’elles supportaient et pour se faire pardonner de s’être finalement mis à la viande de cheval. Il troquait une partie de ses repas contre du fourrage et, la nuit, il nouait les deux brides autour de son poignet. « Si on veut nous les voler, il faudra d’abord casser du Piquebois ! » avait-il proclamé. Et comme tout le monde savait qu’il avait conservé son coup de sabre à la hussarde... Un jour, l’une des montures avait glissé sur une plaque de verglas et avait accidentellement projeté Lefine dans la neige. Celui-ci s’était relevé en vociférant. Les deux chevaux étaient aussitôt venus se placer contre Piquebois.

Saber croquait une boule de neige pour s’abreuver.

— C’est quand même incroyable ! L’armée va mal, moi je vous le dis. Il m’a été impossible d’obtenir mes épaulettes de capitaine ! Je suis capitaine sur le papier et pas sur l’uniforme à cause de la désorganisation. De quoi aura-t-on l’air, quand les Russes attaqueront, si les capitaines ressemblent à des lieutenants ? Ce laxisme nous perdra !

— Tu nous emmerdes avec ça ! tonna Piquebois. Prends donc celles d’un cadavre puisque c’est si urgent !

— Tu es fou ? bégaya Saber, horrifié.

— Tiens, tiens, jubila Margont, on clame partout qu’on est athée, on se moque de moi quand je fais une prière, mais on est superstitieux. Tu as remplacé Dieu par les chats noirs, les pattes de lapin et les tarots.

Saber, vexé, s’en alla drapé dans sa dignité.

— Moi au moins, je suis monté en grade.

— On le saura, répliqua Piquebois.

Le regard de Margont s’attardait sur son bol. Il était vide ? Déjà ?

— Courage ! s’exclama-t-il. Dans deux semaines, nous serons à Smolensk. D’ailleurs, je propose de porter un toast à ce paradis qui nous attend.

Et, brandissant une boule de neige :

— A Smolensk !

— A Smolensk ! reprirent Lefine et Piquebois.

Ils trinquèrent avant d’engouffrer la neige. La marche reprit. Ce qui restait du 84e, c’est-à-dire moins de huit cents hommes, avançait péniblement. Lefine levait régulièrement la tête. Une nuée d’oiseaux noirs suivait l’interminable colonne de l’armée en retraite.

— Saleté de corbeaux ! pesta-t-il.

— On dirait qu’un Napoléon corbeau a lui aussi constitué une Grande Armée chez les volatiles et leur a donné l’ordre de nous singer.

— Je suis sûr que chacune de ces bestioles a déjà choisi quel soldat dévorer, maugréa Lefine.

Margont leva le doigt.

— Tiens ! Voilà le tien !

— Mais faut pas dire ça ! Faut jamais dire ça, mon capitaine.

Margont avait les jambes lourdes.

— Taisons-nous. On ferait mieux d’économiser notre souffle.

— Oui. En plus, on a l’impression que les mots gèlent dans la bouche.

Le chemin était parsemé de cadavres. Des soldats épuisés tombaient et ne se relevaient plus. Certains étaient presque nus : on avait pillé leurs dépouilles.

— Mais c’est quand même bien, de temps en temps, de dire un mot, ajouta plus loin Lefine. Comme ça, on sait qu’on n’est pas encore tout à fait mort.

— Pour te changer les idées, pense à ce que tu feras après cette guerre.

— La guerre suivante, pardi. Quelle question stupide !

Margont aperçut un fantassin qui coupait à travers champs, pataugeant dans la neige jusqu’aux mollets, et lui adressait de grands signes. Margont le rejoignit. Lefine pouvait juger de l’animation de la conversation à la quantité de vapeur qui s’échappait de leurs bouches. Margont revint soucieux et entraîna son ami à l’écart.

— J’avais fait certains calculs, mais je me suis trompé. Donc je change de stratégie.

— Qu’est-ce qu’il faut comprendre de ce charabia ?

— Que nous allons discuter avec le colonel Barguelot. Maintenant.

* * *

Margont et Lefine rejoignirent le 9e de ligne. Ce régiment ne représentait plus qu’un petit fragment de l’interminable colonne noire qui serpentait dans la neige en semant des cadavres. Il avait quasiment cessé d’exister à la bataille de Malo-Yaroslavetz. Margont avait appris par son espion que le colonel Barguelot était toujours en vie. En effet, celui-ci avait été « commotionné par une explosion » qui l’avait laissé inanimé à l’arrière durant toute la durée des combats. Il n’avait repris connaissance qu’au moment de se replier. Margont s’approcha du colonel qui, en le reconnaissant, écarquilla les yeux.

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