La Chartreuse De Parme
- Автор: Стендаль Фредерик
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «La Chartreuse De Parme». Краткое содержание книги:
Découvrir cet hymne au bonheur, cette cavalcade énergique et passionnée à travers la vie, ne tient-t-il pas en effet du privilège?
Le comte se leva et se promena en silence pendant quelques instants.
– Impossible, chère amie, lui dit-il enfin: je suis en proie aux déchirements de la passion la plus violente, et vous me demandez d’interroger ma raison! Il n’y a plus de raison pour moi!
– Ne parlons pas de passion, je vous prie, dit-elle d’un ton sec.
Et ce fut pour la première fois, après deux heures d’entretien, que sa voix prit une expression quelconque. Le comte, au désespoir lui-même, chercha à la consoler.
– Il m’a trompée, s’écriait-elle sans répondre en aucune façon aux raisons d’espérer que lui exposait le comte; il m’a trompée de la façon la plus lâche!
Et sa pâleur mortelle cessa pour un instant; mais, même dans ce moment d’excitation violente, le comte remarqua qu’elle n’avait pas la force de soulever les bras.
«Grand Dieu! serait-il possible, pensa-t-il, qu’elle ne fût que malade? En ce cas pourtant ce serait le début de quelque maladie fort grave.» Alors, rempli d’inquiétude, il proposa de faire appeler le célèbre Rozari, le premier médecin du pays et de l’Italie.
– Vous voulez donc donner à un étranger le plaisir de connaître toute l’étendue de mon désespoir?… Est-ce là le conseil d’un traître ou d’un ami?
Et elle le regarda avec des yeux étranges.
«C’en est fait, se dit-il avec désespoir, elle n’a plus d’amour pour moi, et bien plus, elle ne me place plus même au rang des hommes d’honneur vulgaires.»
– Je vous dirai, ajouta le comte en parlant avec empressement, que j’ai voulu avant tout avoir des détails sur l’arrestation qui nous met au désespoir, et chose étrange! je ne sais encore rien de positif; j’ai fait interroger les gendarmes de la station voisine, ils ont vu arriver le prisonnier par la route de Castelnovo, et ont reçu l’ordre de suivre sa sediola. J’ai réexpédié aussitôt Bruno, dont vous connaissez le zèle non moins que le dévouement; il a ordre de remonter de station en station pour savoir où et comment Fabrice a été arrêté.
En entendant prononcer ce nom de Fabrice, la duchesse fut saisie d’une légère convulsion.
– Pardonnez, mon ami, dit-elle au comte dès qu’elle put parler; ces détails m’intéressent fort, donnez-les-moi tous, faites-moi bien comprendre les plus petites circonstances.
– Eh bien! madame, reprit le comte en essayant un petit air de légèreté pour tenter de la distraire un peu, j’ai envie d’envoyer un commis de confiance à Bruno et d’ordonner à celui-ci de pousser jusqu’à Bologne; c’est là, peut-être, qu’on aura enlevé notre jeune ami. De quelle date est sa dernière lettre?
– De mardi, il y a cinq jours.
– Avait-elle été ouverte à la poste?
– Aucune trace d’ouverture. Il faut vous dire qu’elle était écrite sur du papier horrible; l’adresse est d’une main de femme, et cette adresse porte le nom d’une vieille blanchisseuse parente de ma femme de chambre. La blanchisseuse croit qu’il s’agit d’une affaire d’amour, et la Chékina lui rembourse les ports de lettres sans y rien ajouter.
Le comte, qui avait pris tout à fait le ton d’un homme d’affaires, essaya de découvrir, en discutant avec la duchesse, quel pouvait avoir été le jour de l’enlèvement à Bologne. Il s’aperçut alors seulement, lui qui avait ordinairement tant de tact, que c’était là le ton qu’il fallait prendre. Ces détails intéressaient la malheureuse femme et semblaient la distraire un peu. Si le comte n’eût pas été amoureux, il eût eu cette idée si simple dès son entrée dans la chambre. La duchesse le renvoya pour qu’il pût sans délai expédier de nouveaux ordres au fidèle Bruno. Comme on s’occupait en passant de la question de savoir s’il y avait eu sentence avant le moment où le prince avait signé le billet adressé à la duchesse, celle-ci saisit avec une sorte d’empressement l’occasion de dire au comte:
– Je ne vous reprocherai point d’avoir omis les mots “injuste procédure” dans le billet que vous écrivîtes et qu’il signa, c’était l’instinct de courtisan qui vous prenait à la gorge; sans vous en douter, vous préfériez l’intérêt de votre maître à celui de votre amie. Vous avez mis vos actions à mes ordres, cher comte, et cela depuis longtemps, mais il n’est pas en votre pouvoir de changer votre nature; vous avez de grands talents pour être ministre, mais vous avez aussi l’instinct de ce métier. La suppression du mot “injuste” me perd; mais loin de moi de vous la reprocher en aucune façon, ce fut la faute de l’instinct et non pas celle de la volonté.
«Rappelez-vous, ajouta-t-elle en changeant de ton et de l’air le plus impérieux, que je ne suis point trop affligée de l’enlèvement de Fabrice, que je n’ai pas eu la moindre velléité de m’éloigner de ce pays-ci, que je suis remplie de respect pour le prince. Voilà ce que vous avez à dire, et voici, moi, ce que je veux vous dire: Comme je compte seule diriger ma conduite à l’avenir, je veux me séparer de vous à l’amiable, c’est-à-dire en bonne et vieille amie. Comptez que j’ai soixante ans; la jeune femme est morte en moi, je ne puis plus m’exagérer rien au monde, je ne puis plus aimer. Mais je serais encore plus malheureuse que je ne le suis s’il m’arrivait de compromettre votre destinée. Il peut entrer dans mes projets de me donner l’apparence d’avoir un jeune amant, et je ne voudrais pas vous voir affligé. Je puis vous jurer sur le bonheur de Fabrice, elle s’arrêta une demi-minute après ce mot, que jamais je ne vous ai fait une infidélité et cela en cinq années de temps. C’est bien long, dit-elle; elle essaya de sourire; ses joues si pâles s’agitèrent, mais ses lèvres ne purent se séparer. Je vous jure même que jamais je n’en ai eu le projet ni l’envie. Cela bien entendu, laissez-moi.
Le comte sortit, au désespoir, du palais Sanseverina: il voyait chez la duchesse l’intention bien arrêtée de se séparer de lui, et jamais il n’avait été aussi éperdument amoureux. C’est là une de ces choses sur lesquelles je suis obligé de revenir souvent, parce qu’elles sont improbables hors de l’Italie. En rentrant chez lui, il expédia jusqu’à six personnes différentes sur la route de Castelnovo et de Bologne, et les chargea de lettres. «Mais ce n’est pas tout, se dit le malheureux comte, le prince peut avoir la fantaisie de faire exécuter ce malheureux enfant, et cela pour se venger du ton que la duchesse prit avec lui le jour de ce fatal billet. Je sentais que la duchesse passait une limite que l’on ne doit jamais franchir, et c’est pour raccommoder les choses que j’ai eu la sottise incroyable de supprimer le mot “procédure injuste”, le seul qui liât le souverain… Mais bah! ces gens-là sont-ils liés par quelque chose? C’est là sans doute la plus grande faute de ma vie, j’ai mis au hasard tout ce qui peut en faire le prix pour moi: il s’agit de réparer cette étourderie à force d’activité et d’adresse; mais enfin si je ne puis rien obtenir, même en sacrifiant un peu de ma dignité, je plante là cet homme; avec ses rêves de haute politique, avec ses idées de se faire roi constitutionnel de la Lombardie, nous verrons comment il me remplacera… Fabio Conti n’est qu’un sot, le talent de Rassi se réduit à faire pendre légalement un homme qui déplaît au pouvoir.»
Une fois cette résolution bien arrêtée de renoncer au ministère si les rigueurs à l’égard de Fabrice dépassaient celles d’une simple détention, le comte se dit: «Si un caprice de la vanité de cet homme imprudemment bravée me coûte le bonheur, du moins l’honneur me restera… A propos, puisque je me moque de mon portefeuille, je puis me permettre cent actions qui, ce matin encore, m’eussent semblé hors du possible. Par exemple, je vais tenter tout ce qui est humainement faisable pour faire évader Fabrice… Grand Dieu! s’écria le comte en s’interrompant et ses yeux s’ouvrant à l’excès comme à la vue d’un bonheur imprévu, la duchesse ne m’a pas parlé d’évasion, aurait-elle manqué de sincérité une fois en sa vie, et la brouille ne serait-elle que le désir que je trahisse le prince? Ma foi, c’est fait!»