La Chartreuse De Parme
- Автор: Стендаль Фредерик
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «La Chartreuse De Parme». Краткое содержание книги:
Découvrir cet hymne au bonheur, cette cavalcade énergique et passionnée à travers la vie, ne tient-t-il pas en effet du privilège?
La duchesse s’arrêta longtemps pour examiner s’il était possible de croire à la culpabilité de Fabrice: non pas qu’elle trouvât que ce fût un bien gros péché, chez un gentilhomme du rang de son neveu, de se défaire de l’impertinence d’un historien; mais, dans son désespoir, elle commençait à sentir vaguement qu’elle allait être obligée de se battre pour prouver cette innocence de Fabrice. «Non, se dit-elle enfin, voici une preuve décisive; il est comme le pauvre Pietranera, il a toujours des armes dans toutes ses poches, et, ce jour-là, il ne portait qu’un mauvais fusil à un coup, et encore, emprunté à l’un des ouvriers.
«Je hais le prince parce qu’il m’a trompée, et trompée de la façon la plus lâche; après son billet de pardon, il a fait enlever le pauvre garçon à Bologne, etc. Mais ce compte se réglera.» Vers les cinq heures du matin, la duchesse, anéantie par ce long accès de désespoir, sonna ses femmes; celles-ci jetèrent un cri. En l’apercevant sur son lit, toute habillée, avec ses diamants, pâle comme ses draps et les yeux fermés, il leur sembla la voir exposée sur un lit de parade après sa mort. Elles l’eussent crue tout à fait évanouie, si elles ne se fussent pas rappelé qu’elle venait de les sonner. Quelques larmes fort rares coulaient de temps à autre sur ses joues insensibles; ses femmes comprirent par un signe qu’elle voulait être mise au lit.
Deux fois après la soirée du ministre Zurla, le comte s’était présenté chez la duchesse: toujours refusé, il lui écrivit qu’il avait un conseil à lui demander pour lui-même: «Devait-il garder sa position après l’affront qu’on osait lui faire?» Le comte ajoutait: «Le jeune homme est innocent; mais fût-il coupable, devait-on l’arrêter sans m’en prévenir, moi, son protecteur déclaré?» La duchesse ne vit cette lettre que le lendemain.
Le comte n’avait pas de vertu; l’on peut même ajouter que ce que les libéraux entendent par vertu (chercher le bonheur du plus grand nombre) lui semblait une duperie; il se croyait obligé à chercher avant tout le bonheur du comte Mosca della Rovere; mais il était plein d’honneur et parfaitement sincère lorsqu’il parlait de sa démission. De la vie il n’avait dit un mensonge à la duchesse; celle-ci du reste ne fit pas la moindre attention à cette lettre; son parti, et un parti bien pénible, était pris, feindre d’oublier Fabrice; après cet effort, tout lui était indifférent.
Le lendemain, sur le midi, le comte, qui avait passé dix fois au palais Sanseverina, enfin fut admis; il fut atterré à la vue de la duchesse… «Elle a quarante ans! se dit-il, et hier si brillante! si jeune!… Tout le monde me dit que, durant sa longue conversation avec la Clélia Conti, elle avait l’air aussi jeune et bien autrement séduisante.»
La voix, le ton de la duchesse étaient aussi étranges que l’aspect de sa personne. Ce ton, dépouillé de toute passion, de tout intérêt humain, de toute colère, fit pâlir le comte; il lui rappela la façon d’être d’un de ses amis qui, peu de mois auparavant, sur le point de mourir, et ayant déjà reçu les sacrements, avait voulu l’entretenir.
Après quelques minutes, la duchesse put lui parler. Elle le regarda, et ses yeux restèrent éteints:
– Séparons-nous, mon cher comte, lui dit-elle d’une voix faible, mais bien articulée, et qu’elle s’efforçait de rendre aimable; séparons-nous, il le faut! Le ciel m’est témoin que, depuis cinq ans, ma conduite envers vous a été irréprochable. Vous m’avez donné une existence brillante, au lieu de l’ennui qui aurait été mon triste partage au château de Grianta; sans vous j’aurais rencontré la vieillesse quelques années plus tôt… De mon côté, ma seule occupation a été de chercher à vous faire trouver le bonheur. C’est parce que je vous aime que je vous propose cette séparation à l’amiable, comme on dirait en France.
Le comte ne comprenait pas; elle fut obligée de répéter plusieurs fois. Il devint d’une pâleur mortelle, et, se jetant à genoux auprès de son lit, il dit tout ce que l’étonnement profond, et ensuite le désespoir le plus vif, peuvent inspirer à un homme d’esprit passionnément amoureux. A chaque moment il offrait de donner sa démission et de suivre son amie dans quelque retraite à mille lieues de Parme.
– Vous osez me parler de départ, et Fabrice est ici! s’écria-t-elle enfin en se soulevant à demi.
Mais comme elle aperçut que ce nom de Fabrice faisait une impression pénible, elle ajouta après un moment de repos et en serrant légèrement la main du comte:
– Non, cher ami, je ne vous dirai pas que je vous ai aimé avec cette passion et ces transports que l’on n’éprouve plus, ce me semble, après trente ans, et je suis déjà bien loin de cet âge. On vous aura dit que j’aimais Fabrice, car je sais que le bruit en a couru dans cette cour méchante. (Ses yeux brillèrent pour la première fois dans cette conversation, en prononçant ce mot “méchante”.) Je vous jure devant Dieu, et sur la vie de Fabrice, que jamais il ne s’est passé entre lui et moi la plus petite chose que n’eût pas pu souffrir l’œil d’une tierce personne. Je ne vous dirai pas non plus que je l’aime exactement comme ferait une sœur; je l’aime d’instinct, pour parler ainsi. J’aime en lui son courage si simple et si parfait, que l’on peut dire qu’il ne s’en aperçoit pas lui-même; je me souviens que ce genre d’admiration commença à son retour de Warterloo. Il était encore enfant, malgré ses dix-sept ans; sa grande inquiétude était de savoir si réellement il avait assisté à la bataille, et dans le cas du oui, s’il pouvait dire s’être battu, lui qui n’avait marché à l’attaque d’aucune batterie ni d’aucune colonne ennemie. Ce fut pendant les graves discussions que nous avions ensemble sur ce sujet important, que je commençai à voir en lui une grâce parfaite. Sa grande âme se révélait à moi; que de savants mensonges eût étalés, à sa place, un jeune homme bien élevé! Enfin, s’il n’est heureux je ne puis être heureuse. Tenez, voilà un mot qui peint bien l’état de mon cœur; si ce n’est la vérité, c’est au moins tout ce que j’en vois.
Le comte, encouragé par ce ton de franchise et d’intimité, voulut lui baiser la main: elle la retira avec une sorte d’horreur.
– Les temps sont finis, lui dit-elle; je suis une femme de trente-sept ans, je me trouve à la porte de la vieillesse, j’en ressens déjà tous les découragements, et peut-être même suis-je voisine de la tombe. Ce moment est terrible, à ce qu’on dit, et pourtant il me semble que je le désire. J’éprouve le pire symptôme de la vieillesse: mon cœur est éteint par cet affreux malheur, je ne puis plus aimer. Je ne vois plus en vous, cher comte, que l’ombre de quelqu’un qui me fut cher. Je dirai plus, c’est la reconnaissance toute seule qui me fait vous tenir ce langage.
– Que vais-je devenir? lui répétait le comte, moi qui sens que je vous suis attaché avec plus de passion que les premiers jours, quand je vous voyais à la Scala!
– Vous avouerai-je une chose, cher ami, parler d’amour m’ennuie, et me semble indécent. Allons, dit-elle en essayant de sourire, mais en vain, courage! soyez homme d’esprit, homme judicieux, homme à ressources dans les occurrences. Soyez avec moi ce que vous êtes réellement aux yeux des indifférents, l’homme le plus habile et le plus grand politique que l’Italie ait produit depuis des siècles.