Un lieu incertain
- Автор: Варгас Фред
- Серия: Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg #6
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Éditions 84
- ISBN: 978-2290023501
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Un lieu incertain». Краткое содержание книги:
— C’est une image, n’est-ce pas ? reprit-il. Vous l’avez adopté ou une foutaise de ce genre ?
— Pas du tout, Danglard, c’est mon fils. Et c’est pourquoi Josselin s’est d’autant plus amusé à le choisir comme bouc émissaire.
— Je ne le crois pas.
— Vous avez confiance en Veyrenc ? Eh bien questionnez-le. C’est son neveu, et il vous en dira beaucoup de bien.
Adamsberg était à moitié allongé sur le sable et y dessinait des motifs épais du bout de son index. Zerk, les bras sur le ventre, les mains soulagées par l’anesthésique local, se laissait chauffer par le soleil, le corps mou, tel le chat sur la photocopieuse. Danglard voyait défiler toutes les photos de Zerk parues dans les journaux, réalisait combien ce visage lui avait été familier. C’était la vérité, choquante.
— Rien d’affolant, commandant. Passez-moi Émile.
Sans un mot, Danglard tendit le téléphone à Émile, qui s’éloigna vers la porte.
— Il est idiot, ton collègue, dit Émile. C’est pas une broche bleue, c’est mon épingle à bigorneaux. J’ai été la prendre dans le pavillon.
— Parce que tu étais nostalgique ?
— Ouais.
— Quel coup veux-tu arranger ? demanda Adamsberg en se redressant.
— J’ai tenu mes comptes. Ça se monte à neuf cent trente-sept euros. Alors maintenant que je suis riche, je peux les rembourser et tu passes l’éponge. En échange du mot d’amour et de la porte de la cave. Ça marche ?
— Sur quoi je passe l’éponge ?
— Sur les billets, nom de Dieu. Un par-ci, un par-là, ça finit par faire neuf cent trente-sept. J’ai tenu mes comptes.
— J’y suis, Émile. D’une part je n’ai rien à faire de tes billets, je te l’ai déjà dit. D’autre part c’est trop tard. Je ne pense pas que Pierre fils, à qui tu rafles la moitié de sa fortune, soit très heureux d’apprendre que tu pillais son père et de te voir lui rendre neuf cent trente-sept euros.
— Ouais, dit Émile, pensif.
— Donc tu les gardes et tu la boucles.
— Pigé, dit Émile, et Adamsberg pensa qu’il avait dû attraper ce tic d’André, l’infirmier de l’hôpital de Châteaudun.
— Tu as un autre fils ? demanda Zerk en remontant en voiture.
— Tout petit, dit Adamsberg en écartant les paumes, comme si son âge pouvait minimiser le fait. Ça te contrarie ?
— Non.
Zerk était un type accommodant, aucun doute là-dessus.
XLIX
Le Palais de Justice était sous les nuages, ce qui, pour le coup, convenait très bien au lieu. Adamsberg et Danglard, posés à la terrasse du café d’en face, attendaient la sortie du procès de la fille Mordent. Il était onze heures moins dix à la montre de Danglard. Adamsberg regardait les ors du Palais soigneusement repeints.
— On gratte les ors et que trouve-t-on dessous, Danglard ?
— Les écailles du gros serpent, dirait Nolet.
— Collées à la Sainte-Chapelle. Ça ne va pas bien ensemble.
— Pas si mal. Il y a deux chapelles superposées et bien séparées. La chapelle basse était réservée aux gens du commun, la chapelle haute au roi et à son entourage. On en revient toujours là.
— Le gros serpent passait déjà là-haut au XIVe siècle, dit Adamsberg en levant les yeux vers la pointe de la flèche gothique.
— Au XIIIe siècle, corrigea Danglard. Pierre de Montreuil la fit construire entre 1242 et 1248.
— Vous avez pu joindre Nolet ?
— Oui. Le camarade d’école a bien été témoin du mariage d’Emma Carnot et d’un jeune homme de vingt-quatre ans, Paul de Josselin Cressent, à la mairie d’Auxerre il y a vingt-neuf ans. Emma en était folle, sa mère était flattée par la particule mais elle affirmait que Paul était une fin de race désaxée. Le mariage n’a pas tenu trois ans. Il n’y a pas eu d’enfants.
— Tant mieux. Josselin n’aurait pas fait un bon père.
Danglard ne releva pas. Il préférait attendre de faire la connaissance de Zerk.
— Et il y aurait eu un nouveau petit Paole dans la nature, poursuivit Adamsberg, et Dieu sait ce qu’il se serait figuré. Mais non. Les Paole s’en vont, le docteur l’a dit.
— Je vais aller aider Radstock à ranger les pieds. Puis je prends huit jours de congé.
— Vous irez pêcher dans le lac ?
— Non, dit évasivement Danglard. Je pense plutôt rester à Londres.
— Un programme un peu abstrait, en somme.
— Oui.
— Quand Mordent aura récupéré sa fille, c’est-à-dire ce soir, on laissera rouler la coulée de boue de l’affaire Emma Carnot. Qui va dévaler depuis le Conseil d’Etat jusqu’à la Cour de cassation, puis jusqu’au procureur, puis jusqu’au tribunal de Gavernan, et qui s’arrêtera là. Sans atteindre les bas étages du petit juge et de Mordent, qui n’intéressent personne, sauf nous.
— Ça va faire une foutue explosion.
— Bien sûr. Les gens seront scandalisés, on proposera de réformer la justice, et puis on les fera oublier en exhumant une affaire quelconque. Et vous savez ce qui se passera ensuite.
— Le serpent blessé sur trois écailles, victime de quelques convulsions, les aura reconstituées dans deux mois.
— Ou moins. Nous, nous mettrons en marche la contre-offensive, technique Weill. On ne dénoncera pas nommément le juge de Gavernan. On se le gardera comme grenade de réserve pour nous protéger, protéger Nolet et Mordent. Technique Weill aussi pour acheminer depuis Avignon jusqu’au Quai les pelures de crayon et la brave petite douille. Qui vont aller s’enliser quelque part.
— Pourquoi protège-t-on cette ordure de Mordent ?
— Parce que le droit chemin n’est pas droit. Mordent ne fait pas partie du serpent, il a été gobé tout cru. Il est dans son ventre, comme Jonas.
— Comme l’oncle dans l’ours.
— Ah, dit Adamsberg. Je savais qu’un jour cette histoire vous intéresserait.
— Mais que reste-t-il de l’idée de Mordent dans le serpent là-haut ?
— Une épine déplaisante et le souvenir d’un échec. C’est déjà cela.
— Que va-t-on faire de Mordent ?
— Ce qu’il fera de lui-même. S’il le souhaite, il réintègre. Un homme abîmé en vaut dix. Seuls vous et moi savons. Les autres pensent qu’il a fait une sale dépression, donc des gaffes. Ils savent aussi qu’il a récupéré ses testicules intacts et là s’arrête leur connaissance. Personne n’est au courant de sa visite chez Pierre Vaudel.
— Pierre Vaudel, pourquoi n’avait-il pas parlé des chevaux de course, du crottin ?
— Sa femme ne veut pas qu’il joue.
— Et qui a payé le gardien de l’immeuble, Francisco Delfino, pour fournir un faux alibi à Josselin ? Josselin lui-même ou Emma Carnot ?
— Personne. Josselin a simplement envoyé Francisco en congé. Pendant les quelques jours qui ont suivi Garches, Francisco, c’était Josselin. Il a pris sa place, attendant la visite inévitable des flics. Quand je l’ai vu, la loge était sombre, il était enfoui sous une couverture, mains comprises. Ensuite, il a rejoint son appartement par l’escalier de service et s’est changé pour m’accueillir.
— Raffiné.
— Oui. Sauf pour son ancienne épouse. Dès qu’Emma a su que Josselin était le médecin de Vaudel, elle a compris bien avant nous. Tout de suite.
— Il sort, coupa Danglard. La justice vient de tomber.
Mordent avançait seul sous le nuage. Les enfants ont mangé des raisins verts et les dents des pères en ont été agacées. Sa fille, libre, partait pour Fresnes signer les paperasseries et reprendre son paquetage. Elle dînerait à la maison ce soir, il avait déjà fait les courses.