Le journal d’une femme de chambre
- Автор: Mirbeau Octave
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Le journal d’une femme de chambre». Краткое содержание книги:
– Maquereau… sale maquereau!…
Et elle s’affaissa sur sa chaise longue, vaincue par une terrible attaque de nerfs, que je finis par calmer en lui faisant respirer tout un flacon d’éther…
Alors, Madame reprit la lecture de ses romans d’amour, rangea à nouveau ses tiroirs. Monsieur s’absorba plus que jamais dans des patiences compliquées et dans la revision de sa collection de pipes… Et la correspondance recommença… D’abord timide, espacée, elle se fit bientôt acharnée et nombreuse… J’étais sur les dents, à force de courir, porteuse de menaces en forme de cœur ou de cocotte, de la chambre de l’une au cabinet de l’autre… Ce que je rigolais!…
Trois jours après cette scène, en lisant une missive de Monsieur, sur papier rose, à ses armes, Madame pâlit, et, tout à coup, elle me demanda, haletante:
– Célestine?… Croyez-vous vraiment que Monsieur veuille se tuer?… Lui avez-vous vu des armes dans la main? Mon Dieu!… s’il allait se tuer?…
J’éclatai de rire, au nez de Madame… Et ce rire, qui était parti, malgré moi, grandit, se déchaîna, se précipita… Je crus que j’allais mourir, étouffée par ce rire, étranglée par ce maudit rire qui se soulevait, en tempête, dans ma poitrine… et m’emplissait la gorge d’inextinguibles hoquets.
Madame resta un moment interdite devant ce rire.
– Qu’y a-t-il?… Qu’avez-vous?… Pourquoi riez-vous ainsi?… Taisez-vous donc… Voulez-vous bien vous taire, vilaine fille…
Mais le rire me tenait… Il ne voulait plus me lâcher… Enfin, entre deux halètements, je criai:
– Ah! non… c’est trop rigolo aussi, vos histoires… c’est trop bête… Oh! la la!… Oh! la la!… Que c’est bête!…
Naturellement, le soir, je quittais la maison et je me trouvais, une fois de plus, sur le pavé…
Chien de métier!… Chienne de vie!…
Le coup fut rude et je me dis – mais trop tard – que jamais je ne retrouverais une place comme celle-là… J’y avais tout: bons gages, profits de toutes sortes, besogne facile, liberté, plaisirs. Il n’y avait qu’à me laisser vivre. Quelqu’une d’autre, moins folle que moi, eût pu mettre beaucoup d’argent de côté, se monter peu à peu un joli trousseau de corps, une belle garde-robe, tout un ménage complet et très chic. Cinq ou six années seulement, et qui sait?… on pouvait se marier, prendre un petit commerce, être chez soi, à l’abri du besoin et des mauvaises chances, heureuse, presque une dame… Maintenant, il fallait recommencer la série des misères, subir à nouveau l’offense des hasards… J’étais dépitée de cet accident, et furieuse; furieuse contre moi-même, contre William, contre Eugénie, contre Madame, contre tout le monde. Chose curieuse, inexplicable, au lieu de me raccrocher, de me cramponner à ma place, ce qui était facile avec un type comme Madame, je m’étais enfoncée davantage dans ma sottise et, payant d’effronterie, j’avais rendu irréparable ce qui pouvait être réparé. Est-ce étrange, ce qui se passe en vous, à de certains moments?… C’est à n’y rien comprendre!… C’est comme une folie qui s’abat, on ne sait d’où, on ne sait pourquoi, qui vous saisit, vous secoue, vous exalte, vous force à crier, à insulter… Sous l’empire de cette folie, j’avais couvert Madame d’outrages. Je lui avais reproché son père, sa mère, le mensonge imbécile de sa vie; je l’avais traitée comme on ne traite pas une fille publique, j’avais craché sur son mari… Et cela me fait peur, quand j’y songe… cela me fait honte aussi, ces subites descentes dans l’ignoble, ces ivresses de boue, où si souvent ma raison chancelle, et qui me poussent au déchirement, au meurtre… Comment ne l’ai-je pas tuée, ce jour-là?… Comment ne l’ai-je pas étranglée?… Je n’en sais rien… Dieu sait pourtant que je ne suis pas méchante. Aujourd’hui, je la revois, cette pauvre femme et je revois sa vie si déréglée, si triste, avec ce mari si lâche, si mornement lâche… Et j’ai une immense pitié d’elle… et je voudrais qu’ayant eu la force de le quitter, elle fût heureuse, maintenant…
Après la terrible scène, vite, je redescendis à l’office. William frottait mollement son argenterie, en fumant une cigarette russe.
– Qu’est-ce que tu as? me dit-il, le plus tranquillement du monde.
– J’ai que je pars… que je quitte la boîte ce soir, haletai-je.
Je pouvais à peine parler…
– Comment, tu pars? fit William, sans aucune émotion… Et pourquoi?
En phrases courtes, sifflantes, en mimiques bouleversées, je racontai toute la scène avec Madame. William, très calme, indifférent, haussa les épaules…
– C’est trop bête, aussi! dit-il… on n’est pas bête comme ça!
– Et c’est tout ce que tu trouves à me dire?
– Qu’est-ce que tu veux que je te dise de plus? Je dis que c’est bête. Il n’y a pas autre chose à dire…
– Et toi?… que vas-tu faire?
Il me regarda d’un regard oblique… Sa bouche eut un ricanement. Ah! qu’il fut laid, son regard, à cette minute de détresse, qu’elle fut lâche et hideuse, sa bouche!…
– Moi? dit-il… en feignant de ne pas comprendre ce que, dans cette interrogation, il y avait de prières pour lui.
– Oui, toi… Je te demande ce que tu vas faire…
– Rien… je n’ai rien à faire… Je vais continuer… Mais, tu es folle, ma fille… Tu ne voudrais pas!…
J’éclatai:
– Tu vas avoir le courage de rester dans une maison d’où l’on me chasse?
Il se leva, ralluma sa cigarette éteinte, et, glaciaclass="underline"
– Oh! pas de scènes, n’est-ce pas?… Je ne suis point ton mari… Il t’a plu de commettre une bêtise… Je n’en suis pas responsable… Qu’est-ce que tu veux?… Il faut en supporter les conséquences… La vie est la vie…
Je m’indignai:
– Alors, tu me lâches?… Tu es un misérable, une canaille, comme les autres, sais-tu? Le sais-tu?
William sourit… C’était vraiment un homme supérieur…
– Ne dis donc pas de choses inutiles… Quand nous nous sommes mis ensemble, je ne t’ai rien promis… Tu ne m’as rien promis non plus… On se rencontre… on se colle, c’est bien… On se quitte… on se décolle… c’est bien aussi. La vie est la vie…
Et, sentencieux, il ajouta:
– Vois-tu, dans la vie, Célestine, il faut de la conduite… il faut ce que j’appelle de l’administration. Toi, tu n’as pas de conduite… tu n’as pas d’administration… Tu te laisses emporter par tes nerfs… Les nerfs, dans notre métier, c’est très mauvais… Rappelle-toi bien ceci: «La vie est la vie!».
Je crois que je me serais jetée sur lui et que je lui aurais déchiré le visage – son impassible et lâche visage de larbin – à coups d’ongles furieux, si, brusquement, les larmes n’étaient venues amollir et détendre mes nerfs surbandés… Ma colère tomba, et je suppliai:
– Ah! William!… William!… mon petit William!… mon cher petit William!… que je suis malheureuse!…
William essaya de remonter un peu mon moral abattu… Je dois dire qu’il y employa toute sa force de persuasion et toute sa philosophie… Durant la journée, il m’accabla généreusement de hautes pensées, de graves et consolateurs aphorismes… où ces mots revenaient sans cesse, agaçants et berceurs:
– La vie… est la vie…
Il faut pourtant que je lui rende justice… Ce dernier jour, il fut charmant, quoique un peu trop solennel, et il fit bien les choses. Le soir, après dîner, il chargea mes malles sur un fiacre et me conduisit chez un logeur qu’il connaissait et à qui il paya de sa poche une huitaine, recommandant qu’on me soignât bien… J’aurais voulu qu’il restât cette nuit-là avec moi… Mais il avait rendez-vous avec Edgar!…
– Edgar, tu comprends, je ne puis le manquer… Et justement, peut-être aurait-il une place pour toi?… Une place indiquée par Edgar… ah! ce serait épatant.
En me quittant, il me dit:
– Je viendrai te voir demain. Sois sage… ne fais plus de bêtises… Ça ne mène à rien… Et pénètre-toi bien de cette vérité, que la vie, Célestine… c’est la vie…