Le journal d’une femme de chambre
- Автор: Mirbeau Octave
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Le journal d’une femme de chambre». Краткое содержание книги:
La dernière scène à laquelle j’assistai fut particulièrement drôle…
Un matin, Monsieur entra dans le cabinet de toilette au moment où Madame essayait devant moi un corset neuf, un affreux corset de satin mauve avec des fleurettes jaunes et des lacets de soie jaune. Le goût, ce n’est pas ce qui étouffait Madame.
– Comment? dit Madame, d’un ton de gai reproche. C’est ainsi qu’on entre chez les femmes, sans frapper?
– Oh! les femmes? gazouilla Monsieur… D’abord tu n’es pas les femmes.
– Je ne suis pas les femmes?… qu’est-ce que je suis alors?
Monsieur arrondit la bouche – Dieu, qu’il avait l’air bête – et, très tendre, ou, plutôt, simulant la tendresse, il susurra:
– Mais tu es ma femme… ma petite femme… ma jolie petite femme. Il n’y a pas de mal à entrer chez sa petite femme, je pense…
Quand Monsieur faisait l’amoureux imbécile, c’est qu’il voulait carotter de l’argent à Madame… Celle-ci, encore méfiante, répliqua:
– Si, il y a du mal…
Et elle minauda:
– Ta petite femme?… ta petite femme? Ça n’est pas si sûr que cela, que je sois ta petite femme…
– Comment… ça n’est pas si sûr que cela…
– Dame! est-ce qu’on sait?… Les hommes, c’est si drôle…
– Je te dis que tu es ma petite femme… ma chère… ma seule petite femme… ah!
– Et toi… mon bébé… mon gros bébé… le seul gros bébé à sa petite femme… na!…
Je laçais Madame qui, se regardant dans la glace, les bras nus et levés, caressait alternativement les touffes de poil de ses aisselles… Et j’avais grande envie de rire. Ce qu’ils me faisaient suer avec «leur petite femme, et leur gros bébé!» Ce qu’ils avaient l’air stupide tous les deux!…
Après avoir pénétré dans le cabinet, soulevé des jupons, des bas, des serviettes, dérangé des brosses, des pots, des fioles, Monsieur prit un journal de modes, qui traînait sur la toilette, et s’assit sur une espèce de tabouret de peluche. Il demanda:
– Est-ce qu’il y a un rébus, cette fois?
– Oui… je crois, il y a un rébus…
– L’as-tu deviné, ce rébus?
– Non, je ne l’ai pas deviné…
– Ah! ah! voyons ce rébus…
Pendant que Monsieur, le front plissé, s’absorbait dans l’étude du rébus, Madame dit, un peu sèchement:
– Robert?
– Ma chérie…
– Alors, tu ne remarques rien?
– Non… quoi?… dans ce rébus?…
Elle haussa les épaules et se pinça les lèvres:
– Il s’agit bien du rébus!… Alors, tu ne remarques rien?… D’abord, toi, tu ne remarques jamais rien…
Monsieur promenait dans la pièce, du tapis au plafond, de la toilette à la porte, un regard embêté, tout rond… excessivement comique…
– Ma foi, non!… qu’est-ce qu’il y a?… Il y a donc, ici, quelque chose de nouveau, que je n’aie pas remarqué… Je ne vois rien, ma parole d’honneur!…
Madame devint toute triste, et elle gémit:
– Robert, tu ne m’aimes plus…
– Comment, je ne t’aime plus!… Ça, c’est un peu fort, par exemple!…
Il se leva, brandissant le journal de modes…
– Comment… je ne t’aime plus… répéta-t-il… En voilà une idée!… Pourquoi dis-tu cela?…
– Non, tu ne m’aimes plus… parce que, si tu m’aimais encore… tu aurais remarqué une chose…
– Mais quelle chose?…
– Eh bien!… tu aurais remarqué mon corset…
– Quel corset?… Ah! oui… ce corset… Tiens! je ne l’avais pas remarqué, en effet… Faut-il que je sois bête!… Ah! mais, il est très joli, tu sais… ravissant…
– Oui, tu dis cela, maintenant… et tu t’en fiches pas mal… Je suis trop stupide, aussi… Je m’éreinte à me faire belle… à trouver des choses qui te plaisent… Et tu t’en fiches pas mal… Du reste, que suis-je pour toi?… Rien… moins que rien!… Tu entres ici… et qu’est-ce que tu vois?… Ce sale journal… À quoi t’intéresses-tu?… À un rébus!… Ah! elle est jolie la vie que tu me fais… Nous ne voyons personne… nous n’allons nulle part… nous vivons comme des loups… comme des pauvres…
– Voyons… voyons… je t’en prie!… ne te mets pas en colère… Voyons!… D’abord, comme des pauvres…
Il voulut s’approcher de Madame, la prendre par la taille… l’embrasser. Celle-ci s’énervait. Elle le repoussa durement:
– Non, laisse-moi… Tu m’agaces…
– Ma chérie… voyons!… ma petite femme…
– Tu m’agaces, entends-tu?… Laisse-moi… ne m’approche pas… Tu es un gros égoïste… un gros pataud… tu ne sais rien faire pour moi… tu es un sale type, tiens!…
– Pourquoi dis-tu cela?… C’est de la folie. Voyons… ne t’emporte pas ainsi… Eh bien, oui… j’ai eu tort… J’aurais dû le voir tout de suite, ce corset… ce très joli corset… Comment ne l’ai-je pas vu, tout de suite?… Je n’y comprends rien!… Regarde-moi… souris-moi… Dieu, qu’il est joli!… et comme il te va!…
Monsieur appuyait trop… il m’horripilait, moi qui étais pourtant si désintéressée dans la querelle. Madame trépigna le tapis et, de plus en plus nerveuse, la bouche pâle, les mains crispées, elle débita très vite:
– Tu m’agaces… tu m’agaces… tu m’agaces… Est-ce clair?… Va-t’en!
Monsieur continuait de balbutier, tout en montrant maintenant des signes d’exaspération:
– Ma chérie!… Ça n’est pas raisonnable… Pour un corset!… Ça n’a aucun rapport… Voyons, ma chérie… regarde-moi… souris-moi… C’est bête de se faire tant de mal pour un corset…
– Ah! tu m’emmerdes, à la fin!… vomit Madame d’une voix de lavoir… tu m’emmerdes!… Va-t’en…
J’avais fini de lacer ma maîtresse… Je me levai sur ce mot… ravie de surprendre à nu leurs deux belles âmes… et de les forcer à s’humilier, plus tard, devant moi… Ils semblaient avoir oublié que je fusse là… Désireuse de connaître la fin de cette scène, je me faisais toute petite, toute silencieuse…
À son tour, Monsieur qui s’était longtemps contenu, s’encoléra… Il fit du journal de modes un gros bouchon qu’il lança de toutes ses forces contre la toilette… et il s’écria:
– Zut!… Flûte!… C’est trop embêtant aussi!… C’est toujours la même chose… On ne peut rien dire, rien faire sans être reçu comme un chien… Et toujours des brutalités, des grossièretés… J’en ai assez de cette vie-là… j’en ai plein le dos de ces manières de poissarde… Et veux-tu que je te dise?… Ton corset… eh bien, il est ignoble, ton corset… C’est un corset de fille publique…
– Misérable!…
L’œil injecté de sang, la bouche écumante, les poings fermés, menaçants, elle s’avança vers Monsieur… Et telle était sa fureur que les mots ne sortaient de sa bouche qu’en éructations rauques…
– Misérable!… rugit-elle, enfin… Et c’est toi qui oses me parler ainsi… toi?… Non, mais c’est une chose inouïe… Quand je l’ai ramassé dans la boue, ce beau monsieur panné, couvert de sales dettes… affiché à son cercle… quand je l’ai sauvé de la crotte… ah! il ne faisait pas le fier!… Ton nom, n’est-ce pas?… Ton titre?… Ah! ils étaient propres ce nom et ce titre, sur lesquels les usuriers ne voulaient plus t’avancer même cent sous… Tu peux les reprendre et te laver le derrière avec… Et ça parle de sa noblesse… de ses aïeux… ce monsieur que j’ai acheté et que j’entretiens!… Eh bien… elle n’aura plus rien de moi, la noblesse… plus ça!… Et quant à tes aïeux, fripouille, tu peux les porter au clou, pour voir si on te prêtera seulement dix sous sur leurs gueules de soudards et de valets!… Plus ça, tu entends!… jamais… jamais!… Retourne à tes tripots, tricheur… à tes putains, maquereau!…
Elle était effrayante… Timide, tremblant, le dos lâche, l’œil humilié, Monsieur reculait devant ce flot d’ordures… Il gagna la porte, m’aperçut… s’enfuit, et Madame lui cria, encore, dans le couloir, d’une voix devenue encore plus rauque, horrible…