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Le journal d’une femme de chambre

Электронная книга - «Le journal d’une femme de chambre». Краткое содержание книги:

C?lestine entre dans sa nouvelle place de femme de chambre, en province, au service de M. et Mme Lanlaire et aux c?t?s de la cuisini?re Marianne et du palefrenier Joseph. Elle se souvient de ses anciens ma?tres, comme ce vieillard fascin? par les bottines, ou cette vieille femme qui va s'encanailler, ou encore cette ?pouse qui attend chaque nuit d'?tre honor?e par son mari. C?lestine est mise au courant de tous les ragots de la ville par les autres servantes: Madame est une femme acari?tre et Monsieur, coureur de jupons, se laisse dominer par elle. Leurs voisins – un vieux capitaine et sa servante, Rose, qui lui sert de ma?tresse – les d?testent. ? la nouvelle de la mort de sa m?re, C?lestine se rem?more son enfance et sa premi?re exp?rience amoureuse. Monsieur entreprend C?lestine, qui le repousse…
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Quoique j’aime à rigoler, je suis une nature poétique. Les vieux bergers, les foins qu’on fane, les oiseaux qui se poursuivent de branche en branche, les coucous dont on fait des pelotes jaunes, et les ruisseaux qui chantent sur les cailloux blonds, et les beaux gars au teint pourpré par le soleil, comme les raisins des très anciennes vignes, les beaux gars aux membres robustes, aux poitrines puissantes, tout cela me fait rêver des rêves gentils… En pensant à ces choses, je redeviens presque petite fille, avec des innocences, des candeurs qui m’inondent l’âme, qui me rafraîchissent le cœur, comme une petite pluie la petite fleur trop brûlée par le soleil, trop desséchée par le vent… Et le soir, en attendant William dans mon lit, exaltée par tout cet avenir de joies pures, je composais des vers:

Petite fleur,

Ô toi, ma sœur,

Dont la senteur

Fait mon bonheur…

Et toi, ruisseau,

Lointain coteau,

Frêle arbrisseau,

Au bord de l’eau,

Que puis-je dire,

Dans mon délire?

Je vous admire…

Et je soupire…

Amour, amour…

Amour d’un jour,

Et de toujours!…

Amour, amour!…

Sitôt William rentré, la poésie s’envolait. Il m’apportait l’odeur lourde du bar, et ses baisers qui sentaient le gin avaient vite fait de casser les ailes à mon rêve… Je n’ai jamais voulu lui montrer mes vers. À quoi bon? Il se fût moqué de moi, et du sentiment qui me les inspirait. Et sans doute qu’il m’eût dit:

– Edgar, qui est un homme épatant… est-ce qu’il fait des vers, lui?…

Ma nature poétique n’était pas la seule cause de l’impatience où j’étais de partir pour la campagne. J’avais l’estomac détraqué par la longue misère que je venais de traverser… et, peut-être aussi, par la nourriture trop abondante, trop excitante de maintenant, par le champagne et les vins d’Espagne, que William me forçait à boire. Je souffrais réellement. Souvent, des vertiges me prenaient, le matin, au sortir du lit… Dans la journée, mes jambes se brisaient; je ressentais, à la tête, des douleurs comme des coups de marteau… J’avais réellement besoin d’une existence plus calme, pour me remettre un peu…

Hélas!… il était dit que tout ce rêve de bonheur et de santé, allait encore s’écrouler…

Ah! merde! comme disait Madame…

Les scènes entre Monsieur et Madame commençaient toujours dans le cabinet de toilette de Madame et, toujours, elles naissaient de prétextes futiles… de rien. Plus le prétexte était futile et plus les scènes éclataient violentes… Après quoi, ayant vomi tout ce que leur cœur contenait d’amertumes et de colères longtemps amassées, ils se boudaient des semaines entières… Monsieur se retirait dans son cabinet où il faisait des patiences et remaniait l’harmonie de sa collection de pipes. Madame ne quittait plus sa chambre où, sur une chaise longue, longuement étendue, elle lisait des romans d’amour… et s’interrompait de lire, pour ranger ses armoires, sa garde-robe, avec rage, avec frénésie: tel un pillage… Ils ne se retrouvaient qu’aux repas… Dans les premiers temps, je crus, n’étant point au courant de leurs manies, qu’ils allaient se jeter à la tête assiettes, couteaux et bouteilles… Nullement, hélas!… C’est dans ces moments-là qu’ils étaient le mieux élevés, et que Madame s’ingéniait à paraître une femme du monde. Ils causaient de leurs petites affaires, comme si rien ne se fût passé, avec un peu plus de cérémonie que de coutume, un peu plus de politesse froide et guindée, voilà tout… On eût dit qu’ils dînaient en ville… Puis, les repas terminés, l’air grave, l’œil triste, très dignes, ils remontaient chacun chez soi… Madame se remettait à ses romans, à ses tiroirs… Monsieur à ses patiences et à ses pipes… Quelquefois, Monsieur allait passer une heure ou deux à son club, mais rarement… Et ils s’adressaient une correspondance acharnée, des poulets en forme de cœur ou de cocotte, que j’étais chargée de transmettre de l’un à l’autre… Toute la journée, je faisais le facteur, de la chambre de Madame au cabinet de Monsieur, porteuse d’ultimatums terribles, de menaces… de supplications… de pardons et de larmes… C’était à mourir de rire…

Au bout de quelques jours, ils se réconciliaient, comme ils s’étaient fâchés, sans raison apparente… Et c’étaient des sanglots, des «oh!… méchant!… oh! méchante!»… des: «c’est fini… puisque je te dis que c’est fini»… Ils s’en allaient faire une petite fête au restaurant, et, le lendemain, se levaient très tard, fatigués d’amour…

J’avais tout de suite compris la comédie qu’ils se jouaient à eux-mêmes, les deux pauvres cabots… et quand ils menaçaient de se quitter, je savais très bien qu’ils n’étaient pas sincères. Ils étaient rivés l’un à l’autre, celui-ci par son intérêt, celle-là par sa vanité. Monsieur tenait à Madame qui avait l’argent, Madame se cramponnait à Monsieur qui avait le nom et le titre. Mais, comme, dans le fond, ils se détestaient, en raison même de ce marché de dupe qui les liait, ils éprouvaient le besoin de se le dire, de temps à autre, et de donner une forme ignoble, comme leur âme, à leurs déceptions, à leurs rancunes, à leurs mépris.

– À quoi peuvent bien servir de telles existences?… disais-je à William.

– À Bibi!… répondait celui-ci qui, en toutes circonstances, avait le mot juste et définitif.

Pour en donner l’immédiate et matérielle preuve, il tirait de sa poche un magnifique impérialès, dérobé le matin même, en coupait le bout, soigneusement, l’allumait avec satisfaction et tranquillité, déclarant, entre deux bouffées odorantes:

– Il ne faut jamais se plaindre de la bêtise de ses maîtres, ma petite Célestine… C’est la seule garantie de bonheur que nous ayons, nous autres… Plus les maîtres sont bêtes, plus les domestiques sont heureux… Va me chercher la fine champagne…

À demi couché dans un fauteuil à bascule, les jambes très hautes et croisées, le cigare au bec, une bouteille de vieux Martell à portée de la main, lentement, méthodiquement, il dépliait l’Autorité, et il disait, avec une bonhomie admirable:

– Vois-tu, ma petite Célestine… il faut être plus fort que les gens qu’on sert… Tout est là… Dieu sait si Cassagnac est un rude homme… Dieu sait s’il est en plein dans mes idées, et si je l’admire, ce grand bougre-là… Eh bien, comprends-tu?… je ne voudrais pas servir chez lui… pour rien au monde… Et ce que je dis de Cassagnac, je le dis aussi d’Edgar, parbleu!… Retiens-bien ceci, et tâche d’en profiter. Servir chez des gens intelligents et qui «la connaissent»… c’est de la duperie, mon petit loup…

Et, savourant son cigare, il ajoutait après un silence:

– Quand je pense qu’il est des domestiques qui passent leur vie à débiner leurs maîtres, à les embêter, à les menacer… Quelles brutes!… Quand je pense qu’il en est qui voudraient les tuer… Les tuer!… Et puis après?… Est-ce qu’on tue la vache qui nous donne du lait, et le mouton de la laine… On trait la vache… on tond le mouton… adroitement… en douceur…

Et il se plongeait, silencieusement, dans les mystères de la politique conservatrice.

Pendant ce temps-là, Eugénie rôdait dans la cuisine, amoureuse et molle. Elle faisait son ouvrage machinalement, somnambuliquement, loin d’eux, là-haut, loin de nous, loin d’elle-même, le regard absent de leurs folies et des nôtres, les lèvres toujours en train de quelques muettes paroles de douloureuse adoration:

– Ta petite bouche… tes petites mains… tes grands yeux!…

Tout cela souvent m’attristait, je ne sais pas pourquoi, m’attristait jusqu’aux larmes… Oui, parfois une mélancolie, indicible et pesante, me venait de cette maison si étrange où tous les êtres, le vieux maître d’hôtel silencieux, William et moi-même, me semblaient inquiétants, vides et mornes, comme des fantômes…

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