Le Seigneur des anneaux [- Tome 2 - Les deux tours]
- Автор: Толкин Джон Рональд Руэл
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Christian Bourgois éditeur
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Le Seigneur des anneaux [- Tome 2 - Les deux tours]». Краткое содержание книги:
Mais cette journée passa, et quand l’après-midi se mit à décliner, ils peinaient encore le long de la crête sans avoir pu trouver aucune issue.
Parfois, dans le silence de cette contrée stérile, ils croyaient entendre de faibles sons derrière eux, la chute d’une pierre, ou un claquement de pieds imaginaire sur les rochers. Mais quand ils s’arrêtaient pour écouter, immobiles comme des statues, ils n’entendaient plus rien, rien que le vent soupirant à la surface des pierres ; mais même ce son leur rappelait le doux chuintement d’un souffle entre des dents acérées.
Durant toute cette journée, l’arête extérieure des Emyn Muil s’était peu à peu infléchie vers le nord, à mesure qu’ils cheminaient. Tout au long du bord du précipice s’étendait maintenant une large corniche recouverte d’éboulis de roches striées et corrodées, dans laquelle d’étroits ravins s’ouvraient de place en place, plongeant abruptement vers de profondes entailles dans la paroi de la falaise. Afin de se frayer un chemin à travers ces crevasses, qui devenaient toujours plus profondes et plus fréquentes, Frodo et Sam durent s’écarter sur la gauche, à bonne distance du bord ; ainsi, ils parcoururent plusieurs milles sans remarquer qu’ils descendaient, lentement mais sûrement : le haut de la falaise s’abaissait progressivement au niveau de la plaine.
Enfin, ils durent s’arrêter. L’arête faisait un grand coude vers le nord, fendue par un ravin plus important. De l’autre côté, elle remontait en un seul bond de plusieurs toises : un grand escarpement gris s’élevait devant eux, taillé à pic comme d’un coup de couteau. Ils ne pouvaient plus continuer : ils devaient prendre soit à l’ouest, soit à l’est. Mais l’ouest, en les ramenant au cœur des collines, leur causerait encore plus de peine et de retard ; alors que l’est les conduirait au précipice.
« Eh bien, Sam, il n’y a plus qu’à descendre ce ravin comme on peut, dit Frodo. Voyons à quoi ça nous mènera ! »
« Une vilaine chute, je parie », répondit Sam.
La crevasse était plus longue et plus profonde qu’elle n’y paraissait. À quelque distance en bas, ils trouvèrent des arbres noueux et rabougris, les premiers qu’ils voyaient depuis plusieurs jours : des bouleaux tordus pour la plupart, avec çà et là un sapin. Nombre d’entre eux n’étaient plus que des squelettes, rongés jusqu’au cœur par les vents d’est. Autrefois, en des temps plus cléments, il devait y avoir eu un dense fourré au creux du ravin, mais à présent, les arbres disparaissaient de nouveau au bout d’une cinquantaine de verges, même si de vieux troncs d’arbres morts étaient disséminés presque jusqu’au bord de la falaise. Le fond de la crevasse, situé le long d’une faille dans le roc, était couvert d’éclats de pierre et fortement incliné. Lorsqu’ils arrivèrent au bord du précipice, Frodo se pencha et regarda en bas.
« Regarde ! dit-il. Nous avons dû beaucoup descendre, ou c’est la falaise qui s’est affaissée. Elle est beaucoup plus basse qu’elle ne l’était, et la descente a l’air plus facile. »
Sam s’agenouilla à côté de lui et regarda craintivement dans le gouffre. Puis il leva les yeux vers la haute paroi de la falaise qui s’élevait à quelque distance sur leur gauche. « Plus facile ! grogna-t-il. Enfin, c’est toujours plus facile de descendre que de monter, je suppose. Ceux qui savent pas voler peuvent toujours sauter ! »
« Ce serait tout de même un grand saut, dit Frodo. Environ, euh… » Il évalua la distance du regard. « Environ dix-huit toises, je dirais. Pas plus. »
« Et c’est bien assez ! dit Sam. Ah ! Ce que je déteste ça, regarder d’une hauteur ! Mais j’aime mieux regarder qu’escalader. »
« Tout de même, dit Frodo, je pense qu’on pourrait descendre ici ; et je crois qu’il nous faudra essayer. Regarde… le roc est très différent de ce qu’il était à quelques milles d’ici. Il a glissé et il est tout fendu. »
En effet, le précipice n’était plus aussi abrupt, mais s’avançait un peu en pente. On eût dit une imposante muraille ou digue dont les assises se seraient déplacées, lui donnant un aspect tordu et décalé, et laissant de grandes fissures et de longues saillies inclinées, souvent presque aussi larges que des marches.
« Et si on doit essayer de descendre, on ferait mieux d’essayer tout de suite. Le soir tombe vite. Je pense qu’un orage s’en vient. »
Les lointains fumeux des montagnes, dans l’Est, se perdaient dans une obscurité encore plus profonde, laquelle étendait déjà de longs bras vers l’ouest. Une brise se leva, et un murmure de tonnerre. Frodo huma l’air et tourna vers le ciel un regard dubitatif. Il passa sa ceinture par-dessus sa cape et la serra, assura son léger chargement sur ses épaules, et s’avança vers le bord. « Je vais essayer », dit-il.
« Bon, d’accord ! dit Sam à contrecœur. Mais j’y vais en premier. »
« Toi ? dit Frodo. Qu’est-ce qui t’a fait changer d’idée ? »
« J’ai pas changé d’idée. Mais c’est du gros bon sens : mettez en bas celui qu’a plus de chances de glisser. Je veux pas vous tomber dessus et vous faire dégringoler – c’est pas logique d’en tuer deux d’une même chute. »
Sans donner à Frodo le temps d’intervenir, il s’assit, laissa descendre ses jambes dans le vide et se tourna, agitant les pieds et cherchant une prise avec ses orteils. Il est probable qu’il n’ait jamais fait de sang-froid quelque chose de plus brave, ni de plus imprudent.
« Non, non ! Sam, espèce de vieille cloche ! dit Frodo. Tu te tueras à coup sûr, si tu descends comme ça sans même regarder où tu dois mettre les pieds. Reviens ! » Il saisit Sam sous les aisselles et le remonta. « Maintenant, tu attends : un peu de patience ! » dit-il. Puis il s’allongea par terre et se pencha au-dessus du gouffre ; mais le jour déclinait rapidement, bien que le soleil ne fût pas encore couché. « Je crois qu’on peut y arriver, dit-il alors ; moi, en tout cas, et tu le peux aussi, si tu gardes toute ta tête et que tu fais bien attention de me suivre. »
« Je vois pas comment vous pouvez en être aussi sûr, dit Sam. Ma foi ! On voit même pas jusqu’en bas dans cette lumière. Et qu’est-ce que vous allez faire, si vous arrivez là où y a nulle part où mettre les pieds ou les mains ? »
« Remonter, je suppose », dit Frodo.
« Facile à dire, répliqua Sam. Mieux vaut attendre demain pour voir quelque chose. »
« Non ! Pas si je peux l’éviter, dit Frodo, avec une ardeur aussi étrange que soudaine. Chaque heure, chaque minute me dure. Je vais tenter un essai. Ne bouge pas avant que je revienne ou que je décide de t’appeler ! »
Agrippant le bord de la paroi rocheuse, il se laissa descendre doucement jusqu’au moment où, les bras presque complètement étendus, il trouva une saillie du bout des orteils. « Voilà une première marche ! dit-il. Et cette saillie s’élargit à droite. Je pourrais m’y tenir debout sans m’agripper. Je vais… » Sa phrase fut brusquement interrompue.
Les ténèbres volantes, redoublant de vitesse, surgirent de l’Est et engloutirent le ciel. Il y eut craquement de tonnerre, sec et déchirant, juste au-dessus de leurs têtes. De fulgurants éclairs s’abattirent dans les collines. Puis il y eut une sauvage bourrasque, et, mêlé à son rugissement, un cri aigu et perçant. Les hobbits avaient déjà entendu un cri semblable dans la lointaine Marêche, en fuyant Hobbiteville ; et même là, dans les bois du Comté, il leur avait glacé le sang. Ici, dans le désert, sa terreur était bien plus grande : ils se sentirent percés par de froides lames d’horreur et de désespoir, arrêtant le cœur, coupant le souffle. Sam tomba face contre terre. Sans le vouloir, Frodo lâcha prise et se couvrit la tête et les oreilles. Chancelant, il perdit pied et glissa en bas avec un cri plaintif.