Psychopathologie de la vie quotidienne
- Автор: Фрейд Зигмунд
- Год: 22
- Язык: французский
- Жанр: Психология
Электронная книга - «Psychopathologie de la vie quotidienne». Краткое содержание книги:
Je rapporte, d'après M. Otto Rank, un autre cas d' «explication d'un prétendu pressentiment» (Zentralbl. f. Psychoanal., 11, 5):
«Il y a quelque temps, j'ai fait moi-même l'expérience d'une variante bizarre de cette «miraculeuse coïncidence» qui consiste à rencontrer une personne à laquelle on vient justement de penser. Je me rends la veille de Noël à la Banque d'Autriche-Hongrie pour échanger, en vue des étrennes, un billet de dix couronnes contre dix pièces de 1 couronne en argent. Plongé dans des rêves ambitieux liés au contraste entre la maigre somme que j'allais toucher et les énormes masses d'argent accumulées dans la banque, je débouche dans la petite rue où est située cette dernière. Je vois devant le portail une automobile; beaucoup de gens entrent dans la banque et en sortent. Je me demande si les employés auront le temps de s'occuper de mes couronnes; je ferai d'ailleurs vite; je déposerai le billet et je dirai: «Donnez-moi de l'or, s'il vous plaît.» J'aperçois aussitôt mon erreur: c'est de l'argent que je dois demander; et je sors de ma rêverie. Je suis à quelques pas de l'entrée et je vois venir au-devant de moi un jeune homme que je crois connaître, mais je que ne puis encore reconnaître avec certitude, à cause de ma myopie, Lorsqu'il s'approche davantage, je reconnais en lui un camarade d'école de mon frère, nommé Gold (or), frère lui-même d'un écrivain connu, sur l'appui duquel j'avais beaucoup compté au début de ma carrière littéraire. Cet appui m'a manqué et, avec lui, le succès matériel espéré qui m'avait préoccupé dans ma rêverie, pendant que je me rendais à la banque. Plongé dans mes rêveries, j'ai donc dû percevoir, sans m'en rendre compte, l'approche de M. Gold, ce qui, dans ma conscience rêvant de succès matériels, s'est manifesté sous la forme de la décision que j'avais prise de demander au caissier de l'or (Gold), à la place de l'argent qui est de valeur moindre. D'autre part, le fait paradoxal que mon inconscient a été capable de percevoir un objet que l'œil n'a reconnu que plus tard s'explique par un «complexe» (Bleuler) particulier qui, orienté vers des choses matérielles, dirigeait mes pas, à l'exclusion de toute autre préoccupation, vers le bâtiment où s'effectuait l'échange entre or et billets de banque.»
On rattache encore au domaine du miraculeux et du mystérieux la bizarre sensation qu'on éprouve à certains moments et dans certaines situations et qui fait qu'on croit avoir déjà vu ce qu'on voit, s'être déjà trouvé une fois dans la même situation, sans toutefois pouvoir se rappeler quand et dans quelles conditions. Je sais que je m'exprime très improprement, en qualifiant de sensation ce qu'on éprouve dans ces moments-là. Il s'agit plutôt d'un jugement, et d'un jugement cognitif; mais ces ras n'en présentent pas moins un caractère particulier, et l'on ne doit pas négliger le fait de l'impossibilité de se souvenir de ce que l'on cherche. J'ignore si l'on s'est sérieusement servi de ce phénomène du «déjà vu», pour en faire un argument prouvant une existence psychique antérieure de l'individu; mais les psychologues se sont intéressés à ce phénomène et se sont livrés aux spéculations les plus variées à propos de cette énigme. Aucune des explications proposées ne me paraît correcte, car toutes ne tiennent compte que des détails qui accompagnent le phénomène et des conditions qui le favorisent. La plupart des psychologues actuels négligent complètement les processus psychiques qui, à mon avis, sont seuls susceptibles de fournir l'explication du «déjà vu» – je veux parler des rêveries inconscientes.
Je crois qu'on a tort de qualifier d'illusion la sensation du «déjà vu et déjà éprouvé». Il s'agit réellement, dans ces moments-là, de quelque chose qui a déjà été éprouvé; seulement, ce quelque chose ne peut faire l'objet d'un souvenir conscient, parce que l'individu n'en a jamais eu conscience. Bref, la sensation du «déjà vu» correspond au souvenir d'une rêverie inconsciente. Il y a des rêveries (rêves éveillés) inconscientes, comme il y a des rêveries conscientes, que chacun connaît par sa propre expérience.
Je sais que le sujet mériterait une discussion approfondie; mais je ne donnerai ici que l'analyse d'un seul cas de «déjà vu», et encore parce que la sensation a été remarquable par son intensité et sa durée. Une dame, aujourd'hui âgée de 37 ans, prétend se rappeler de la façon la plus nette qu'étant venue, à l'âge de 12 ans et demi, en visite chez des amies habitant la campagne, elle eut la sensation, en entrant pour la première fois dans le jardin, d'y avoir déjà été. La même sensation se renouvela, lorsqu'elle entra dans les appartements, de sorte qu'elle savait d'avance quelle pièce serait la suivante, quel coup d'œil on aurait de cette pièce, etc. Il résulte de tous les renseignements recueillis que c'était bien pour la première fois qu'elle voyait et la maison et le jardin. La dame qui racontait cela, n'en cherchait pas l'explication psychologique, mais voyait dans la sensation qu'elle avait éprouvée alors un pressentiment prophétique du rôle que ces amies devaient jouer plus tard dans sa vie affective. Mais en réfléchissant aux circonstances dans lesquelles s'est produit ce phénomène, nous trouvons facilement les éléments de son explication. Lorsque cette visite fut décidée, elle savait que ces jeunes filles avaient un frère unique, gravement malade. Elle put le voir pendant son séjour là-bas, lui trouva très mauvaise mine et se dit qu'il ne tarderait pas à mourir. Or, son unique frère à elle avait eu, quelques mois auparavant, une diphtérie grave; pendant sa maladie, elle fut éloignée de la maison et séjourna pendant plusieurs semaines chez une parente. Elle croit se rappeler que son frère l'avait accompagnée dans cette visite à la campagne; elle pense même que ce fut sa première grande sortie après sa maladie. Ses souvenirs sur ces points sont d'ailleurs singulièrement vagues, alors qu'elle se rappelle parfaitement tous les autres détails, et notamment la robe qu'elle portait ce jour-là. Il suffit d'un peu d'expérience pour deviner que l'attente de la mort de son frère a alors joué un grand rôle dans la vie de cette jeune fille et que cette attente n'a jamais été consciente, ou bien a subi un refoulement énergique a la suite de l'heureuse issue de la maladie. Dans le cas contraire (si son frère était mort), elle aurait été obligée de mettre une autre robe, et notamment une robe de deuil. Elle retrouve chez ses amies une situation analogue: un frère unique, en danger de mort (il est d'ailleurs mort peu après). Elle aurait dû se souvenir consciemment qu'elle s'était trouvée elle-même dans cette situation quelque mois auparavant; niais empêchée d'évoquer ce souvenir, parce qu'il était refoulé, elle a transféré sa sensation de souvenir à la maison et an jardin, ce qui lui fit éprouver un sentiment de «fausse reconnaissance», l'illusion d'avoir déjà vu tout cela. Nous pouvons conclure du fait du refoulement que l'attente où elle se trouvait à l'époque de voir son frère mourir avait presque le caractère d'un désir capricieux: elle serait alors restée l'enfant unique. Au cours de la névrose dont elle fut atteinte ultérieurement elle était obsédée de la façon la plus intense par la crainte de voir ses parents mourir, crainte derrière laquelle l'analyse a pu, comme toujours, découvrir un désir inconscient ayant le même contenu.