Le Lis et le Lion
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #6
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253004653
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Le Lis et le Lion». Краткое содержание книги:
Le comte Robert d'Artois anime ces années décisives pour l'Occident européen. Nul ne s'est dépensé plus que lui pour faire attribuer la couronne à son cousin Philippe de Valois. En échange, il attend qu'on lui rende le comté de ses aïeux. Pour soutenir son bon droit, rien ne l'arrête : ni l'usage de faux, ni le parjure ou les crimes. Déchu de ses titres, banni de sa patrie, c'est lui qui prononcera, devant le roi Edouard III et le Parlement d'Angleterre, la harangue qui sera le premier acte de la guerre de Cent Ans.
Et Frère Jourdain d’Espagne, fidèle à la promesse donnée, s’était mis à la recherche de Giannino ; mais la guerre et la peste l’avaient empêché d’aller plus loin que Paris. Les Tolomei n’y tenaient plus comptoir. Frère Jourdain ne se sentait plus en âge d’entreprendre de longs voyages.
— Il remit donc confession et récit, reprit Rienzi, à un autre religieux de son ordre, le Frère Antoine, homme d’une grande sainteté qui a accompli plusieurs fois le pèlerinage de Rome et qui m’était venu visiter précédemment. C’est ce Frère Antoine qui, voici deux mois, se trouvant malade à Porto Vénère, m’a laissé connaître tout ce que je viens de vous apprendre, en m’envoyant les pièces et son propre récit. J’ai un moment hésité, je vous l’avoue, à croire toutes ces choses. Mais, à la réflexion, elles m’ont paru trop extraordinaires et fantastiques pour avoir été inventées ; l’imagination humaine ne saurait aller jusque-là. C’est la vérité souvent qui nous surprend. J’ai fait contrôler les dates, recueillir divers indices, et envoyé à votre recherche ; je vous ai d’abord adressé ces émissaires qui, faute d’être porteurs d’un écrit, n’ont pu vous convaincre de venir à moi ; et enfin, je vous ai mandé cette lettre grâce à laquelle, mon grandissime Seigneur, vous vous trouvez ici. Si vous voulez faire valoir vos droits à la couronne de France, je suis prêt à vous y aider.
On venait d’apporter un miroir d’argent. Giannino l’approcha des grands candélabres, et s’y regarda longuement. Il n’avait jamais aimé son visage ; cette rondeur un peu molle, ce nez droit mais sans caractère, ces yeux bleus sous des sourcils trop pâles, était-ce là le visage d’un roi de France ? Giannino cherchait, dans le fond du miroir, à dissiper le fantôme, à se reconstituer…
Le tribun lui posa la main sur l’épaule.
— Ma naissance aussi, dit-il gravement, fut longtemps entourée d’un bien singulier mystère. J’ai grandi dans une taverne de cette ville ; j’y ai servi le vin aux portefaix. Je n’ai su qu’assez tard de qui j’étais le fils.
Son beau masque d’empereur, où seule la narine droite frémissait, s’était un peu affaissé.
III
« NOUS, COLA DE RIENZI… »
Giannino, sortant du Capitole à l’heure où les premières lueurs de l’aurore commençaient à ourler d’un trait cuivré les ruines du Palatin, ne rentra pas dormir au Campo dei Fiori. Une garde d’honneur, fournie par le tribun, le conduisit de l’autre côté du Tibre, au château Saint-Ange où un appartement lui avait été préparé.
Le lendemain, cherchant l’aide de Dieu pour apaiser le grand trouble qui l’agitait, il passa plusieurs heures dans une église voisine ; puis il regagna le château Saint-Ange. Il avait demandé son ami Guidarelli ; mais il fut prié de ne s’entretenir avec personne avant d’avoir revu le tribun. Il attendit, seul jusqu’au soir, qu’on vînt le chercher. Il semblait que Cola de Rienzi ne traitât ses affaires que de nuit.
Giannino retourna donc au Capitole où le tribun l’entoura de plus grands égards encore que la veille et s’enferma de nouveau avec lui.
Cola de Rienzi avait son plan de campagne qu’il exposa : il adressait immédiatement des lettres au pape, à l’Empereur, à tous les souverains de la chrétienté, les invitant à lui envoyer leurs ambassadeurs pour une communication de la plus haute importance, mais sans laisser percer la nature de cette communication ; puis, devant tous les ambassadeurs réunis en une audience solennelle, il faisait apparaître Giannino, revêtu des insignes royaux, et le leur désignait comme le véritable roi de France… Si le noblissime Seigneur lui donnait son accord, bien entendu.
Giannino était roi de France depuis la veille, mais banquier siennois depuis vingt ans ; et il se demandait quel intérêt Rienzi pouvait avoir à prendre ainsi parti pour lui, avec une impatience, une fébrilité presque, qui agitait tout le grand corps du potentat. Pourquoi, alors que depuis la mort de Louis X quatre rois s’étaient succédé au trône de France, voulait-il ouvrir une telle contestation ? Était-ce simplement, comme il l’affirmait, pour dénoncer une injustice monstrueuse et rétablir un prince spolié dans son droit ? Le tribun livra assez vite le bout de sa pensée.
— Le vrai roi de France pourrait ramener le pape à Rome. Ces faux rois ont de faux papes.
Rienzi voyait loin. La guerre entre la France et l’Angleterre, qui commençait à tourner en guerre d’une moitié de l’Occident contre l’autre, avait, sinon pour origine, au moins pour fondement juridique, une querelle successorale et dynastique. En faisant surgir le titulaire légitime et véritable du trône de France, on déboutait les deux autres rois de toutes leurs prétentions. Alors, les souverains d’Europe, au moins les souverains pacifiques, tenaient assemblée à Rome, destituaient le roi Jean II et rendaient au roi Jean Ier sa couronne. Et Jean Ier décidait le retour du Saint-Père dans la Ville éternelle. Il n’y avait plus de visées de la cour de France sur les terres impériales d’Italie ; il n’y avait plus de luttes entre Guelfes et Gibelins ; l’Italie, dans son unité retrouvée, pouvait aspirer à reprendre sa grandeur de jadis ; enfin le pape et le roi de France, s’ils le souhaitaient, pouvaient même, de l’artisan de cette grandeur et de cette paix, de Cola de Rienzi, fils d’empereur, faire l’Empereur, et pas un empereur à l’allemande, un empereur à l’antique ! La mère de Cola était du Trastevere, où les ombres d’Auguste, de Titus, de Trajan, se promènent toujours, même aux tavernes, et y font lever les rêves…
Le lendemain 4 octobre, au cours d’une troisième entrevue, celle-ci dans la journée, Rienzi remettait à Giannino, qu’il appelait désormais Giovanni di Francia, toutes les pièces de son extraordinaire dossier : la confession de la fausse mère, le récit du Frère Jourdain d’Espagne, la lettre du Frère Antoine ; enfin, ayant appelé un de ses secrétaires, il commença de dicter l’acte qui authentifiait le tout :
— Nous, Cola de Rienzi, chevalier par la grâce du Siège apostolique, sénateur illustre de la Cité sainte, juge, capitaine et tribun du peuple romain, avons bien examiné les pièces qui nous ont été délivrées par le Frère Antoine, et nous y avons d’autant plus ajouté foi qu’après tout ce que nous avons appris et entendu, c’est en effet par la volonté de Dieu que le royaume de France a été en proie, pendant de longues années, tant à la guerre qu’à des fléaux de toutes sortes, toutes choses que Dieu a permises, nous le croyons, en expiation de la fraude qui a été commise à l’égard de cet homme, et qui a fait qu’il a été longtemps dans l’abaissement et la pauvreté…
Le tribun semblait plus nerveux que la veille ; il s’arrêtait de dicter chaque fois qu’un bruit non familier parvenait à son oreille, ou au contraire qu’un silence un peu long s’établissait. Ses gros yeux se dirigeaient souvent vers les fenêtres ouvertes ; on eût dit qu’il épiait la ville.
— … Giannino s’est présenté devant nous, à notre invitation, le jeudi 2 octobre. Avant de lui parler de ce que nous avions à lui dire, nous lui avons demandé ce qu’il était, sa condition, son nom, celui de son père, et toutes les choses qui le concernaient. D’après ce qu’il nous a répondu, nous avons trouvé que ses paroles s’accordaient avec ce que disaient les lettres du Frère Antoine ; ce que voyant, nous lui avons respectueusement révélé tout ce que nous avions appris. Mais comme nous savons qu’un mouvement se prépare à Rome contre nous…
Giannino eut un sursaut. Comment ! Cola de Rienzi, si puissant qu’il parlait d’envoyer des ambassadeurs au pape et à tous les princes du monde, redoutait… Il leva le regard vers le tribun ; celui-ci confirma, en abaissant lentement les paupières sur ses yeux clairs ; sa narine droite tremblait.