Le Lis et le Lion
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #6
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253004653
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Le Lis et le Lion». Краткое содержание книги:
Le comte Robert d'Artois anime ces années décisives pour l'Occident européen. Nul ne s'est dépensé plus que lui pour faire attribuer la couronne à son cousin Philippe de Valois. En échange, il attend qu'on lui rende le comté de ses aïeux. Pour soutenir son bon droit, rien ne l'arrête : ni l'usage de faux, ni le parjure ou les crimes. Déchu de ses titres, banni de sa patrie, c'est lui qui prononcera, devant le roi Edouard III et le Parlement d'Angleterre, la harangue qui sera le premier acte de la guerre de Cent Ans.
Chaque homme en venant au monde est investi d’une fonction infime ou capitale, mais généralement inconnue de lui-même, et que sa nature, ses rapports avec ses semblables, les accidents de son existence le poussent à remplir, à son insu, mais avec l’illusion de la liberté. Robert d’Artois avait mis le feu à l’occident du monde ; sa tâche était achevée.
Lorsque le roi Édouard III, en Flandre, apprit sa mort, ses cils se mouillèrent, et il envoya à la reine Philippa une lettre où il disait :
« Doux cœur, Robert d’Artois notre cousin est à Dieu commandé ; pour l’affection que nous avions envers lui et pour notre honneur, nous avons écrit à nos chancelier et trésorier, et les avons chargés de le faire enterrer en notre cité de Londres. Nous voulons, doux cœur, que vous veilliez à ce qu’ils fassent bien selon notre volonté. Que Dieu soit gardien de vous. Donné sous notre sceau privé en la ville de Grandchamp, le jour de Sainte-Catherine, l’an de notre règne d’Angleterre seizième et de France tiers. »
Au début de janvier 1343, la crypte de la cathédrale Saint-Paul, à Londres, reçut le plus lourd cercueil qui y fût jamais descendu.
… Et ici l’auteur, contraint par l’histoire à tuer son personnage préféré, avec lequel il a vécu six années, éprouve une tristesse égale à celle du roi Édouard d’Angleterre ; la plume, comme disent les vieux conteurs de chroniques, lui échappe hors des doigts, et il n’a plus le désir de poursuivre, au moins immédiatement, sinon pour faire connaître au lecteur la fin de quelques-uns des principaux héros de ce récit.
Franchissons onze ans, et franchissons les Alpes…
ÉPILOGUE
JEAN Ier L’INCONNU
I
LA ROUTE QUI MÈNE À ROME
Le lundi 22 septembre 1354, à Sienne, Giannino Baglioni, notable de cette ville, reçut au palais Tolomei, où sa famille tenait compagnie de banque, une lettre du fameux Cola de Rienzi qui avait saisi le gouvernement de Rome en reprenant le titre antique de tribun. Dans cette lettre, datée du Capitole et du jeudi précédent, Cola de Rienzi écrivait au banquier :
« Très cher ami, nous avons envoyé des messagers à votre recherche avec mission de vous prier, s’ils vous rencontraient, de vouloir bien vous rendre à Rome auprès de nous. Ils nous ont rapporté qu’ils vous avaient en effet découvert à Sienne, mais n’avaient pu vous déterminer à venir nous voir. Comme il n’était pas certain qu’on vous découvrirait, nous ne vous avions pas écrit ; mais maintenant que nous savons où vous êtes, nous vous prions de venir nous trouver en toute diligence, aussitôt que vous aurez reçu cette lettre, et dans le plus grand secret, pour affaire concernant le royaume de France. »
Pour quelle raison le tribun, grandi dans une taverne du Trastevere mais qui affirmait être fils adultérin de l’empereur Henri VII d’Allemagne – donc un demi-frère du roi Jean de Bohême – et en qui Pétrarque célébrait le restaurateur des anciennes grandeurs de l’Italie, pour quelle raison Cola de Rienzi voulait-il s’entretenir, et d’urgence, et secrètement, avec Giannino Baglioni ? Celui-ci ne cessait de se poser la question, les jours suivants, tandis qu’il cheminait vers Rome, en compagnie de son ami le notaire Angelo Guidarelli auquel il avait demandé de l’accompagner, d’abord parce qu’une route faite à deux semble moins longue, et aussi parce que le notaire était un garçon avisé qui connaissait bien toutes les affaires de banque.
En septembre le ciel est encore chaud sur la campagne siennoise, et le chaume des moissons couvre les champs comme d’une fourrure fauve. C’est l’un des plus beaux paysages du monde ; Dieu y a tracé avec aisance la courbe des collines, et répandu une végétation riche, diverse, où le cyprès règne en seigneur. L’homme a su travailler cette terre et partout y semer ses logis, qui, de la plus princière villa à la plus humble métairie, possèdent tous, avec leur couleur ocre et leurs tuiles rondes, la même grâce et la même harmonie. La route n’est jamais monotone, serpente, s’élève, descend vers de nouvelles vallées, entre des cultures en terrasses et des oliveraies millénaires. À Sienne, Dieu et l’homme ont eu également du génie.
Quelles étaient ces affaires de France dont le tribun de Rome désirait parler, en secret, au banquier de Sienne ? Pourquoi l’avait-il fait approcher à deux reprises, et lui avait-il envoyé cette lettre pressante où il le traitait de « très cher ami » ? De nouveaux prêts à consentir au roi de Paris, sans doute, ou des rançons à acquitter pour quelques grands seigneurs prisonniers en Angleterre ? Giannino Baglioni ignorait que Cola de Rienzi s’intéressât tellement au sort des Français.
Et si même il en était ainsi, pourquoi le tribun ne s’adressait-il pas aux autres membres de la compagnie, aux plus anciens, à Tolomeo Tolomei, à Andréa, à Giaccomo, qui connaissaient bien mieux ces questions, et étaient allés à Paris autrefois liquider l’héritage du vieil oncle Spinello, quand on avait dû fermer les comptoirs de France ? Certes Giannino était né d’une mère française, une belle jeune dame un peu triste, qu’il revoyait au centre de ses souvenirs d’enfance, dans un manoir vétuste en un pays pluvieux. Et certes, son père, Guccio Baglioni, mort depuis quatorze ans déjà, le cher homme, au cours d’un voyage en Campanie… et Giannino, balancé par le pas de son cheval, dessinait un signe de croix discret sur sa poitrine… son père, du temps qu’il séjournait en France, s’était trouvé fort mêlé à de grandes affaires de cour, entre Paris, Londres, Naples et Avignon. Il avait approché les rois et les reines, et même assisté au fameux conclave de Lyon…
Mais Giannino n’aimait pas se souvenir de la France, précisément à cause de sa mère jamais revue, et dont il ignorait si elle était encore vivante ou trépassée ; à cause de sa naissance, légitime selon son père, illégitime aux yeux des autres membres de la famille, de tous ces parents brusquement découverts lorsqu’il avait neuf ans : le grand-père Mino Baglioni, les oncles Tolomei, les innombrables cousins… Longtemps Giannino s’était senti étranger, parmi eux. Il avait tout fait pour effacer cette dissemblance, pour s’intégrer à la communauté, pour devenir un Siennois, un banquier, un Baglioni.
S’étant spécialisé dans le négoce des laines, peut-être parce qu’il gardait quelque nostalgie des moutons, des prés verts et des matins de brume, il avait épousé, deux ans après le décès de son père, une héritière de bonne famille siennoise, Giovanna Vivoli, dont lui étaient nés trois fils et avec laquelle il avait vécu fort heureux pendant six ans, avant qu’elle ne mourût pendant l’épidémie de peste noire, en 48. Remarié l’année suivante à une autre héritière, Francesca Agazzano, deux fils encore réjouissaient son foyer, et il attendait présentement une nouvelle naissance.
Il était estimé de ses compatriotes, conduisait ses affaires avec honnêteté, et devait à la considération publique la charge de camerlingue de l’hôpital Notre-Dame-de-la-Miséricorde…
San Quirico d’Orcia, Radicofani, Acquapendente, le lac de Bolsena, Montefiascone ; les nuits passées aux hôtelleries à gros portiques, et la route reprise au matin… Giannino et Guidarelli étaient sortis de la Toscane. À mesure qu’il avançait, Giannino se sentait davantage décidé à répondre au tribun Cola, avec toute la courtoisie possible, qu’il ne voulait point se mêler de transactions en France. Le notaire Guidarelli l’approuvait pleinement ; les compagnies italiennes gardaient trop mauvais souvenir des spoliations, et trop se détériorait le royaume de France, depuis le début de la guerre d’Angleterre, pour qu’on pût y prendre le moindre risque d’argent. Mieux valait vivre en une bonne petite république comme Sienne, aux arts et au commerce prospères, qu’en ces grandes nations gouvernées par des fous[31] !
31
En dépit des luttes politiques, émeutes, rivalités entre les classes sociales ou avec les cités voisines qui sont le lot commun des républiques italiennes à cette époque, Sienne connut au XIVème siècle sa grande période de prospérité et de gloire, autant pour ses arts que pour son commerce. Entre l’occupation de la ville par Charles de Valois en 1301 et sa conquête en 1399 par Jean Galeazzo Visconti, duc de Milan, le seul malheur véritable qui s’abattit sur Sienne fut l’épidémie de peste de 1347-1348.