Le Lis et le Lion
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #6
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253004653
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Le Lis et le Lion». Краткое содержание книги:
Le comte Robert d'Artois anime ces années décisives pour l'Occident européen. Nul ne s'est dépensé plus que lui pour faire attribuer la couronne à son cousin Philippe de Valois. En échange, il attend qu'on lui rende le comté de ses aïeux. Pour soutenir son bon droit, rien ne l'arrête : ni l'usage de faux, ni le parjure ou les crimes. Déchu de ses titres, banni de sa patrie, c'est lui qui prononcera, devant le roi Edouard III et le Parlement d'Angleterre, la harangue qui sera le premier acte de la guerre de Cent Ans.
L’esprit de Giannino remontait vers ses premiers souvenirs. Il voyait la chambre de Cressay et sa mère blonde et belle… Elle était morte depuis neuf ans, et il ne le savait pas. Et voilà qu’à présent elle n’était plus sa mère.
Frère Jourdain, à la demande de la mourante, avait consigné par écrit cette confession qui constituait la révélation d’un extraordinaire secret d’État, et d’un non moins extraordinaire crime.
— Je vous montrerai la confession, ainsi que la lettre de Frère Jourdain ; tout cela est en ma possession, dit Cola de Rienzi.
Le tribun parla pendant quatre heures pleines. Il n’en fallait pas moins, et d’abord pour instruire Giannino d’événements, vieux de quarante ans, qui faisaient partie de l’histoire du royaume de France : la mort de Marguerite de Bourgogne, le remariage du roi Louis X avec Clémence de Hongrie.
— Mon père avait été de l’ambassade qui alla chercher la reine à Naples ; il me l’a plusieurs fois raconté, dit Giannino ; il faisait partie de la suite d’un certain comte de Bouville…
— Le comte de Bouville, dites-vous ? Tout se confirme bien ! C’est ce même Bouville qui était curateur au ventre de la reine Clémence, votre mère, noblissime Seigneur, et qui alla faire prendre, pour vous nourrir, la dame de Cressay au couvent où elle venait d’accoucher. Elle a raconté cela précisément.
À mesure que le tribun parlait, son visiteur se sentait perdre la raison. Tout était retourné ; les ombres devenaient claires, le jour devenait noir. Giannino obligeait souvent Rienzi à revenir en arrière, comme lorsqu’on reprend une opération de calcul trop compliquée. Il apprenait d’un seul coup que son père n’était pas son père, que sa mère n’était pas sa mère, et que son père véritable, un roi de France, assassin d’une première épouse, avait fini lui-même assassiné. Il cessait d’être le frère de lait d’un roi de France mort au berceau ; il était ce roi même soudain ressuscité.
— On vous a toujours appelé Jean, n’est-ce pas ? La reine votre mère vous avait donné ce nom à cause d’un vœu. Jean ou Giovanni, qui fait Giovannino, ou Giannino… Vous êtes Jean Ier le Posthume.
Le Posthume ! Une appellation sinistre, un de ces mots qui évoquent le cimetière et que les Toscans n’entendent pas sans faire les cornes avec leur main gauche.
Brusquement, le comte Robert d’Artois, la comtesse Mahaut, ces noms qui appartenaient aux grands souvenirs de son père… non, pas son père ; enfin l’autre, Guccio Baglioni… surgissaient dans le récit du tribun, chargés de rôles terribles. La comtesse Mahaut, qui avait déjà empoisonné le père de Giannino, oui, le roi Louis !… avait entrepris de faire périr également le nouveau-né.
— Mais le comte de Bouville, prudent, avait échangé l’enfant de la reine avec celui de la nourrice, qui d’ailleurs s’appelait Jean, également. C’est ce dernier qui a été tué, et enterré à Saint-Denis…
Et Giannino éprouva comme une sensation d’épaississement de son malaise, parce qu’il ne pouvait se déshabituer si vite d’être Giannino Baglioni, l’enfant du marchand siennois, et que c’était comme si on lui annonçait qu’il avait cessé de respirer à l’âge de cinq jours et que sa vie depuis, toutes ses pensées, tous ses actes, son corps même, n’étaient qu’illusion. Il se sentait s’évanouir, s’emplir d’ombre, se muer en son propre fantôme. Où se trouvait-il vraiment, sous la dalle de Saint-Denis, ou bien ici, au Capitole ?
— Elle m’appelait parfois : « Mon petit prince », murmura-t-il.
— Qui cela ?
— Ma mère… je veux dire, la dame de Cressay… quand nous étions seuls. Je croyais que c’était un mot comme les mères de France en donnent à leurs enfants ; et elle me baisait les mains, et elle se mettait à pleurer… Oh ! que de choses me reviennent… Et cette pension qu’envoyait le comte de Bouville, et qui faisait que les oncles Cressay, le barbu et l’autre, étaient plus gentils avec moi les jours où la bourse arrivait.
Qu’étaient devenus tous ces gens ? Ils étaient morts pour la plupart, et depuis longtemps : Mahaut, Bouville, Robert d’Artois… Les frères Cressay avaient été armés chevaliers la veille de la bataille de Crécy, sur un jeu de mots du roi Philippe VI.
— Ils devaient être déjà assez vieux…
Mais alors, si Marie de Cressay n’avait jamais voulu revoir Guccio Baglioni, ce n’était pas qu’elle le détestât, comme celui-ci le prétendait amèrement, mais pour garder le serment qu’on lui avait fait prononcer par force, en lui remettant le petit roi sauvé.
— Par crainte de représailles également, sur elle-même ou sur son mari, expliqua Cola de Rienzi. Car ils étaient mariés, secrètement mais réellement, par un moine. Cela aussi elle l’a dit dans sa confession. Et un jour Baglioni est venu vous enlever, quand vous aviez neuf ans.
— Je me souviens bien de ce départ… et elle, ma… la dame de Cressay, elle ne s’est jamais remariée.
— Jamais, puisqu’elle avait contracté union.
— Lui non plus ne s’est pas remarié.
Giannino resta songeur un moment, s’entraînant à penser à la morte de Cressay, au mort de Campanie, comme à des parents d’adoption. Puis soudain il demanda :
— Pourrais-je avoir un miroir ?
— Certes, dit le tribun avec une légère surprise.
Il frappa dans ses mains et donna un ordre à un serviteur.
— J’ai vu la reine Clémence, une fois… précisément quand je fus emmené de Cressay et que je passai quelques jours à Paris, chez l’oncle Spinello. Mon père… adoptif, ainsi que vous dites… me conduisit la saluer. Elle m’a donné des dragées. Alors, c’était elle, ma mère ?
Les larmes lui montaient aux yeux. Il glissa la main sous le col de sa robe, sortit un petit reliquaire pendu à une cordelette de soie :
— Cette relique de saint Jean venait d’elle…
Il cherchait désespérément à retrouver les traits exacts du visage de la reine, pour autant qu’ils se fussent inscrits dans sa mémoire d’enfant. Il se rappelait seulement l’apparition d’une femme merveilleusement belle, tout en blanc dans le costume des reines veuves, et qui lui avait posé sur le front une main distraite et rose… « Et je n’ai pas su que j’étais devant ma mère. Et elle, jusqu’à son dernier jour, a cru son fils mort… »
Ah ! cette comtesse Mahaut était une bien grande criminelle, pour avoir non seulement assassiné un innocent nouveau-né, mais encore jeté dans tant d’existences le désarroi et le malheur !
L’impression d’irréalité de sa personne avait à présent disparu chez Giannino pour faire place à une sensation de dédoublement tout aussi angoissante. Il était lui-même et un autre, le fils du banquier siennois et le fils du roi de France.
Et sa femme, Francesca ? Il y pensa soudain. Qui avait-elle épousé ? Et ses propres enfants ? Alors ils descendaient de Hugues Capet, de Saint Louis, de Philippe le Bel ?
— Le pape Jean XXII devait avoir eu vent de cette affaire, reprit Cola de Rienzi. On m’a rapporté que certains cardinaux dans son entourage chuchotaient qu’il doutait que le fils du roi Louis X fût mort. Simple présomption, pensait-on, comme il en court tellement et qui ne paraissait guère fondée, jusqu’à cette confession in extremis de votre mère adoptive, votre nourrice, qui fit promettre au moine augustin de vous rechercher et vous apprendre la vérité. Toute sa vie, elle avait, par son silence, obéi aux ordres des hommes : mais à l’instant de paraître devant Dieu, et comme ceux qui lui avaient imposé ce silence étaient décédés sans l’avoir relevée du serment, elle voulut se délivrer de son secret.