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Le vicomte de Bragelonne Tome IV

Электронная книга - «Le vicomte de Bragelonne Tome IV». Краткое содержание книги:

Dernière page de l'histoire des quatre amis, d'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis… Le règne de Louis XIV commence, chacun a vieilli et évolué, mais conserve sa personnalité d'autrefois. Dans ce livre, le héros est le vicomte de Bragelonne, qui n'est autre que le fils d'Athos, mais les anciens mousquetaires ne sont jamais loin quand il s'agit d'intrigues et d'aventures…
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– Et puis, reprit ce dernier après s’être dompté, serais-je l’homme que je suis? serais-je un ami véritable si je vous exposais, vous que le roi hait déjà, à un sentiment plus redoutable encore du jeune roi? L’avoir volé, ce n’est rien; avoir courtisé sa maîtresse, c’est peu; mais tenir dans vos mains sa couronne et son honneur, allons donc! il vous arracherait plutôt le cœur de ses propres mains!

– Vous ne lui avez rien laissé voir du secret?

– J’eusse mieux aimé avaler tous les poisons que Mithridate a bus en vingt ans pour essayer à ne pas mourir.

– Qu’avez-vous fait, alors?

– Ah! nous y voici, monseigneur. Je crois que je vais exciter en vous quelque intérêt. Vous m’écoutez toujours, n’est-ce pas?

– Si j’écoute! Dites.

Aramis fit un tour dans la chambre, s’assura de la solitude, du silence, et revint se placer près du fauteuil dans lequel Fouquet attendait ses révélations avec une anxiété profonde.

– J’avais oublié de vous dire, reprit Aramis en s’adressant à Fouquet, qui l’écoutait avec une attention extrême, j’avais oublié une particularité remarquable touchant ces jumeaux: c’est que Dieu les a faits tellement semblables l’un à l’autre, que lui seul, s’il les citait à son tribunal, les saurait distinguer l’un de l’autre. Leur mère ne le pourrait pas.

– Est-il possible! s’écria Fouquet.

– Même noblesse dans les traits, même démarche, même taille, même voix.

– Mais la pensée? mais l’intelligence? mais la science de la vie?

– Oh! en cela, inégalité, monseigneur. Oui, car le prisonnier de la Bastille est d’une supériorité incontestable sur son frère, et si, de la prison, cette pauvre victime passait sur le trône, la France n’aurait pas, depuis son origine peut-être, rencontré un maître plus puissant par le génie et la noblesse de caractère.

Fouquet laissa un moment tomber dans ses mains son front apposant par ce secret immense. Aramis s’approchait de lui:

– Il y a encore inégalité, dit-il en poursuivant son œuvre tentatrice, inégalité pour vous, monseigneur, entre les deux jumeaux, fils de Louis XIII: c’est que le dernier venu ne connaît pas M. Colbert.

Fouquet se releva aussitôt avec des traits pâles et altérés. Le coup avait porté, non pas en plein cœur, mais en plein esprit.

– Je vous comprends, dit-il à Aramis: vous me proposez une conspiration.

– À peu près.

– Une de ces tentatives qui, ainsi que vous le disiez au début de cet entretien, changent le sort des empires.

– Et des surintendants; oui, monseigneur.

– En un mot, vous me proposez d’opérer une substitution du fils de Louis XIII qui est prisonnier aujourd’hui au fils de Louis XIII qui dort dans la chambre de Morphée en ce moment?

Aramis sourit avec l’éclat sinistre de sa sinistre pensée.

– Soit! dit-il.

– Mais, reprit Fouquet après un silence pénible, vous n’avez pas réfléchi que cette œuvre politique est de nature à bouleverser tout le royaume, et que, pour arracher cet arbre aux racines infinies qu’on appelle un roi, pour le remplacer par un autre, la terre ne sera jamais raffermie à ce point que le nouveau roi soit assuré contre le vent qui restera de l’ancien orage et contre les oscillations de sa propre masse.

Aramis continua de sourire.

– Songez donc, continua M. Fouquet en s’échauffant avec cette force de talent qui creuse un projet et le mûrit en quelques secondes, et avec cette largeur de vue qui en prévoit toutes les conséquences et en embrasse tous les résultats, songez donc qu’il nous faut assembler la noblesse, le clergé, le tiers état, déposer le prince régnant, troubler par un affreux scandale la tombe de Louis XIII, perdre la vie et l’honneur d’une femme, Anne d’Autriche, la vie et la paix d’une autre femme, Marie-Thérèse, et que, tout cela fini, Si nous le finissons…

– Je ne vous comprends pas, dit froidement Aramis. Il n’y a pas un mot utile dans tout ce que vous venez de dire là.

– Comment! fit le surintendant surpris; vous ne discutez pas la pratique, un homme comme vous? Vous vous bornez aux joies enfantines d’une illusion politique, et vous négligez les chances de l’exécution, c’est-à-dire la réalité; est-ce possible?

– Mon ami, dit Aramis en appuyant sur le mot avec une sorte de familiarité dédaigneuse, comment fait Dieu pour substituer un roi à un autre?

– Dieu! s’écria Fouquet, Dieu donne un ordre à son agent, qui saisit le condamné, l’emporte et fait asseoir le triomphateur sur le trône devenu vide. Mais vous oubliez que cet agent s’appelle la mort. Oh! mon Dieu! monsieur d’Herblay, est-ce que vous auriez l’idée…

– Il ne s’agit pas de cela, monseigneur. En vérité, vous allez au-delà du but. Qui donc vous parle d’envoyer la mort au roi Louis XIV? qui donc vous parle de suivre l’exemple de Dieu dans la stricte pratique de ses œuvres? Non. Je voulais vous dire que Dieu fait les choses sans bouleversement, sans scandale, sans efforts, et que les hommes inspirés par Dieu réussissent comme lui dans ce qu’ils entreprennent, dans ce qu’ils tentent, dans ce qu’ils font.

– Que voulez-vous dire?

– Je voulais vous dire, mon ami, reprit Aramis avec la même intonation qu’il avait donnée à ce mot ami, quand il l’avait prononcé pour la première fois, je voulais vous dire que, s’il y a eu bouleversement, scandale et même effort dans la substitution du prisonnier au roi, je vous défie de me le prouver.

– Plaît-il? s’écria Fouquet, plus blanc que le mouchoir dont il essuyait ses tempes. Vous dites?…

– Allez dans la chambre du roi, continua tranquillement Aramis, et, vous qui savez le mystère, je vous défie de vous apercevoir que le prisonnier de la Bastille est couché dans le lit de son frère.

– Mais le roi? balbutia Fouquet, saisi d’horreur à cette nouvelle.

– Quel roi? dit Aramis de son plus doux accent, celui qui vous hait ou celui qui vous aime?

– Le roi… d’hier?…

– Le roi d’hier? Rassurez-vous; il a été prendre, à la Bastille, la place que sa victime occupait depuis trop longtemps.

– Juste Ciel! Et qui l’y a conduit?

– Moi.

– Vous?

– Oui, et de la façon la plus simple. Je l’ai enlevé cette nuit, et, pendant qu’il redescendait dans l’ombre, l’autre remontait à la lumière. Je ne crois pas que cela ait fait du bruit. Un éclair sans tonnerre, cela ne réveille jamais personne.

Fouquet poussa un cri sourd, comme s’il eût été atteint d’un coup invisible, et prenant sa tête dans ses deux mains crispées:

– Vous avez fait cela? murmura-t-il.

– Assez adroitement. Qu’en pensez-vous?

– Vous avez détrôné le roi? vous l’avez emprisonné?

– C’est fait.

– Et l’action s’est accomplie ici, à Vaux?

– Ici, à Vaux, dans la chambre de Morphée. Ne semblait-elle pas avoir été bâtie dans la prévoyance d’un pareil acte?

– Et cela s’est passé?

– Cette nuit.

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