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Электронная книга - «Souvenirs De La Maison Des Morts». Краткое содержание книги:

La maison des morts, c'est le bagne de Sibérie où Dostoïevsky a purgé comme condamné politique une peine de quatre années de travaux forcés et de six ans de «service militaire». Il faut noter l'actualité des réflexions sur le pouvoir et la violence dont Dostoïevski a parsemé ces Souvenirs. Comment ne pas penser également aux bagnes qui ont marqué ensuite la Russie, à Staline, au Goulag.
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«- Je l’aime mieux que tout au monde.»

– Tiens!…

– Ce jour-là, je ne soufflai pas mot. Seulement, vers le soir, je lui dis: «- Akoulka! je te tuerai maintenant.» Je ne fermai pas l’œil de toute la nuit, j’allai boire du kvas dans l’antichambre; quand le jour se leva, je rentrai dans la maison. – «Akoulka, prépare-toi à venir aux champs.» Déjà auparavant je me proposais d’y aller; ma femme le savait. – «Tu as raison, me dit-elle, c’est le moment de la moisson; on m’a dit que depuis deux jours l’ouvrier est malade et ne fait rien.» J’attelai la télègue sans dire un mot. En sortant de la ville, on trouve une forêt qui a quinze verstes de long et au bout de laquelle était situé notre champ. Quand nous eûmes fait trois verstes sous bois, j’arrêtai le cheval. – «Allons, lève-toi, Akoulka, ta fin est arrivée.» Elle me regarde tout effrayée, se lève silencieuse. «Tu m’as assez tourmenté, que je lui dis, fais ta prière!» Je l’empoignai par les cheveux – elle avait des tresses longues, épaisses; je les enroule autour de mon bras, je la maintiens entre mes genoux, je sors mon couteau, je lui renverse la tête en arrière, et je lui fends la gorge… Elle crie, le sang jaillit; moi, alors, je jette mon couteau, je l’étreins dans mes bras, je l’étends à terre et je l’embrasse en hurlant de toutes mes forces. Je hurle, elle crie, palpite, se débat; le sang – son sang – me saute à la figure, jaillit sur mes mains, toujours plus fort.

Je pris peur alors, je la laissai, je laissai mon cheval, et je me mis à courir, à courir jusqu’à la maison; j’y entrai par derrière et me cachai dans la vieille baraque du bain, toute déjetée et hors de service: je me couchai sous la banquette et j’y restai caché jusqu’à la nuit noire.

– Et Akoulka?

– Elle se releva pour retourner aussi à la maison. On la retrouva plus tard à cent pas de l’endroit.

– Tu ne l’avais pas achevée, alors?

– …Non! – Chichkof s’arrêta un instant.

– Oui, fit Tchérévine, il y a une veine… si on ne la coupe pas du premier coup, l’homme se débattra, le sang aura beau couler, eh bien! il ne mourra pas.

– Elle est morte tout de même. On la trouva le soir, déjà froide. On avertit qui de droit et l’on se mit à ma recherche. On me trouva pendant la nuit dans ce vieux bain… Et voilà, je suis ici depuis quatre ans déjà, ajouta-t-il après un silence.

– Oui, si on ne les bat pas, on n’arrive à rien, remarqua sentencieusement Tchérévine, en sortant de nouveau sa tabatière. Il prisa longuement, avec des pauses.

– Pourtant, mon garçon, tu as agi très-bêtement. Moi aussi, j’ai surpris ma femme avec un amant. Je la fis venir dans le hangar, je pliai alors un licol en deux et je lui dis: «À qui as-tu juré d’être fidèle? À qui as-tu juré à l’église, hein?» Je l’ai rossée, rossée, avec mon licol, tellement rossée et rossée, pendant une heure et demie, qu’à la fin, éreintée, elle me cria: «Je te laverai les pieds et je boirai cette eau!» On l’appelait Avdotia.

V – LA SAISON D’ÉTÉ.

Avril a déjà commencé; la semaine sainte n’est pas loin. On se met aux travaux d’été. Le soleil devient de jour en jour plus chaud et plus éclatant; l’air fleure le printemps et agit sur l’organisme nerveux. Le forçat enchaîné est troublé, lui aussi, par l’approche des beaux jours; ils engendrent en lui des désirs, des aspirations, une tristesse nostalgique. On regrette plus ardemment sa liberté, je crois, par une journée ensoleillée, que pendant les jours pluvieux et mélancoliques de l’automne et de l’hiver. C’est un fait à remarquer chez tous les forçats: s’ils éprouvent quelque joie d’un beau jour bien clair, ils deviennent en revanche plus impatients, plus irritables. J’ai observé qu’au printemps les querelles étaient plus fréquentes dans notre maison de force. Le tapage, les cris empiraient, les rixes se multipliaient; durant les heures du travail, on surprenait parfois un regard méditatif, obstinément perdu dans le lointain bleuâtre, quelque part, là-bas, de l’autre côté de l’Irtych, où commençait la plaine incommensurable, fuyant à des centaines de verstes, la libre steppe kirghize; on entendait de longs soupirs, exhalés du fond de la poitrine, comme si cet air lointain et libre eût engagé les forçats à respirer, comme s’il eût soulagé leur âme prisonnière et écrasée. – Ah! fait enfin le condamné, et brusquement, comme pour secouer ces rêveries, il empoigne furieusement sa bêche ou ramasse les briques qu’il doit porter d’un endroit à un autre. Au bout d’un instant il a oublié cette sensation fugitive et se remet à rire ou à injurier, suivant son humeur; il s’attaque à la tâche imposée, avec une ardeur inaccoutumée, il travaille de toutes ses forces, comme s’il désirait étouffer par la fatigue une douleur qui l’étrangle. Ce sont des gens vigoureux, tous dans la fleur de l’âge, en pleine possession de leurs forces… Comme les fers sont lourds pendant cette saison! Je ne fais pas de sentimentalisme et je certifie l’exactitude de mon observation. Pendant la saison chaude, sous un soleil de feu, quand on sent dans toute son âme, dans tout son être, la nature qui renaît autour de vous avec une force inexprimable, on a plus de peine à supporter la prison, la surveillance de l’escorte, la tyrannie d’une volonté étrangère.

En outre, c’est au printemps, avec le chant de la première alouette, que le vagabondage commence dans toute la Sibérie, dans toute la Russie: les créatures de Dieu s’évadent des prisons et se sauvent dans les forêts. Après la fosse étouffante, les barques, les fers, les verges, ils vagabondent où bon leur semble, à l’aventure, où la vie leur semble plus agréable et plus facile; ils boivent et mangent ce qu’ils trouvent, au petit bonheur, et s’endorment tranquilles la nuit dans la forêt ou dans un champ, sans souci, sans l’angoisse de la prison, comme des oiseaux du bon Dieu, disant bonne nuit aux seules étoiles du ciel, sous l’œil de Dieu. Tout n’est pas rosé: on souffre quelquefois la faim et la fatigue «au service du général Coucou». Souvent ces vagabonds n’ont pas un morceau de pain à se mettre sous la dent pendant des journées entières; il faut se cacher de tout le monde, se terrer comme des marmottes, il faut voler, piller et quelquefois même assassiner. «Le déporté est un enfant, il se jette sur tout ce qu’il voit», dit-on des exilés en Sibérie. Cet adage peut être appliqué dans toute sa force et avec plus de justesse encore aux vagabonds. Ce sont presque tous des bandits et des voleurs, par nécessité plus que par vocation. Les vagabonds endurcis sont nombreux; il y a des forçats qui s’enfuient après avoir purgé leur condamnation, alors qu’ils sont déjà colons. Ils devraient être heureux de leur nouvelle condition, d’avoir leur pain quotidien assuré. Eh bien! non, quelque chose les soulève et les entraîne. Cette vie dans les forêts, misérable et terrible, mais libre, aventureuse, a pour ceux qui l’ont éprouvée un charme séduisant, mystérieux; – parmi ces fuyards, on s’étonne de voir des gens rangés, tranquilles, qui promettaient de devenir des hommes posés, de bons agriculteurs. Un forçat se mariera, aura des enfants, vivra pendant cinq ans au même endroit, et tout à coup, un beau matin, il disparaîtra, abandonnant femme et enfants, à la stupéfaction de sa famille et de l’arrondissement tout entier. On me montra un jour au bagne un de ces déserteurs du foyer domestique. Il n’avait commis aucun crime, ou du moins on n’avait aucun soupçon sur son compte, mais il avait déserté, déserté toute sa vie. Il avait été à la frontière méridionale de l’Empire, de l’autre côté du Danube, dans la steppe kirghize, dans la Sibérie orientale, au Caucase – en un mot, partout. Qui sait? dans d’autres conditions, cet homme eût été peut-être un Robinson Crusoë, avec sa passion pour les voyages. Je tiens ces détails d’autres forçats, car il n’aimait pas à parler et n’ouvrait la bouche qu’en cas d’absolue nécessité. C’était un tout petit paysan d’une cinquantaine d’années, très-paisible, au visage tranquille et même hébété, d’un calme qui ressemblait à l’idiotisme. Il se plaisait à demeurer assis au soleil et marmottait entre les dents une chanson quelconque, mais si doucement qu’à cinq pas on n’entendait plus rien. Ses traits étaient pour ainsi dire pétrifiés; il mangeait peu, surtout du pain noir; jamais il n’achetait ni pain blanc ni eau-de-vie; je crois même qu’il n’avait jamais eu d’argent, et qu’il n’aurait pas su le compter. Il était indifférent à tout. Il nourrissait quelquefois les chiens de la maison de force de sa propre main, ce que personne ne faisait jamais. (En général le Russe n’aime pas nourrir les chiens.) On disait qu’il avait été marié, deux fois même, qu’il avait quelque part des enfants… Pourquoi l’avait-on envoyé au bagne, je n’en sais rien. Les nôtres croyaient toujours qu’il s’évaderait, mais soit que son heure ne fût pas venue, soit qu’elle fût passée, il subissait sa peine tranquillement. Il n’avait aucunes relations avec l’étrange milieu dans lequel il vivait; il était trop concentré en lui-même pour cela. Il n’eût pas fallu se fier à ce calme apparent; et pourtant qu’aurait-il gagné en s’évadant?

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