Souvenirs De La Maison Des Morts
- Автор: Достоевский Федор Михайлович
- Язык: французский
- Жанр: Русская классическая проза
Электронная книга - «Souvenirs De La Maison Des Morts». Краткое содержание книги:
– Avec grand plaisir, que nous lui disons. – Nous buvons ensemble. Ils nous indiquent alors un endroit où l’on pourrait faire un bon coup. C’était dans une maison à l’extrémité de la ville, qui appartenait à un riche bourgeois. Il y avait là un tas de bonnes choses, aussi nous décidons de tenter l’affaire pendant la nuit. Dès que nous essayons de faire notre coup à nous cinq, voilà qu’on nous attrape et qu’on nous mène au poste, puis chez le maître de police. – Je les interrogerai moi-même, qu’il dit. Il sort avec sa pipe, on lui apporte une tasse de thé: c’était un solide gaillard, avec des favoris. En plus de nous cinq, il y avait encore là trois vagabonds qu’on venait d’amener. Vous savez, camarades, qu’il n’y a rien de plus comique qu’un vagabond, parce qu’il oublie tout ce qu’il fait; on lui taperait sur la tête avec un gourdin, qu’il répondrait tout de même qu’il ne sait rien, qu’il a tout oublié. – Le maître de police se tourne de mon côté et me demande carrément: – Qui es-tu? Je réponds ce que tous les autres disent: – Je ne me souviens de rien, Votre Haute Noblesse.
– Attends, j’ai encore à causer avec toi: je connais ton museau. Et le voilà qui me regarde bien fixement. Je ne l’avais pourtant vu nulle part. Il demande au second: Qui es-tu?
– File-d’ici, Votre Haute Noblesse!
– On t’appelle File-d’ici?
– On m’appelle comme ça, Votre Haute Noblesse.
– Bien, tu es File-d’ici! et toi? fait-il au troisième.
– Avec-lui, Votre Haute Noblesse!
– Mais comment t’appelle-t-on?
– Moi? je m’appelle «Avec-lui», Votre Haute Noblesse.
– Qui t’a donné ce nom-là, canaille?
– De braves gens, Votre Haute Noblesse! ce ne sont pas les braves gens qui manquent sur la terre, Votre Haute Noblesse le sait bien.
– Mais qui sont ces braves gens?
– Je l’ai un peu oublié, Votre Haute Noblesse, pardonnez-moi cela généreusement!
– Ainsi tu les as tous oubliés, ces braves gens?
– Tous oubliés, Votre Haute Noblesse.
– Mais tu avais pourtant des parents, un père, une mère. Te souviens-tu d’eux?
– Il faut croire que j’en ai eu, des parents, Votre Haute Noblesse, mais cela aussi, je l’ai un peu oublié… peut-être bien que j’en ai eu, Votre Haute Noblesse.
– Mais où as-tu vécu jusqu’à présent?
– Dans la forêt, Votre Haute Noblesse.
– Toujours dans la forêt?
– Toujours dans la forêt!
– Et en hiver?
– Je n’ai point vu d’hiver, Votre Haute Noblesse.
– Allons! et toi, comment t’appelle-t-on?
– Des Haches (Toporof), Votre Haute Noblesse.
– Et toi?
– Aiguise-sans-bâiller, Votre Haute Noblesse.
– Et toi?
– Affile-sans-peur, Votre Haute Noblesse.
– Et tous, vous ne vous rappelez rien du tout?
– Nous ne nous souvenons de rien du tout.
Il reste debout à rire; les autres se mettent aussi à rire, rien qu’à le voir. Ça ne se passe pas toujours comme ça; quelquefois ils vous assènent des coups de poing à vous casser toutes les dents. Ils sont tous joliment forts et joliment gros, ces gens-là! «Conduisez-les à la maison de force, dit-il; je m’occuperai d’eux plus tard. Toi, reste!» qu’il me fait. – «Va-t’en là, assieds-toi!» Je regarde, je vois du papier, une plume, de l’encre. Je pense: Que veut-il encore faire?» Assieds-toi, qu’il me répète, prends la plume et écris!» Et le voilà qui m’empoigne l’oreille et qui me la tire. Je le regarde du même air que le diable regarde un pope: «Je ne sais pas écrire, Votre Haute Noblesse!» – «Écris!»
«- Ayez pitié de moi, Votre Haute Noblesse!» – «Écris comme tu pourras, écris donc!» Et il me tire toujours l’oreille; il me la tire et me la tord. Oh! camarades, j’aurais mieux aimé recevoir trois cents verges, un mal d’enfer; mais non: «Écris!» et voilà tout.
– Était-il devenu fou? quoi?…
– Ma foi, non! Peu de temps avant, un secrétaire avait fait un coup à Tobolsk: il avait volé la caisse du gouvernement, et s’était enfui avec l’argent: il avait aussi de grandes oreilles. Alors, vous comprenez, on a fait savoir ça partout. Je répondais au signalement; voilà pourquoi il me tourmentait avec son «Écris!» Il voulait savoir si je savais écrire et comment j’écrivais.
– Un vrai finaud! Et ça faisait mal?
– Ne m’en parlez pas!
Un éclat de rire unanime retentit.
– Eh bien! tu as écrit?…
– Qu’est-ce que j’aurais écrit? j’ai promené ma plume sur le papier, je l’ai tant promenée qu’il a cessé de me tourmenter. Il m’a allongé une douzaine de gifles, comme de juste, et puis m’a laissé aller… en prison, bien entendu.
– Est-ce que tu sais vraiment écrire?
– Oui, je savais écrire, comment donc? mais depuis qu’on a commencé à se servir de plumes, j’ai tout à fait oublié!…
Grâce aux bavardages des forçats qui peuplaient l’hôpital, le temps s’écoulait. Mon Dieu! quel ennui! Les jours étaient longs, étouffants et monotones, tant ils se ressemblaient. Si seulement j’avais eu un livre! Et pourtant, j’allais souvent à l’infirmerie, surtout au commencement de mon exil, soit parce que j’étais malade, soit pour me reposer, pour sortir de la maison de force. La vie était pénible là-bas, encore plus pénible qu’à l’hôpital, surtout au point de vue moral. Toujours cette envie, cette hostilité querelleuse, ces chicanes continuelles qu’on nous cherchait, à nous autres gentilshommes, toujours ces visages menaçants, haineux! Ici, à l’ambulance, on vivait au moins sur un pied d’égalité, en camarades. Le moment le plus triste de toute la journée, c’était la soirée et le commencement de la nuit. On se couchait de bonne heure… Une veilleuse fumeuse scintille au fond de la salle, près de la porte, comme un point brillant. Dans notre coin, nous sommes dans une obscurité presque complète. L’air est infect et étouffant. Certains malades ne peuvent pas s’endormir, ils se lèvent et restent assis une heure entière sur leurs lits, la tête penchée, ils ont l’air de réfléchir à quelque chose, Je les regarde, je cherche à deviner ce qu’ils pensent, afin de tuer le temps. Et je me mets à songer, je rêve au passé, qui se présente en tableaux puissants et larges à mon imagination; je me rappelle des détails qu’en tout autre temps j’aurais oublié et qui ne m’auraient jamais fait une impression aussi profonde que maintenant. Et je rêve de l’avenir: Quand sortirai-je de la maison de force? où irai-je? que m’arrivera-t-il alors? reviendrai-je dans mon pays natal?… Je pense, je pense, et l’espérance renaît dans mon âme… Une autre fois, je me mets à compter: un, deux, trois, etc., afin de m’endormir en comptant. J’arrivais quelquefois jusqu’à trois mille, sans pouvoir m’assoupir. Quelqu’un se retourne sur son lit. Oustiantsef tousse, de sa toux de poitrinaire pourri, puis gémit faiblement, et balbutie chaque fois: «Mon Dieu, j’ai péché!» Qu’elle est effrayante à entendre, cette voix malade, défaillante et brisée, au milieu du calme général! Dans un coin, des malades qui ne dorment pas encore causent à voix basse, étendus sur leurs couchettes. L’un d’eux raconte son passé, des choses lointaines, enfuies; il parle de son vagabondage, de ses enfants, de sa femme, de ses anciennes habitudes. Et l’on devine à l’accent de cet homme que rien de tout cela ne reviendra plus, n’existera jamais pour lui, et que c’est un membre coupé, rejeté; un autre l’écoute. On perçoit un chuchotement très-faible, comme de l’eau qui murmure quelque part, là-bas, bien loin… Je me souviens qu’une fois, pendant une interminable nuit d’hiver, j’entendis un récit qui, au premier abord, me parut un songe balbutié dans un cauchemar, rêvé dans un trouble fiévreux, dans un délire…