Les Essais - Livre III
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Философия
Электронная книга - «Les Essais - Livre III». Краткое содержание книги:
Au siècle de Rabelais, des poètes de la Pléiade et de l'humanisme européen, l'oeuvre de Montaigne reste une météorite inclassable, entre écriture personnelle et monument philosophique. Oeuvre d'un homme engagé dans son temps, les Essais allaient fonder toute une tradition d'écriture à la française, de Pascal à Malraux, de Rousseau à Camus.
Ce que je dis, comme celuy qui n'est pas juge ny conseiller des Roys; ny s'en estime de bien loing digne: ains homme du commun: nay et voüé à l'obeïssance de la raison publique, et en ses faicts, et en ses dicts. Qui mettroit mes resveries en conte, au prejudice de la plus chetive loy de son village, ou opinion, ou coustume, il se feroit grand tort, et encores autant à moy. Car en ce que je dy, je ne pleuvis autre certitude, sinon que c'est ce, que lors j'en avoy en la pensée. Pensée tumultuaire et vacillante. C'est par maniere de devis, que je parle de tout, et de rien par maniere d'advis. Nec me pudet, ut istos, fateri nescire, quod nesciam. Je ne serois pas si hardy à parler, s'il m'appartenoit d'en estre creu: Et fut, ce que je respondis à un grand, qui se plaignoit de l'aspreté et contention de mes enhortemens. Vous sentant bandé et preparé d'une part, je vous propose l'autre, de tout le soing que je puis: pour esclarcir vostre jugement, non pour l'obliger: Dieu tient vos courages, et vous fournira de choix. Je ne suis pas si presomptueux, de desirer seulement, que mes opinions donnassent pente, à chose de telle importance. Ma fortune, ne les a pas dressées à si puissantes et si eslevées conclusions. Certes, j'ay non seulement des complexions en grand nombre: mais aussi des opinions assez, desquelles je dégouterois volontiers mon fils, si j'en avois. Quoy? si les plus vrayes ne sont pas tousjours les plus commodes à l'homme; tant il est de sauvage composition.
A propos, ou hors de propos; il n'importe. On dit en Italie en commun proverbe, que celuy-là ne cognoist pas Venus en sa parfaicte douceur, qui n'a couché avec la boiteuse. La fortune, ou quelque particulier accident, ont mis il y a long temps ce mot en la bouche du peuple; et se dict des masles comme des femelles: Car la Royne des Amazones, respondit au Scythe qui la convioit à l'amour, , le boiteux le faict le mieux. En cette republique feminine, pour fuir la domination des masles, elles les stropioient dés l'enfance, bras, jambes, et autres membres qui leur donnoient avantage sur elles, et se servoient d'eux, à ce seulement, à quoy nous nous servons d'elles par deçà. J'eusse dit, que le mouvement detraqué de la boiteuse, apportast quelque nouveau plaisir à la besoigne, et quelque poincte de douceur, à ceux qui l'essayent: mais je viens d'apprendre, que mesme la philosophie ancienne en a decidé: Elle dict, que les jambes et cuisses des boiteuses, ne recevans à cause de leur imperfection, l'aliment qui leur est deu, il en advient que les parties genitales, qui sont au dessus, sont plus plaines, plus nourries, et vigoureuses. Ou bien que ce defaut empeschant l'exercice, ceux qui en sont entachez, dissipent moins leurs forces, et en viennent plus entiers aux jeux de Venus. Qui est aussi la raison, pourqucy les Grecs descrioient les tisserandes, d'estre plus chaudes, que les autres femmes: à cause du mestier sedentaire qu'elles font, sans grand exercice du corps. Dequoy ne pouvons nous raisonner à ce prix-là? De celles icy, je pourrois aussi dire; que ce tremoussement que leur ouvrage leur donne ainsin assises, les esveille et sollicite: comme faict les dames, le croulement et tremblement de leurs coches.
Ces exemples, servent-ils pas à ce que je disois au commencement: Que nos raisons anticipent souvent l'effect, et ont l'estenduë de leur jurisdiction si infinie, qu'elles jugent et s'exercent en l'inanité mesme, et au non estre? Outre la flexibilité de nostre invention, à forger des raisons à toutes sortes de songes; nostre imagination se trouve pareillement facile, à recevoir des impressions de la fauceté, par bien frivoles apparences. Car par la seule authorité de l'usage ancien, et publique de ce mot: je me suis autresfois faict accroire, avoir receu plus de plaisir d'une femme, de ce qu'elle n'estoit pas droicte, et mis cela au compte de ses graces.
Torquato Tasso, en la comparaison qu'il faict de la France à l'Italie; dit avoir remarqué cela, que nous avons les jambes plus gresles, que les Gentils hommes Italiens; et en attribue la cause, à ce que nous sommes continuellement à cheval. Qui est celle-mesmes de laquelle Suetone tire une toute contraire conclusion: Car il dit au rebours, que Germanicus avoit grossi les siennes, par continuation de ce mesme exercice. Il n'est rien si soupple et erratique, que nostre entendement. C'est le soulier de Theramenez; bon à tous pieds. Et il est double et divers, et les matieres doubles, et diverses. Donne moy une dragme d'argent, disoit unphilosophe Cynique à Antigonus: Ce n'est pas present de Roy, respondit-iclass="underline" Donne moy donc un talent: Ce n'est pas present pour Cynique:
Seu plures calor ille vias, et cæca relaxat
Spiramenta, novas veniat qua succus in herbas:
Seu durat magis, Et venas astringit hiantes,
Ne tenues pluviæ, rapidive potentia solis
Acrior, aut Boreæ penetrabile frigus adurat.
Ogni medaglia ha il suo riverso. Voila pourquoy Clitomachus disoit anciennement, que Carneades avoit surmonté les labeurs d'Hercules; pour avoir arraché des hommes le consentement: c'est à dire, l'opinion, et la temerité de juger. Cette fantasie de Carneades, si vigoureuse, nasquit à mon advis anciennement, de l'impudence de ceux qui font profession de sçavoir, et de leur outre-cuidance desmesurée. On mit Æsope en vente, avec deux autres esclaves: l'acheteur s'enquit du premier ce qu'il sçavoit faire, celuy-la pour se faire valoir, respondit monts et merveilles, qu'il sçavoit et cecy et cela: le deuxiesme en respondit de soy autant ou plus: quand ce fut à Æsope, et qu'on luy eust aussi demandé ce qu'il sçavoit faire: Rien, dit-il, car ceux cy ont tout preoccupé: ils sçavent tout. Aiusin est-il advenu en l'escole de la philosophie. La fierté, de ceux qui attribuoient à l'esprit humain la capacité de toutes choses, causa en d'autres, par despit et par emulation, cette opinion, qu'il n'est capable d'aucune chose. Les uns tiennent en l'ignorance, cette mesme extremité, que les autres tiennent en la science. Afin qu'on ne puisse nier, que l'homme ne soit immoderé par tout: et qu'il n'a point d'arrest, que celuy de la necessité, et impuissance d'aller outre.
CHAPITRE XII De la Physionomie
QUASI toutes les opinions que nous avons, sont prinses par authorité et à credit. Il n'y a point de mal. Nous ne sçaurions pirement choisir, que par nous, en un siecle si foible. Cette image des discours de Socrates, que ses amis nous ont laissée, nous ne l'approuvons, que pour la reverence de l'approbation publique. Ce n'est pas par nostre cognoissance: ils ne sont pas selon nostre usage, S'il naissoit à cette heure, quelque chose de pareil, il est peu d'hommes qui le prisassent.
Nous n'appercevons les graces que pointures, bouffies, et enflées d'artifice: Celles qui coulent soubs la naïfveté, et la simplicité, eschappent aisément à une veuë grossiere comme est la nostre. Elles ont une beauté delicate et cachée: il faut la veuë nette et bien purgée, pour descouvrir cette secrette lumiere. Est pas, la naïfveté, selon nous, germaine à la sottise, et qualité de reproche? Socrates faict mouvoir son ame, d'un mouvement naturel et commun: Ainsi dict un païsan, ainsi dict une femme: Il n'a jamais en la bouche, que cochers, menuisiers, savetiers et maisons. Ce sont inductions et similitudes, tirées des plus vulgaires et cogneuës actions des hommes: chacun l'entend. Sous une si vile forme, nous n'eussions jamais choisi la noblesse et splendeur de ses conceptions admirables: Nous qui estimons plates et basses, toutes celles que la doctrine ne releve; qui n'appercevons la richesse qu'en montre et en pompe. Nostre monde n'est formé qu'à l'ostentation. Les hommes ne s'enflent que de vent: et se manient à bonds, comme les balons. Cettuy-cy ne se propose point des vaines fantasies. Sa fin fut, nous fournir de choses et de preceptes, qui reellement et plus joinctement servent à la vie: