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Les Essais - Livre III

Электронная книга - «Les Essais - Livre III». Краткое содержание книги:

Lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre: c'est ce surprenant aveu de subjectivité qui ouvre l'un des textes les plus modernes de la littérature française, quoique l'un des plus anciens. À la mort de son ami La Boétie, Montaigne décide en effet de prendre la plume pour perpétuer leurs discussions si fécondes. Sur ce mode autobiographique, tous les sujets seront abordés, de l'amitié à l'éducation, de la philosophie à la lecture, de la religion à la mort des hommes. En s'observant lui-même, Montaigne fait ainsi le tour de l'homme, proposant une réflexion essentielle sur sa place dans le monde et sur le champ d'action de la pensée humaine.
Au siècle de Rabelais, des poètes de la Pléiade et de l'humanisme européen, l'oeuvre de Montaigne reste une météorite inclassable, entre écriture personnelle et monument philosophique. Oeuvre d'un homme engagé dans son temps, les Essais allaient fonder toute une tradition d'écriture à la française, de Pascal à Malraux, de Rousseau à Camus.
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La renommée ne se prostitue pas à si vil comte. Les actions rares et exemplaires, a qui elle est deuë ne souffriroient pas la compagnie de ceste foule innumerable de petites actions journalieres. Le marbre eslevera vos titres tant qu'il vous plaira, pour avoir faict repetasser un pan de mur, où descroter un ruisseau public: mais non pas les hommes, qui ont du sens. Le bruit ne suit pas toute bonté, si la difficulté et estrangeté n'y est joincte. Voyre ny la simple estimation, n'est deuë à toute action, qui n'ait de la vertu, selon les Stoïciens: Et ne veulent, qu'on sçache seulement gré, à celuy qui par temperance, s'abstient d'une vieille chassieuse. Ceux qui ont cognu les admirables qualitez de Scipion l'Africain, refusent la gloire, que Panætius luy attribue d'avoir esté abstinent de dons: comme gloire non tant sienne comme de son siecle.

Nous avons les voluptez sortables à nostre fortune: n'usurpons pas celles de la grandeur. Les nostres sont plus naturelles. Et d'autant plus solides et seures, qu'elles sont plus basses. Puis que ce n'est par conscience, aumoins par ambition refusons l'ambition; Desdaignons ceste faim de renommée et d'honneur, basse et belistresse, qui nous le faict coquiner de toute sorte de gens: Quæ est ista laus quæ possit è macello peti? par moyens abjects, et à quelque vil prix que ce soit. C'est deshonneur d'estre ainsi honnoré. Apprenons à n'estre non plus avides, que nous sommes capables de gloire. De s'enfler de toute action utile et innocente, c'est à faire à gens à qui elle est extraordinaire et rare. Ils la veulent mettre, pour le prix qu'elle leur couste. A mesure, qu'un bon effect est plus esclatant: je rabats de sa bonté, le soupçon en quoy j'entre, qu'il soit produict, plus pour estre esclatant, que pour estre bon. Estalé, il est à demy vendu. Ces actions là, ont bien plus de grace, qui eschapent de la main de l'ouvrier, nonchalamment et sans bruict: et que quelque honneste homme, choisit apres, et releve de l'ombre, pour les pousser en lumiere: à cause d'elles mesmes. Mihi quidem laudabiliora videntur omnia, quæ sine venditatione, et sine populo teste fiunt: Dit le plus glorieux homme du monde.

Je n'avois qu'à conserver et durer, qui sont effects sourds et insensibles. L'innovation est de grand lustre. Mais elle est interdicte en ce temps, où nous sommes pressez, et n'avons à nous deffendre que des nouvelletez. L'abstinence de faire, est souvent aussi genereuse, que le faire: mais elle est moins au jour. Et ce peu, que je vaux, est quasi tout de ceste espece. En somme les occasions en ceste charge ont suivy ma complexion: dequoy je leur sçay tresbon gré. Est-il quelqu'un qui desire estre malade, pour voir son medecin en besongne? Et faudroit-il pas fouëter le medecin, qui nous desireroit la peste, pour mettre son art en practique? Je n'ay point eu cett'humeur inique et assez commune, de desirer que le trouble et maladie des affaires de ceste cité, rehaussast et honnorast mon gouvernement: J'ay presté de bon coeur, l'espaule à leur aysance et facilité. Qui ne me voudra sçavoir gré de l'ordre, de la douce et muette tranquillité, qui a accompaigné ma conduitte: aumoins ne peut-il me priver de la part qui m'en appartient, par le tiltre de ma bonne fortune. Et je suis ainsi faict: que j'ayme autant estre heureux que sage: et devoir mes succez, purement à la grace de Dieu, qu'à l'entremise de mon operation. J'avois assez disertement publié au monde mon insuffisance, en tels maniemens publiques: J'ay encore pis, que l'insuffisance: c'est qu'elle ne me desplaist guere: et que je ne cherche guere à la guarir, veu le train de vie que j'ay desseigné. Je ne me suis en ceste entremise, non plus satisfaict à moy-mesme. Mais à peu pres, j'en suis arrivé à ce que je m'en estois promis: et si ay de beaucoup surmonté, ce que j'en avois promis à ceux, à qui j'avois à faire: Car je promets volontiers un peu moins de ce que je puis, et de ce que j'espere tenir. Je m'asseure, n'y avoir laissé ny offence ny haine: D'y laisser regret et desir de moy: je sçay à tout le moins bien cela, que je ne l'ay pas fort affecté:

me ne huic confidere monstro,

Mene salis placidi vultum, fluctúsque quietos

Ignorare?

CHAPITRE XI Des boyteux

IL y a deux ou trois ans, qu'on accoursit l'an de dix jours en France. Combien de changemens doivent suyvre ceste reformation! Ce fut proprement remuer le ciel et la terre à la fois. Ce neantmoins, il n'est rien qui bouge de sa place: Mes voisins trouvent l'heure de leurs semences, de leur recolte, l'opportunité de leurs negoces, les jours nuisibles et propices, au mesme poinct justement, où ils les avoyent assignez de tout temps. Ny l'erreur ne se sentoit en nostre usage, ny l'amendement ne s'y sent. Tant il y a d'incertitude par tout: tant nostre appercevance est grossiere, obscure et obtuse. On dit, que ce reiglement se pouvoit conduire d'une façon moins incommode: soustraiant à l'exemple d'Auguste, pour quelques années, le jour du bissexte: qui ainsi comme ainsin, est un jour d'empeschement et de trouble: jusques à ce qu'on fust arrivé à satisfaire exactement ce debte: Ce que mesme on n'a pas faict, par ceste correction: et demeurons encores en arrerages de quelques jours: Et si par mesme moyen, on pouvoit prouvoir à l'advenir, ordonnant qu'apres la revolution de tel ou tel nombre d'années, ce jour extraordinaire seroit tousjours eclipsé: si que nostre mesconte ne pourroit d'ores-enavant exceder vingt et quatre heures. Nous n'avons autre comte du temps, que les ans: Il y a tant de siecles que le monde s'en sert: et si c'est une mesure que nous n'avons encore achevé d'arrester. Et telle, que nous doubtons tous les jours, quelle forme les autres nations luy ont diversement donné: et quel en estoit l'usage. Quoy ce que disent aucuns, que les cieux se compriment vers nous en vieillissant, et nous jettent en incertitude des heures mesme et des jours? Et des moys, ce que dit Plutarque: qu'encore de son temps l'astrologie n'avoit sçeu borner le mouvement de la lune? Nous voyla bien accommodez, pour tenir registre des choses passées.

Je resvassois presentement, comme je fais souvent, sur ce, combien l'humaine raison est un instrument libre et vague. Je vois ordinairement, que les hommes, aux faicts qu'on leur propose, s'amusent plus volontiers à en chercher la raison, qu'à en chercher la verité: Ils passent par dessus les presuppositions, mais ils examinent curieusement les consequences. Ils laissent les choses, et courent aux causes. Plaisans causeurs. La cognoissance des causes touche seulement celuy, qui a la conduitte des choses: non à nous, qui n'en avons que la souffrance. Et qui en avons l'usage parfaictement plein et accompli, selon nostre besoing, sans en penetrer l'origine et l'essence. Ny le vin n'en est plus plaisant à celuy qui en sçait les facultez premieres. Au contraire: et le corps et l'ame, interrompent et alterent le droit qu'ils ont de l'usage du monde, et de soy-mesmes, y meslant l'opinion de science. Les effectz nous touchent, mais les moyens, nullement. Le determiner et le distribuer, appartient à la maistrise, et à la regence: comme à la subjection et apprentissage, l'accepter. Reprenons nostre coustume. Ils commencent ordinairement ainsi: Comment est-ce que cela se fait? mais, se fait-il? faudroit il dire. Nostre discours est capable d'estoffer cent autres mondes, et d'en trouver les principes et la contexture. Il ne luy faut ny matiere ny baze. Laissez le courre: il bastit aussi bien sur le vuide que sur le plain, et de l'inanité que de matiere,

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