Les Essais - Livre III
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Философия
Электронная книга - «Les Essais - Livre III». Краткое содержание книги:
Au siècle de Rabelais, des poètes de la Pléiade et de l'humanisme européen, l'oeuvre de Montaigne reste une météorite inclassable, entre écriture personnelle et monument philosophique. Oeuvre d'un homme engagé dans son temps, les Essais allaient fonder toute une tradition d'écriture à la française, de Pascal à Malraux, de Rousseau à Camus.
Voicy un autre rengregement de mal, qui m'arriva à la suitte du reste. Et dehors et dedans ma maison, je fus accueilly d'une peste, vehemente au prix de toute autre. Car comme les corps sains sont subjects à plus griefves maladies, d'autant qu'ils ne peuvent estre forcez que par celles-là: aussi mon air tressalubre, où d'aucune memoire, la contagion, bien que voisine, n'avoit sçeu prendre pied: venant à s'empoisonner, produisit des effects estranges.
Mista senum et juvenum densantur funera, nullum
Sæva caput Proserpina fugit.
J'euz à souffrir ceste plaisante condition, que la veue de ma maison m'estoit effroyable. Tout ce qui y estoit, estoit sans garde, et à l'abandon de qui en avoit envie. Moy qui suis si hospitalier, fus en trespenible queste de retraicte, pour ma famille. Une famille esgaree, faisant peur à ses amis, et à soy-mesme, et horreur où qu'elle cherchast à se placer: ayant à changer de demeure, soudain qu'un de la trouppe commençoit à se douloir du bout du doigt. Toutes maladies sont alors prises pour peste: on ne se donne pas le loysir de les recognoistre. Et c'est le bon: que selon les reigles de l'art, à tout danger qu'on approche, il faut estre quarante jours en transe de ce maclass="underline" l'imagination vous exerceant cependant à sa mode, et enfievrant vostre sante mesme.
Tout cela m'eust beaucoup moins touché, si je n'eusse eu à me ressentir de la peine d'autruy, et servir six mois miserablement, de guide à ceste caravane. Car je porte en moy mes preservatifs, qui sont, resolution et souffrance. L'apprehension ne me presse guere: laquelle on craint particulierement en ce mal. Et si estant seul, je l'eusse voulu prendre, c'eust esté une fuitte, bien plus gaillarde et plus esloignee. C'est une mort, qui ne me semble des pires: Elle est communément courte, d'estourdissement, sans douleur, consolee par la condition publique: sans ceremonie, sans dueil, sans presse. Mais quant au monde des environs, la centiesme partie des ames ne se peult sauver.
videas desertáque regna
Pastorum, et longè saltus latéque vacantes :
En ce lieu, mon meilleur revenu est manueclass="underline" Ce que cent hommes travailloient pour moy, chauma pour long temps.
Or lors, quel exemple de resolution ne vismes nous, en la simplicité de tout ce peuple? Generalement, chacun renonçoit au soing de la vie. Les raisins demeurerent suspendus aux vignes, le bien principal du pays: tous indifferemment se preparans et attendans la mort, à ce soir, ou au lendemain: d'un visage et d'une voix si peu effroyee, qu'il sembloit qu'ils eussent compromis à ceste necessité, et que ce fust une condemnation universelle et inevitable. Elle est tousjours telle. Mais à combien peu, tient la resolution au mourir? La distance et difference de quelques heures: la seule consideration de la compagnie, nous en rend l'apprehension diverse. Voyez ceux-cy: pour ce qu'ils meurent en mesme mois: enfans, jeunes, vieillards, ils ne s'estonnent plus, ils ne se pleurent plus. J'en vis qui craignoient de demeurer derriere, comme en une horrible solitude: Et n'y cogneu communément, autre soing que des sepultures: il leur faschoit de voir les corps espars emmy les champs, à la mercy des bestes: qui y peuplerent incontinent. Comment les fantasies humaines se descouppent! Les Neorites, nation qu'Alexandre subjugua, jettent les corps des morts au plus profond de leurs bois, pour y estre mangez. Seule sepulture estimee entr'eux heureuse. Tel sain faisoit desja sa fosse: d'autres s'y couchoient encore vivans. Et un maneuvre des miens, avec ses mains, et ses pieds, attira sur soy la terre en mourant. Estoit ce pas s'abrier pour s'endormir plus à son aise? D'une entreprise en hauteur aucunement pareille à celle des soldats Romains, qu'on trouva apres la journee de Cannes, la teste plongee dans des trous, qu'ils avoient faicts et comblez de leurs mains, en s'y suffoquant. Somme toute une nation fut incontinent par usage, logee en une marche, qui ne cede en roideur à aucune resolution estudiee et consultee.
La plus part des instructions de la science, à nous encourager, ont plus de monstre que de force, et plus d'ornement que de fruict. Nous avons abandonné nature, et luy voulons apprendre sa leçon: elle, qui nous menoit si heureusement et si seurement: Et ce pendant, les traces de son instruction, et ce peu qui par le benefice de l'ignorance, reste de son image, empreint en la vie de ceste tourbe rustique d'hommes impollis: la science est contrainte, de l'aller tous les jours empruntant, pour en faire patron à ses disciples, de constance, d'innocence, et de tranquillité. Il fait beau voir, que ceux-cy plains de tant de belle cognoissance, ayent à imiter ceste sotte simplicité: et à l'imiter, aux premieres actions de la vertu. Et que nostre sapience, apprenne des bestes mesmes, les plus utiles enseignemens, aux plus grandes et necessaires parties de nostre vie. Comme il nous faut vivre et mourir, mesnager nos biens, aymer et eslever nos enfans, entretenir justice. Singulier tesmoignage de l'humaine maladie: et que ceste raison qui se manie à nostre poste; trouvant tousjours quelque diversité et nouvelleté, ne laisse chez nous aucune trace apparente de la nature. Et en ont faict les hommes, comme les parfumiers de l'huile: ils l'ont sophistiquee de tant d'argumentations; et de discours appellez du dehors, qu'elle en est devenue variable, et particuliere à chacun: et a perdu son propre visage, constant, et universel. Et nous faut en chercher tesmoignage des bestes, non subject à faveur, corruption, ny à diversité d'opinions. Car il est bien vray, qu'elles mesmes ne vont pas tousjours exactement dans la route de nature, mais ce qu'elles en desvoyent, c'est si peu; que vous en appercevez tousjours l'orniere. Tout ainsi que les chevaux qu'on meine en main, font bien des bonds, et des escapades, mais c'est à la longueur de leurs longes: et suyvent neantmoins tousjours les pas de celuy qui les guide: et comme l'oiseau prend son vol, mais sous la bride de sa filiere.
Exilia, tormenta; bella; morbos; naufragia meditare, ut nullo sis malo tyro. A quoy nous sert ceste curiosité; de preoccuper tous les inconveniens de l'humaine nature, et nous preparer avec tant de peine à l'encontre de ceux mesme, qui n'ont à l'avanture point à nous toucher? (Parem passis tristitiam facit, pati posse. Non seulement le coup, mais le vent et le pet nous frappe.) Ou comme les plus fievreux, car certes c'est fievre, aller dés à ceste heure vous faire donner le fouët, par ce qu'il peut advenir, que fortune vous le fera souffrir un jour: et prendre vostre robe fourree dés la S. Jean, pour ce que vous en aurez besoing à Noel? Jettez vous en l'experience de tous les maux qui vous peuvent arriver, nommement des plus extremes: esprouvez vous là, disent-ils, asseurez vous là. Au rebours; le plus facile et plus naturel, seroit en descharger mesme sa pensee. Ils ne viendront pas assez tost, leur vray estre ne nous dure pas assez, il faut que nostre esprit les estende et les allonge, et qu'avant la main il les incorpore en soy, et s'en entretienne, comme s'ils ne poisoient pas raisonnablement à nos sens. Ils poiseront assez, quand ils y seront (dit un des maistres, non de quelque tendre secte, mais de la plus dure) cependant favorise toy: croy ce que tu aimes le mieux: que te sert il d'aller recueillant et prevenant ta male fortune: et de perdre le present, par la crainte du futur: et estre dés ceste heure miserable, par ce que tu le dois estre avec le temps? Ce sont ses mots. La science nous faict volontiers un bon office, de nous instruire bien exactement des dimensions des maux,
Curis acuens mortalia corda.
Ce seroit dommage, si partie de leur grandeur eschappoit à nostre sentiment et cognoissance.
Il est certain, qu'à la plus part, la preparation à la mort, a donné plus de torment, que n'a faict la souffrance. Il fut jadis veritablement dict, et par un bien judicieux Autheur, Minus afficit sensus fatigatio, quam cogitatio.
Le sentiment de la mort presente, nous anime par fois de soy mesme, d'une prompte resolution, de ne plus eviter chose du tout inevitable. Plusieurs gladiateurs se sont veus au temps passé, apres avoir couardement combattu, avaller courageusement la mort; offrans leur gosier au fer de l'ennemy, et le convians. La veue esloignee de la mort advenir, a besoing d'une fermeté lente, et difficile par consequent à fournir. Si vous ne sçavez pas mourir, ne vous chaille, nature vous en informera sur le champ, plainement et suffisamment; elle fera exactement ceste besongne pour vous, n'en empeschez vostre soing.