Premier bilan après l'apocalypse
- Автор: Бегбедер Фредерик
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Grasset
- ISBN: 978-2246777113
- Жанр: Критика
Электронная книга - «Premier bilan après l'apocalypse». Краткое содержание книги:
Les Lignes du titre pourraient aussi bien être celles du téléphone que de la coke, d’internet que des trains de banlieue, ou bien les cordes à nœuds du « bondage ». Nous sommes dans une version sado-maso de l’« ultramoderne solitude » chère à Alain Souchon. Le SM, c’est comme l’amour : on s’attache et puis on se détache.
Ryû Murakami est le Régis Jauffret nippon : même désespoir sec, même indifférence clinique, même cruauté distanciée, mêmes séries de scènes calmement angoissantes entraînant chez le lecteur une irrépressible envie de tout faire péter (qu’il ne peut satisfaire car il préfère tourner les pages du bouquin pour savoir comment il finit). Comme Régis Jauffret est lui-même le Kafka marseillais, par transitivité, Murakami est donc le Kafka de Tokyo. Le plus saisissant chez Murakami c’est que tous ses romans décrivent le contraire de La Métamorphose : des insectes qui se transforment en êtres humains. Il met sous nos yeux ce que nous aimerions mieux éviter de voir : la société tout entière copie la bourgeoisie américaine (manière tordue de remercier les États-Unis pour Hiroshima et Nagasaki ?), plus rien n’a de valeur que les Benz et les Rolex, le bonheur nouveau se nomme prostitution. Mais quand le plaisir est la seule échelle, on en veut toujours plus, n’est-ce pas ? On finit par désirer davantage de violence. Il y a un moment où seul le sang qui gicle nous rappelle à notre humanité. Conclusion : celui qui a le mieux compris l’avenir du monde s’appelle le marquis de Sade.
Murakami Ryû se prononce comme Alain Riou mais ne s’épèle pas pareil. En outre il ne faut pas le confondre avec l’autre Murakami : Haruki, grand auteur nobélisable mais moins cybertrash, qui a trois ans de plus que lui. Né en 1952, Ryû est célèbre au Japon depuis son premier roman, paru en 1976 : Bleu presque transparent, qui contait la vie dissolue d’une bande d’adolescents camés, obsédés de sexe et de violence, et obtint le prix Akutagawa (le Goncourt local), avant de se vendre à un million d’exemplaires. Paru en 1998, Lignes ressemble fort à un retour aux sources : rien n’a changé sauf que les ados sont devenus adultes. Personnellement, j’ai découvert Ryû Murakami avec Les Bébés de la consigne automatique (1980) et Miso Soup (1997), deux extraordinaires descentes aux enfers dans la nuit tokyoïte, et son long-métrage Tokyo Décadence (1992), car cet écrivain détraqué est aussi un cinéaste malsain. Que de qualités chez un seul homme !
Numéro 96 : « Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus » de Richard Brautigan (posthume, 1999)
Ce n’est pas tous les jours qu’on dégote un trésor pareil. Caché dans la vieille malle d’une dame âgée nommée Edna Webster, un gros paquet d’inédits de Richard Brautigan attendait dans l’Oregon depuis 1955 d’être retrouvé en 1992, puis traduit en 2003. Des textes éparpillés, des poèmes de jeunesse, des comparaisons cocasses, et la naissance d’une plume : « Imaginez que mon esprit soit un taxi et que soudain (“Bon Dieu, qu’est-ce qui se passe ?”) vous vous retrouvez à l’intérieur. »
À 21 ans, Brautigan confia un manuscrit à la mère de son premier flirt. Il lui affirma alors : « Quand je serai riche et célèbre, ce sera ta sécurité sociale. » C’était rigoureusement exact. Était-il prétentieux parce qu’il était jeune ? Non, il était prétentieux parce qu’il était écrivain. Tout écrivain sans prétention est un hypocrite ou un imposteur. Car écrire est l’activité la plus pédante qui soit. Rien de plus agaçant que cette tendance des auteurs actuels à baisser les yeux à la télé quand ils se font copieusement insulter par des critiques improvisés. Dans « Des livres et moi », Morgan Sportès avait trouvé la parade : le bras d’honneur !
Autre remarque notable : quand il était jeune, Brautigan était déjà Brautigan. En fait, Brautigan n’a jamais rien fait d’autre qu’écrire du Brautigan. Cela est la preuve définitive qu’il était un grand écrivain : il était incapable d’écrire autrement que comme lui-même, avec sa naïveté comique. Comme Fitzgerald ou Blondin, on a envie de lui taper dans le dos à chaque page comme si l’on trinquait. Salinger disait qu’un bon livre vous donne envie d’écrire une lettre à son auteur : avec Brautigan, on désire plutôt lever son verre (ou son joint). Dommage qu’il se soit suicidé il y a vingt-six ans, rendant ce vœu moins facile à exaucer.
Tout dans cet assemblage d’inédits n’est pas du meilleur tonneau : « L’argent est une triste merde » n’est certes pas le vers du siècle. Mais tout y est drôle et intense, sauvé par des questions du genre : « Ce poème est-il aussi beau que deux billets de cinq dollars frottés l’un contre l’autre ? » ou « Est-ce que les filles doivent vraiment aller aux toilettes ? ».
Le livre est bilingue, ce qui permet de vérifier que la poésie est fidèlement traduite. Cela permet aussi de s’apercevoir que les Américains sont parfois gentils. Par exemple, c’est parce qu’ils sont gentils qu’ils préfèrent le Bien au Mal. C’est donc parce qu’ils sont gentils qu’ils deviennent parfois méchants. Brautigan était un jeune prétentieux capable d’écrire de jolies gentillesses : « Je prendrai ta main, qui me rappelle un chat que j’ai bien connu, et nous irons marcher. » On sent que le futur hippie aime la douceur de cette main, qu’il a envie de la caresser, mais aussi qu’il a peut-être peur de ses griffes, qu’elle pourrait le blesser, ou disparaître, et qu’alors il regretterait ses ronronnements. Tout cela évoqué en quelques mots tout simples : « je prendrai ta main, qui me rappelle un chat que j’ai bien connu ». On a envie de connaître ce félin, presque autant que la muse qui a inspiré pareille métaphore au moustachu planant.
« Si nous n’avons pas besoin de tels écrivains, alors de quoi avons-nous besoin ? » (Philippe Djian.) Richard Brautigan est né en 1935 à Tacoma, dans l’État de Washington, et a mis fin à ses jours en octobre 1984 à Bolinas, en Californie. Surnommé « The Last of the Beats », ce hippie moustachu qui traînait à San Francisco est devenu riche et célèbre grâce à La Pêche à la truite en Amérique (1967), vendu à plus de trois millions d’exemplaires. Écrivain de la contre-culture des seventies, il a vu, lentement mais sûrement, la gloire s’éloigner de lui. Il a commencé à s’endetter, acheté un ranch dans le Montana, bu de plus en plus. Il est parti au Japon mais a commis l’erreur de revenir. Ses livres marchaient de moins en moins alors qu’ils étaient de mieux en mieux : Il pleut en amour (1976) et Journal japonais (1978) sont supérieurs en densité à La Vengeance de la pelouse (1971), mais j’aime aussi la loufoquerie de Tokyo-Montana Express (1980) ou les surréalistes Mémoires sauvés du vent (1982) disponibles en poche, chez 10/18.
Numéro 95 : « Clémence Picot » de Régis Jauffret (1999)
Vers la fin du XXe siècle, on publiait deux sortes de romans : soit l’histoire d’une femme de 30 ans qui cherchait un mec, soit celle d’un homme détraqué qui tuait des gens. La grande idée de Régis Jauffret consista à fournir les deux d’un coup. Comme un shampooing 2 en 1, Clémence Picot raconte l’histoire d’une femme de 30 ans qui n’a pas de mec et qui, en même temps, devient une détraquée qui tue des gens. Clémence Picot vit seule, boulevard Saint-Michel, toute la journée, et travaille comme infirmière de nuit dans un hôpital. Ses parents sont morts dans un accident d’avion. Elle veut un enfant, mais comme elle est toujours vierge à 30 ans, elle préfère tuer celui de sa voisine, qui est pourtant sa seule amie. Ce qui participe d’une certaine logique même s’il ne s’agit pas d’un acte foncièrement amical.