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Angélique et le roi Part 1

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Angélique et le roi Part 1
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– Vous envisagiez donc de m'y installer dès notre mariage ?

– Cela me paraissait normal.

– Mais alors pourquoi ne m'y avez-vous pas conviée ?

Philippe s'approcha d'elle. Son visage était un mélange indéfinissable de sentiments confus, mais cependant Angélique eut l'impression stupéfiante qu'il rougissait.

– Il m'a semblé que les choses étaient si mal commencées entre nous qu'une invite de ma part essuierait un refus.

– Que voulez-vous dire ?

– Vous ne pouviez que m'avoir en horreur après ce qui s'était passé au Plessis... Je n'ai jamais craint l'ennemi, le roi m'en est témoin... Mais je crois que j'aurais préféré me trouver sous le feu de cent canons espagnols plutôt que d'avoir à vous rencontrer ce matin-là quand je me suis réveillé... après... Ah ! et puis, tout cela était de votre faute... J'avais bu... Est-ce qu'on se mêle d'exaspérer un homme qui a bu, comme vous l'avez fait... À plaisir... Vous me rendiez féroce. Vous mangiez, cria-t-il en la secouant, vous mangiez ce soir-là avec un appétit honteux, anormal, alors que vous saviez que je m'apprêtais à vous étrangler !

– Mais, Philippe, fit-elle médusée, je vous jure que je mourais de peur. Ce n'est pas ma faute si les émotions m'ont toujours donné faim... Vous vous intéressiez donc à moi ?

– Comment peut-on ne pas s'intéresser à vous ? cria-t-il, furieux. Qu'est-ce que vous n'iriez pas inventer pour vous faire remarquer ! Vous présenter devant le roi sans invitation... vous faire attaquer par les loups... Avoir des enfants... les aimer... que sais-je ? Ah ! vous n'êtes pas à court d'imagination... Bon Dieu ! quand j'ai vu votre cheval revenir les étriers vides, à Fontainebleau !...

Il passa brusquement derrière elle et la saisit aux épaules, les serrant à les briser. Il questionna à brûle-pourpoint :

– Vous étiez amoureuse de Lauzun ?

– De Lauzun ? Non, pourquoi ?

Elle rougit aussitôt, se rappelant l'incident de Fontainebleau.

– Vous songez encore à cette affaire. Philippe ? Moi, non, je l'avoue, et je suppose que Péguilin n'en fait pas plus de cas. Comment de telles stupidités peuvent-elles arriver ? Je me le demande avec colère contre moi-même. C'est le hasard des fêtes, la boisson, l'ambiance, un coup de dépit. Vous étiez si dur avec moi, si indifférent. Vous me sembliez vous souvenir que j'étais votre femme que pour m'injurier ou me menacer. C'est en vain que je me faisais belle... Je ne suis qu'une femme, Philippe !

« Le dédain est la seule épreuve qu'une femme ne puisse pas surmonter. Celui-ci lui ronge le cœur. Son corps s'ennuie, il se languit de caresses. On est à la merci d'un beau discoureur comme Péguilin. Tout ce qu'il m'a dit sur la beauté de mes yeux ou de ma peau m'a semblé alors rafraîchissant comme une source en plein désert. Et puis je voulais me venger de vous.

– Vous venger ? Oh ! Madame, vous intervertissez les rôles. C'était à moi de me venger et non à vous. N'est-ce pas vous qui aviez commencé en me forçant à vous épouser ?

– Mais je vous ai demandé pardon.

– Voilà bien les femmes ! Parce qu'elles ont demandé pardon elles s'imaginent que tout est effacé. N'empêche que j'étais bel et bien votre époux sous la menace. Croyez-vous que pour effacer un aussi grand dommage il vous suffisait seulement de demander pardon ?...

– Que pouvais-je faire de plus ?

– Expier ! cria-t-il en levant la main comme pour la battre.

Mais comme il y avait une lueur gaie au fond de ses yeux bleus elle sourit.

– L'expiation est parfois douce, dit-elle. Nous sommes loin du chevalet et du fer rouge sous les pieds.

– Ne me provoquez pas. Je vous ai ménagée il est vrai. J'ai eu tort. Je sens déjà qu'avec la science inimaginable de votre sexe vous êtes en train de me paralyser dans vos lacets comme un simple lapin de garenne dans ceux d'un braconnier.

Elle rit en renversant doucement la tête en arrière pour l'appuyer contre l'épaule de Philippe. Il n'aurait eu qu'un geste imperceptible à faire pour poser ses lèvres sur sa tempe ou sur ses paupières. Il ne le fit pas mais elle sentit ses mains se crisper sur sa taille et son souffle se précipiter.

– Mon indifférence vous pesait, dites-vous ? J'avais pourtant eu l'impression que nos rapports vous étaient pénibles, pour ne pas dire odieux.

Le rire d'Angélique s'égrena.

– Oh ! Philippe. Avec une seule once d'amabilité de votre part nos rapports m'auraient paru enchanteurs. C'était un si beau rêve, dont j'avais gardé l'image au fond de mon cœur depuis le jour où vous m'aviez donné la main en me présentant « Voici la baronne de la Triste Robe ». Je vous aimais déjà alors.

– La vie... et mon fouet se sont chargés de détruire le rêve.

– La vie peut reconstruire... et vous pourriez laisser votre fouet de côté. Je n'ai jamais renoncé à mon rêve. Et même quand nous étions séparés, dans le secret de mon cœur je...

– Vous m'attendiez parfois ?

Les paupières closes d'Angélique faisaient sur ses joues pâles une douce ombre de mauve.

– Je vous attends toujours.

Elle sentait les mains de Philippe autour de ses seins devenir en les frôlant fébriles et tourmentées.

Il grommela et jura tout bas et elle se retint de rire. Alors il se pencha brusquement pour baiser cette gorge souple et frémissante.

– Vous êtes si extraordinairement belle, si extraordinairement femme ! murmura-t-il. Et moi... je ne suis qu'un soudard maladroit.

– Philippe !

Elle regardait, surprise.

– Quelle sottise avancez-vous là ! Méchant, cruel, brutal, oui vous l'êtes. Mais maladroit ? Non. Non, ce reproche ne me serait pas venu à l'esprit. Vous ne m'avez pas donné, malheureusement, l'occasion de mesurer une faiblesse qui est souvent celle des amants trop épris. – Voilà pourtant un reproche que les belles m'ont adressé souvent. Je les décevais, paraît-il. À les en croire, un homme doué de la perfection physique d'Apollon devrait atteindre aussi des records... surnaturels.

Angélique rit de plus belle, grisée par l'approche d'une folie qui semblait fondre sur eux comme l'épervier chasseur tombe d'un ciel de lumière. Quelques secondes auparavant ils n'étaient que disputes. Maintenant les doigts du gentilhomme s'impatientaient à l'encolure de son corsage.

– Doucement, Philippe, par grâce. Vous n'allez pas mettre en pièce ce plastron de perles qui m'a coûté 2 000 écus. On dirait que vous n'avez jamais pris la peine de déshabiller une femme.

– Précaution futile en effet ! Quand il suffit de lever une jupe pour...

Elle lui posa deux doigts sur la bouche.

– Ne recommencez pas à être grossier, Philippe, vous ne savez rien de l'amour, vous ne savez rien du bonheur.

– Eh bien, guidez-moi, belle dame. Enseignez-moi ce que vos pareilles attendent d'un amant beau comme un dieu.

Il y avait de l'amertume dans sa voix. Elle lui jeta les bras autour du cou, abandonnée, pesante, les jambes lâches, et doucement il l'entraîna dans la douceur moelleuse du tapis de haute laine.

– Philippe, Philippe, murmura-t-elle, croyez-vous que ce soit tout à fait l'heure et le lieu pour une telle leçon ?

– Pourquoi pas ?

– Sur le tapis ?

– Oui-da, sur le tapis. Soudard je suis, soudard je reste. Si je n'ai plus le droit de prendre ma propre femme dans ma propre demeure, alors je refuse de m'intéresser à la Carte du Tendre.

– Mais quelqu'un pourrait entrer ?

– Qu'importe ! C'est maintenant que je vous veux. Je vous sens chaude, émue, accessible. Vos yeux brillent comme des étoiles, vos lèvres sont mouillées...

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