Les Pardaillan – Livre II – L’épopée D’amour
- Автор: Zévaco Michel
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan – Livre II – L’épopée D’amour». Краткое содержание книги:
– Vous n’y êtes pas, reprit celle-ci. Le fils dont je vous parle, c’est mon fils. Mais ce n’est pas celui du roi défunt… Alice, que dites-vous de cette faute?
L’espionne rassembla toutes ses forces pour donner à son visage une expression d’étonnement sincère.
– Madame, balbutia-t-elle, est-ce bien à moi que Votre Majesté fait une si terrible confidence.
– Vous jugez donc que la chose est terrible? fit Catherine… Oui, vous avez raison… Car si on savait qu’il y a un adultère dans la vie de la grande Catherine, s’il y avait de par le monde un homme qui puisse entrer un jour ici et revendiquer peut-être des droits de naissance, à coup sûr des droits du cœur… oui, ce serait horrible pour moi!… C’est cela que vous avez voulu dire, n’est-ce pas?
– Madame, s’écria l’espionne affolée déjà, comment oserais-je me permettre une pareille pensée!
Catherine se leva brusquement et saisit la main de l’espionne défaillante, comme pour mieux se mettre en contact avec elle, pour surprendre ses sensations, pour la dominer.
– Cet homme existe! gronda-t-elle. Oui, Alice, cette affreuse menace est suspendue sur la tête de ta reine! Et maintenant, tu vas savoir pourquoi je considère Marillac comme mon ennemi mortel, pourquoi j’ai voulu le surveiller étroitement, pourquoi je t’ai attachée à ses pas, pourquoi enfin je l’ai attiré à la cour afin de le surveiller moi-même…
Alice frissonnait.
Elle se sentait prise dans le tourbillon des fatalités qui l’entraînait à la catastrophe suprême.
Catherine notait ces frissons, étudiait cette pâleur livide, cherchait à provoquer le coup de foudre qui éclairerait ce qu’il y avait d’obscur dans la pensée d’Alice…
Les vies de Marillac et d’Alice de Lux se jouèrent là.
– Alice, dit la reine en martelant ses paroles, il y a un homme qui est la preuve vivante de ma faute, et cet homme, mon fils… Marillac le connaît…
– C’est faux, rugit Alice.
– Comment le sais-tu? haleta Catherine, tu sais donc quelque chose?…
– Rien, madame, rien, je le jure sur mon âme! sur le Christ! Marillac ne sait rien…
– Comment le sais-tu?
– Il me l’eût dit! Il n’a pas de secret pour moi…
La réponse était si naturelle, si vraisemblable, que la reine lâcha les mains d’Alice, reprit lentement sa place et murmura:
– Me suis-je trompée?…
Mais c’était une habile tourmenteuse que Catherine de Médicis. Elle rassembla ses idées et, avec cette rapidité, cette lucidité qui la faisaient si redoutable, changea sur l’instant même son plan d’attaque.
– Oui, dit-elle avec une mélancolie profonde, je haïssais le comte de Marillac… je ne le hais plus, Alice. Ne crois pas que ce soit pour toi que je lui ai pardonné… Je l’aime bien, c’est vrai, mais mon affection ne pouvait aller jusque-là… Non, si j’ai pardonné au comte, c’est que j’ai acquis la certitude qu’il n’a pas parlé, qu’il a enseveli en lui-même le terrible secret… Et puis, ce qui me rassure, c’est que je compte sur toi pour l’emmener loin de Paris… Ainsi, tout danger de révélation sera à jamais écarté…
Il était impossible de paraître plus franche, plus naturelle, plus vraie.
L’espionne fut, dès lors, entièrement rassurée.
«Voilà donc la vérité! Je la vois clairement. La reine sait que son fils est vivant. Elle croit que Déodat connaît son fils. Elle me charge de l’entraîner loin de Paris. C’est simple. Mais que serait-ce donc si elle savait que ce fils… c’est Déodat lui-même!»
Et ces deux rudes jouteuses étaient également admirables dans leur effort pour se démêler, se découvrir l’une l’autre!
Une légère sueur coulait de leurs fronts pâles. Elles s’examinaient avec une formidable intensité d’attention, et cependant paraissaient paisibles, un peu émues seulement des choses graves qui se disaient.
Dans cette dernière et suprême bataille entre les deux femmes, la reine fut la plus forte. Elle ne commit aucune faute. Alice en commit une terrible en oubliant de se demander pourquoi Catherine lui faisait de telles confidences.
Alors la reine acheva son évolution, ce qu’on pourrait appeler un mouvement tournant de la pensée; sans grand effort, ses yeux se remplirent de larmes et elle murmura:
– Hélas! mon enfant, qui pourra jamais sonder le cœur d’une mère? Ce fils, qui est une menace pour moi, ce fils dont j’ai peur, ce fils que je cherche à écarter de ma vie sans le connaître, eh bien! je donnerais tout au monde pour le voir… ne fût-ce qu’une fois! Oh! tu ne peux comprendre cela, toi!
Alice demeura écrasée.
– En effet, gémit-elle au fond de sa conscience, je ne puis comprendre cela, moi! Moi qui vais partir, abandonnant mon enfant…
– Vois-tu, reprit la reine avec un sanglot, depuis des années et des années, c’est de cela que l’on me voit triste à la mort! Ce fils, Alice, il m’inspire une terreur insurmontable… et pourtant, je l’aime! Oh! si seulement je pouvais le bénir, l’embrasser à mon heure dernière… Comme je l’ai cherché… Comme je le cherche encore!…
Les mains jointes, les yeux humides, la voix brisée, la reine sembla oublier la présence d’Alice.
– Est-il plus effroyable supplice pour une mère! Passer sa vie à chercher l’enfant que l’on aime en secret sans même avoir la consolation de pouvoir avouer son amour maternel!… Ceci est affreux… Je le sens… jamais je ne le verrai… et pourtant, un espoir me reste… que disais-je donc, Alice?… oui, c’est sur toi que je compte…
– Sur moi, madame! balbutia l’espionne.
– Écoute! Quoi que tu en dises, Marillac connaît mon fils. Le comte, dans son extrême loyauté, ne t’a jamais entretenu de ce mystère… mais à quelques mots qui lui sont échappés, devant moi, je sais qu’il connaît mon fils!… Alors…
– Alors, madame? fit Alice toute palpitante.
– Eh bien, lorsque vous serez à Florence, tu lui arracheras ce secret… c’est le dernier service que je te demande, Alice! Ta reine mourra en te bénissant si, grâce à toi, elle a pu voir son fils!…
Alice chancelait. Son esprit vacillait. Elle était comme un duelliste qui a reçu plusieurs coups et qui sent l’épée lui échapper des mains. Elle jeta un regard sur la reine et la vit livide.
Catherine l’était en effet: par l’effort énorme de sa patiente ruse, par l’effort plus prodigieux encore de la douleur vraie, naturelle, profonde, dont elle bouleversait son visage.
– Hélas! reprit-elle dans un murmure, et en fermant les yeux, faible espoir! Qui sait si tu arriveras jamais à me faire connaître ce fils que je cherche en vain…
– J’en suis sûre, madame! s’écria l’espionne hors d’elle.
– Tu cherches à me consoler, fit la reine en se raidissant dans son rôle. Tu ne sais rien… tu me l’as dit…
– Madame, je vous jure que je vous ferai connaître votre fils!…
– Hélas! en es-tu bien sûre?…
– Aussi sûre que je vois Votre Majesté!
Ce fut une explosion sur les lèvres d’Alice.
La reine ferma les yeux, ses traits se détendirent: la lutte était terminée par ce mot. Avec la profonde satisfaction du triomphe, avec la haine furieuse qui s’était accumulée en elle, avec l’épouvante que le secret n’eût déjà franchi le cercle où il était enfermé, elle murmura en elle-même: