La face des eaux [The Face of the Waters - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1997
- Язык: французский
- Год: Livre de poche
- ISBN: 2-253-07191-9
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «La face des eaux [The Face of the Waters - fr]». Краткое содержание книги:
Mais lorsque l’armateur Delagard commet l’irréparable, les Gillies décident de chasser les humains.
Où fuir ? L’espace est inaccessible.
Il ne reste à Lawler, le médecin, et à ses compagnons qu’à se confier à l’océan, sur les vaisseaux de Delagard, en espérant rejoindre le continent mythique nommé la Face des eaux, de l’autre côté du monde.
— Salut, doc ! lança-t-elle d’une voix pâteuse.
Lawler la regarda d’un air ahuri et sortit précipitamment.
La cuisine était très loin d’être un coin discret. À l’évidence, Kinverson ne prenait aucune précaution particulière pour éviter que Sundira – ou même Delagard – découvre qu’il avait une aventure avec Lis. Au moins, se dit Lawler, il est conséquent avec ses principes. Il s’en fiche. De tout et de tout le monde.
Dans la semaine qui suivit la tempête, Lawler et Sundira trouvèrent plusieurs occasions de se réfugier dans la cale. Le médecin dont les ardeurs étaient restées en sommeil pendant si longtemps retrouvait très rapidement le goût de la passion. Mais, autant que Lawler pût en juger, il n’y avait rien de tel chez Sundira, à moins qu’un plaisir rapide, efficace, enthousiaste, mais presque impersonnel pût être qualifié de passion. Lawler ne le pensait pas. Peut-être l’avait-il cru quand il était jeune, mais plus maintenant.
Jamais ils ne prononçaient une parole pendant qu’ils faisaient l’amour et après, étendus l’un contre l’autre, redescendant lentement des hauteurs auxquelles le plaisir les avait portés, ils limitaient leur conversation, d’un commun accord semblait-il, à des banalités. Les nouvelles règles furent très rapidement établies. Lawler se laissait guider par elle, comme il l’avait fait depuis le début. Sundira goûtait manifestement ce qu’il y avait entre eux et, d’une manière tout aussi évidente, elle n’avait nul désir d’approfondir leurs relations. Chaque fois que Lawler la rencontrait sur le pont, ils se contentaient d’échanger quelques paroles sans conséquence.
L’un d’eux disait : « Quel temps magnifique. » Ou bien : « La couleur de la mer est étrange, par ici. » Il disait : « Je me demande dans combien de temps nous arriverons à Grayvard. »
Elle disait : « Je ne tousse plus du tout, as-tu remarqué ? »
Il disait : « Tu n’as pas trouvé délicieux ce poisson à chair rouge que nous avons mangé hier soir ? »
Elle disait : « Regarde, on dirait un plongeur qui est en train de nager là-bas ! » Tout était impersonnel, courtois, contrôlé.
Jamais il ne disait : « Sundira, jamais je n’ai éprouvé ce que j’éprouve en ce moment. »
Jamais elle ne disait : « Val, j’attends avec impatience notre prochain rendez-vous. »
Jamais il ne disait : « Au fond, nous nous ressemblons beaucoup. Nous avons de la peine à nous intégrer dans un groupe. »
Jamais elle ne disait : « La raison pour laquelle j’ai voyagé d’île en île, c’est que partout, j’ai toujours cherché autre chose. »
Au lieu de connaître de mieux en mieux Sundira, maintenant qu’ils étaient amants, Lawler avait le sentiment qu’elle devenait de plus en plus distante et fuyante. Il ne s’attendait certes pas à cela et il aurait aimé qu’il y eût autre chose entre eux. Mais il ne voyait pas comment y parvenir, si elle ne le voulait pas.
Elle semblait vouloir le tenir à distance et n’accepter de lui que ce qu’elle obtenait déjà de Kinverson. À moins qu’il ne se méprît totalement sur elle, Sundira ne désirait aucune autre manière d’intimité. Jamais il n’avait connu une femme comme elle, aussi indifférente à la permanence, à la continuité, à l’union des esprits, une femme qui semblait prendre chaque événement comme il venait, sans jamais se donner la peine de le lier à ce qui avait déjà eu lieu ou à ce qui pouvait advenir. Puis l’idée lui vint qu’il avait connu quelqu’un qui vivait comme cela.
Ce n’était pas une femme. C’était lui-même, le docteur Lawler. Le jeune Lawler de l’île de Sorve, passant de maîtresse en maîtresse sans autre souci que celui de l’instant. Mais il était différent maintenant. Du moins il l’espérait.
Pendant la nuit, Lawler entendit des cris et des coups étouffés provenant de la cabine voisine de la sienne. Delagard et Lis Niklaus se querellaient. Ce n’était pas la première fois, loin de là, mais cette dispute semblait particulièrement violente et bruyante.
Le lendemain matin, de bonne heure, quand Lawler se rendit dans la cuisine pour prendre son petit déjeuner, il trouva Lis recroquevillée sur le fourneau, la tête détournée. De profil, son visage semblait gonflé et, quand elle se retourna, il vit qu’elle avait un hématome jaunâtre sur la pommette et un œil poché. Sa lèvre inférieure était fendue et tuméfiée.
— Voulez-vous que je vous donne quelque chose pour tout ça ? demanda Lawler.
— Je ne vais pas en mourir.
— J’ai entendu le bruit cette nuit. Sale histoire.
— Je suis tombée de ma couchette, c’est tout.
— Et vous vous êtes cognée contre toutes les cloisons de la cabine en hurlant et en jurant pendant au moins cinq ou dix minutes ? Et Nid, en vous aidant à vous relever, s’est mis à hurler et à jurer lui aussi ? Vous ne me ferez pas avaler ça, Lis !
Elle lui lança un regard dur et maussade. Elle semblait au bord des larmes. Jamais encore il n’avait vu Lis Niklaus, la dure, la coriace, sur le point de craquer.
— Le petit déjeuner peut attendre un peu, poursuivit-il d’une voix douce. Je vais nettoyer cette coupure et vous donner quelque chose pour apaiser la douleur des contusions.
— J’ai l’habitude, docteur.
— Il vous frappe souvent ?
— Assez souvent.
— On ne frappe pas les femmes, Lis. Plus personne ne le fait depuis l’âge des cavernes.
— Expliquez-le à Nid.
— Vous voulez que je le fasse ? Je vais lui parler.
— Non ! s’écria-t-elle, une lueur de panique dans les yeux. Je vous en prie, docteur, ne dites rien ! Il me tuerait !
— Vous avez vraiment peur de lui, n’est-ce pas ?
— Pas vous ?
— Non, répondit Lawler, surpris. Pourquoi aurais-je peur ?
— Peut-être n’avez-vous pas peur mais, vous et moi, ce n’est pas pareil. J’ai fait quelque chose qui lui a déplu, il l’a découvert et l’a pris beaucoup plus mal que je ne l’aurais imaginé. C’est une bonne leçon pour moi. Nid peut devenir complètement dingue. J’ai cru qu’il allait me tuer cette nuit.
— La prochaine fois, appelez-moi. Ou tapez sur la cloison de la cabine.
— Il n’y aura pas de prochaine fois. Dorénavant, je serai irréprochable. Et je parle sérieusement.
— Vous avez donc si peur de lui ?
— Je l’aime, docteur. Cela vous paraît incroyable, non ? Je l’aime, cet enfant de salaud ! S’il ne veut pas que j’aille baiser ailleurs, je ne le ferai pas. Voilà ce que je suis prête à faire pour lui.
— Même s’il vous tabasse ?
— Cela prouve que je compte pour lui.
— Vous ne parlez pas sérieusement, Lis.
— Mais si. Mais si.
— Seigneur ! dit Lawler en secouant la tête. Il vous flanque des raclées et vous, vous me dites que c’est parce qu’il tient à vous.
— Vous ne pouvez pas comprendre, docteur, dit Lis. Vous n’avez jamais pu comprendre ce genre de choses.
Lawler la considéra avec stupéfaction en essayant de se mettre à sa place. Mais elle lui était à cet instant aussi étrangère qu’un Gillie.
— J’imagine que vous avez raison, dit-il.
Après la tempête, la mer fut calme pendant quelques jours. Pas vraiment une mer d’huile, mais à peine agitée par une faible houle. Ils atteignirent une autre zone obstruée par les plantes aquatiques qu’ils avaient déjà rencontrées, mais elles étaient moins denses que la fois précédente et ils réussirent à la traverser sans avoir recours à l’huile aphrodisiaque du docteur Nikitin. Un peu plus loin, ils virent apparaître de gros bouquets serrés d’une mystérieuse algue flottante dont les longs filaments grêles jaune-vert se courbaient au passage des navires en émettant des sortes de longs soupirs tristes produits par des vésicules noires suspendues à de courtes tiges épineuses. « Repartez », semblaient-elles murmurer. « Repartez, repartez, repartez. » C’était un son inquiétant et troublant à la fois. À l’évidence, c’était un lieu qu’il valait mieux éviter. Mais les étranges algues disparurent rapidement, même s’il fut encore possible, pendant une demi-journée, de percevoir par intervalles leur murmure lointain et mélancolique porté par le vent.