La nuit des longs couteaux [Иллюстрации]
- Автор: Галло Макс
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «La nuit des longs couteaux [Иллюстрации]». Краткое содержание книги:
« OUI, C’EST MOI SCHLEICHER »
Il devait être 11 h 30.
Le général Kurt von Schleicher est à son bureau au rez-de-chaussée. De sa place, il aperçoit non seulement la perspective de la Griebnitzseestrasse, mais aussi, le vaste plan d’eau du Griebnitzsee qui fait le charme du quartier de Neu-Babelsberg. Sur le lac, les embarcations sont nombreuses ce samedi matin. Les voiles blanches et orange font des taches de couleur, points vifs sur le vert des prés et des jardins. Car ici à Neu-Babelsberg ce ne sont encore qu’espaces verts devant les villas cossues appartenant à des directeurs d’entreprises, de hauts fonctionnaires, demeures d’hommes arrivés à la fortune et au pouvoir. Et Kurt Schleicher est bien cela, lui qui, ancien chancelier, a été l’éminence grise de la Reichswehr, le familier du Reichspräsident Hindenburg avec qui il a servi dans le même régiment. Écarté après l’arrivée de Hitler au pouvoir, il est un peu en marge, mais avec sa jeune femme, depuis son retour de vacances il y a quelques jours, il a donné déjà des soirées mondaines, « seulement mondaines », précise-t-il à ceux qui s’inquiètent de le voir à nouveau se plonger, alors qu’il est à découvert dans le monde de la politique. Mais Kurt von Schleicher est un joueur et puis quand on a goûté au pouvoir comment oublier la griserie que donnent la puissance, le respect les intrigues ? Et Schleicher est flatté quand on murmure qu’il est en « réserve de la nation ». Pourtant les avertissements, les conseils de prudence n’ont pas manqué. Hier soir encore, 29 juin, un camarade de promotion a téléphoné. À la Bendlerstrasse, a-t-il dit, on parle beaucoup d’intrigues qu’aurait nouées Schleicher avec Roehm. C’est très dangereux, en ce moment a précisé l’officier.
À sa femme préoccupée, Schleicher a répondu qu’il ne voyait plus Roehm depuis des mois, que ces ragots n’avaient aucune importance.
Maria Güntel, la gouvernante, s’est souvenue parfaitement de l’insouciance du général ; elle avait ouvert la lourde porte coulissante à deux battants, qui permettait de passer de la salle à manger au bureau-bibliothèque du général. Schleicher et sa femme s’étaient assis sur le divan de cuir et Maria Güntel avait servi les liqueurs écoutant Kurt von Schleicher plaisanter à propos des bavardages et des peurs de ces officiers de la Bendlerstrasse, prudents et timides comme des jeunes filles.
C’était hier soir.
Ce matin, Schleicher est assis à son bureau regardant la Griebnitzseestrasse que le soleil prend de plein fouet, un soleil chaud d’été. À son dernier bulletin d’information, la radio a annoncé 30° sur Berlin et le speaker a lu aussi de longs extraits de l’article du général Blomberg affirmant la fidélité de la Reischswehr au Führer. Ils ont mécontenté Schleicher. Il n’aime pas Gummilöwe, ses manières douces de courtisan de Hitler. La façon dont il a peu à peu chassé de la Bendlerstrasse les amis de Schleicher.
À ce moment-là, le téléphone retentit. C’est un ancien compagnon d’armes qui veut souhaiter la bienvenue à Schleicher rentré il y a quelques jours de ces voyages dictés par la prudence. Ils bavardent un long moment. Schleicher raconte l’accident d’automobile dont il est sorti indemne. Par miracle, dit-il. Il s’interrompt un instant : on sonne à la porte, explique-t-il à son interlocuteur.
Dans l’antichambre, Maria Güntel ouvre une petite fenêtre qui se trouve à côté de la porte d’entrée. Cinq hommes vêtus de longs imperméables sont là, immobiles. Dehors, arrêtée devant le portail, une voiture noire.
— Nous voudrions parler au général Schleicher, dit l’un d’eux.
La voix est autoritaire, elle exprime, comme la silhouette de l’homme, la force officielle qui n’admet pas de réplique. La gouvernante entrouvre la porte, un peu hésitante, une brusque poussée et Maria Güntel, avant même qu’elle ait réalisé, est collée contre le mur par l’un des hommes. Les autres, comme s’ils connaissaient parfaitement les lieux, se dirigent vers le bureau.
Au bout du fil, dans son écouteur, l’interlocuteur de Schleicher entend un choc, sans doute le bruit de l’appareil que l’on pose, puis éloignée, mais distincte la voix du général qui dit :
— Oui, c’est moi le général von Schleicher.
Immédiatement c’est le fracas des détonations avant que quelqu’un ne raccroche le téléphone.
Fascinée et terrorisée, Maria Güntel s’est avancée, Schleicher est couché sur le tapis, légèrement recroquevillé, une blessure au cou, à droite, est nettement visible et d’autres, à gauche, dans le dos. Il est sur le ventre comme si, dans un sursaut, après avoir répondu à ses visiteurs, il avait compris et avait voulu fuir. Brusquement, un cri retentit : Frau von Schleicher sort de la salle à manger attenante, elle crie à nouveau. Les hommes ont toujours le revolver à la main, la jeune femme avance vers eux les bras levés regardant le corps de son mari, elle crie encore, mais sa voix se brise dans le déchirement sec de la détonation. Et elle tombe, abattue elle aussi. Maria Güntel est pétrifiée, sur le seuil du bureau. L’un des tueurs s’est approché d’elle :
— Mademoiselle, n’ayez pas peur, vous, on ne vous tuera pas.
Les autres fouillent rapidement le bureau du général puis, sans un mot, ils quittent la villa, sans même avoir refermé la porte du bureau, laissant Maria Güntel sur le seuil, les yeux exorbités fixant Frau Schleicher et Kurt von Schleicher qui baignent dans leur sang sur le tapis aux ors sombres.
C’est une femme de chambre qui s’est blottie au premier étage qui trouvera la gouvernante immobile se tenant le visage à deux mains. Elle téléphonera à la police.
Le préfet, lui-même, se rend sur les lieux. Des enquêteurs recueillent les dépositions. Au ministère de l’Intérieur, Gisevius est averti par le préfet. Daluege interroge Goering et Himmler, mais quand il revient vers Gisevius un nouveau coup de téléphone de Potsdam a déjà indiqué que le Préfet a reçu des instructions lui permettant de rédiger son rapport : le général Kurt Schleicher, compromis dans le complot de Roehm, a résisté aux hommes de la Gestapo qui venaient l’arrêter. Il y a eu complot et le général et sa femme ont été abattus. L’enquête est close. Déjà les enquêteurs placent les scellés sur la porte du bureau de l’ancien chancelier du Reich. La villa est silencieuse. Un policier est resté en faction dans l’entrée et il observe cette gouvernante qui demeure assise, prostrée. Elle est le seul témoin.